Assis à la terrasse de sa maison à Trou-aux-Biches, Husam Dahman est absorbé dans ses pensées qui voguent à quelque 7 000 kilomètres de là, à Damas plus précisément, sa ville natale. Ce Syrien de 47 ans, marié à une Mauricienne, est venu vivre à Maurice il y a quatre ans, pensant y trouver des soins et une éducation adaptés aux besoins de son deuxième enfant, autiste. Réalisant que le pays est aussi démuni que le sien en expertise autistique et en éducation spécialisée, et las de cumuler les séjours en Syrie pour s’occuper de son business, il décide l’année dernière d’y rentrer définitivement. Mais entre ce moment et le retour effectif, la révolution a éclaté à Damas. Alors que son pays sombre chaque jour un peu plus dans le chaos, Husam Dahman se retrouve sans travail, oscillant entre espoir et incertitude quant à son avenir, celui de son enfant autiste et de sa famille.
« Syria will never be the same again. » En juin de l’année dernière, lorsque durant un séjour dans son pays natal, il décide qu’il y retournerait vivre, Husam Dahman est loin de se douter que le vent du Printemps arabe qui souffle sur son pays est le prélude d’une longue et sanglante guerre. En mars, trois mois après les changements politiques en Tunisie, puis en Égypte et au Yémen, la façade faussement lisse du « royaume du silence » volait à son tour en éclats. Ce surnom, son pays le doit à la dictature instaurée depuis quarante ans par le Parti Baas des Assad père et fils. « À cause de mon business, j’étais obligé de beaucoup me déplacer ; les militaires étaient partout, les check-points innombrables. À Damas, les civils protestaient pacifiquement, ils n’avaient pas encore recours aux armes, mais on sentait que ça couvait par en dessous. J’y ai passé trois mois avant de rentrer à Maurice où se trouvaient toujours mon épouse et mes enfants. » D’ici, il s’informe en continu de la situation en Syrie via un réseau de proches et d’amis sur Facebook. Pour des raisons de sécurité, il s’abstient d’utiliser le téléphone et n’a donc que peu de nouvelles de sa soeur restée à Damas, alors que ses deux frères ont fui la ville. « Ils ont dû abandonner leurs business respectifs pour se réfugier avec leur familles respectives l’un au Liban et l’autre en Égypte. Ma soeur, qui avait une usine de vêtements, habite un quartier encore préservé en dehors du centre ville et ne peut plus travailler. Pour l’instant nous vivons tous sur nos économies. »
Sur You Tube et Twitter et via Internet sur la chaîne Al Jazeera, entre autres, chaque jour lui apporte son lot de mauvaises nouvelles, de désolation, de témoignages d’actes de cruauté les uns plus sidérants que les autres. Comme cet homme capturé, enterré vivant jusqu’au cou, qui face aux fusils de soldats du régime baasiste, refuse jusqu’à la dernière seconde d’obtempérer et de proclamer sur leurs ordres que « Bachar est le plus grand » ; « Il n’y a de Dieu que Dieu dira-t-il avant de mourir sous les balles », relate Husam, qui évoque également des viols en série. « Les soldats, ceux qui ne peuvent déserter par peur de représailles, sont censés donner un compte rendu du respect des consignes, tel le nombre de viols qu’ils ont commis, où et quand. Cela se passe souvent aux check-points ; d’autres entraînent leurs victimes jusque dans les mosquées de la ville… »
L’exemple mauricien
Peu habitué à la liberté d’expression et de mouvement, Husam Dahman accueille chaque jour ici comme un cadeau du ciel, en dépit des difficultés pour trouver du travail et du manque de soins pour son fils. « Je suis heureux de vivre ici, dans la quiétude et l’unité sociales. » Suit cette confidence qui nous fait d’abord tiquer avant de relativiser et mesurer le degré de l’endoctrinement de l’État syrien, du culte de la personnalité qui a débuté sous Hafez pour se poursuivre avec Bachar El Assad : « J’aime suivre le JT de 19 h 30 sur MBC TV chaque jour. J’aime votre Premier ministre et les relations cordiales qu’il entretient avec le leader de l’opposition. C’est comme cela que nous, Syriens, aimerions que notre pays soit gouverné, avec une télévision nationale qui nous parle de nous-mêmes, le peuple, de notre diversité religieuse et culturelle, de notre vie quotidienne, et non pas à longueur de journée du Président et de sa politique, si ce n’est d’ennemis qui menacent de nous attaquer. » Comprenez, Israël, l’argument classique de l’ennemi historique qu’entretient Bachar El Assad — et avant lui Hafez —, pour détourner l’attention du peuple de ses propres dérives dictatoriales et se maintenir au pouvoir. En Syrie, dit-il, il est plus facile de s’adonner en toute quiétude au trafic de drogue que de se mêler de politique.
1982 à Hama
Pour autant, Husam Dahman n’est pas convaincu de la sincérité de la position des Occidentaux à l’ONU, doutant des « motivations réelles » de leur volonté d’intervention. Car, dit-il, « il ne faut pas oublier que l’Amérique et les Européens ont contribué à installer des régimes de dictature au Moyen-Orient, Hafez en Syrie et Sadam en Irak quand cela servait leurs intérêts ». « Où étaient les Occidentaux en 1982 quand l’armée d’Hafez avait attaqué Hama massacrant les civils ? Où étaient les médias ? Personne n’en a parlé à l’époque », déplore Husam Dahman. (Ndlr : le 2 février 1982, les forces armées syriennes répriment dans le sang une insurrection de civils de Hama, ville majoritairement sunnite et pieuse, après l’arrestation de religieux fondamentalistes membres des Frères musulmans à la suite d’une tentative d’assassinat, deux ans plus tôt, contre le président Hafez El-Assad. Un mois durant la ville est bombardée à l’artillerie lourde, des trésors du patrimoine architectural national sont à jamais détruits, mais surtout la population est décimée ; en 27 jours entre 20 000 et 30 000 civils sont massacrés — soit autant que le nombre de Syriens morts en un an et demi dans tout le pays depuis le 15 mars 2011. La presse occidentale, occupée à répercuter la guerre au Liban, en fit si peu écho que la répression de Hama est considérée comme étant « l’acte isolé le plus meurtrier par un gouvernement arabe contre son propre peuple dans le Moyen-Orient moderne »). Et notre interlocuteur de se demander où se situe la différence aujourd’hui : « The only difference this time is that for some hidden reasons the West now wants everybody to know what is happening in Syria. » Seul le temps pourra dire ce qui se trame dans la région, ajoute-t-il, « et pourquoi après avoir fait pression pour installer Bachar au pouvoir en 2000, l’Occident veut maintenant son départ ». Sans être expert en géopolitique et, ajoute-t-il, « à mon humble avis », pour éviter des rééditions des tristes événements du 11-Septembre, « the West wants to keep us busy between ourselves in the region ». Il en veut pour preuve le débordement de la rébellion au Liban, entre Sunnites et Alaouites, et maintenant la quasi-déclaration de guerre de la Turquie après les incidents à la frontière turco-syrienne.
Communauté universelle
Ce Syrien qui préfère se concevoir d’abord comme « appartenant à la communauté humaine universelle avant d’être un Sunnite » précise qu’en tant que musulman, il n’aspire qu’à vivre en paix avec ses compatriotes, qu’on ne pense plus en termes de majorité musulmane sunnite et de minorités alaouite, druze, ismaélienne chiite, chrétienne grecque orthodoxe, maronite, assyrienne, arménienne… À une question s’il ne craint pas l’actuelle tournure sur le terrain de la rébellion, une dérive islamiste irréversible, il dit garder espoir : « La guerre ne peut pas durer. Ce n’est dans l’intérêt d’aucune des parties impliquées. Bachar sera obligé de se rendre, vivant ou mort, et de rendre le pouvoir au peuple. Quant à la radicalisation dans le camp des insurgés, je ne crois pas que son ampleur est aussi grande qu’on le dit. » Comment envisager un nouveau gouvernement alors que l’opposition syrienne est divisée ? « Vous savez, nous, les Syriens, n’avons pas beaucoup la culture de l’opposition, n’ayant jamais pu l’exercer librement. Cette culture politique s’acquiert et le temps venu, les divers clans sauront dépasser leurs différends pour une nouvelle Syrie. D’un point de vue purement religieux, je pense que cette guerre est un ultime message de Dieu de nous ressaisir, de changer nos coeurs et notre façon de vivre pour retourner à l’essentiel. D’oeuvrer chacun dans cette diversité religieuse et culturelle pour la grande fraternité humaine sans laquelle la vie sur cette Terre ne pourra continuer à exister. »