Elles sont ces ombres de la nuit qui errent sur les trottoirs des villes pour proposer leur charme pour quelques centaines de roupies. Pourchassées par la police, harcelées, agressées par des passants, croulant sous la stigmatisation et les préjugés, elles s’accrochent. Pour ces mères de famille plongées dans la pauvreté, la précarité ou encore la dépendance, la prostitution est le seul moyen de s’en sortir. Nous sommes allés leur parler sur leur lieu de travail.
À la nuit tombée ou en pleine journée, les travailleuses du sexe sont nombreuses aux abords du Jardin de La Compagnie, dans le centre de Quatre-Bornes, le centre de Rose-Hill ou ailleurs. Arpentant les rues ou debout dans des recoins visibles pour attirer les clients, elles mettent de côté leur amour-propre et leur dignité pour accomplir leur fardeau, leur seul gagne-pain pour beaucoup. Une passe, selon les exigences du client, coûte entre Rs 300 et Rs 500. Souvent, la majorité de la somme gagnée est remise à des proxénètes ou alors l’argent est partagé avec des hommes “qui nous protègent.” Leurs jupes ou robes courtes laissent parfois entrevoir leurs sous-vêtements alors qu’elles prennent une pose aguicheuse. “Nous devons attirer le client. Si nous ne sommes pas attirantes, il ira voir ailleurs. Il faut lui donner envie”, lâche une des femmes rencontrées à Rose-Hill.
Dernier recours.
Derrière chacune d’elle se cache une histoire, un drame. Quelque chose qui a mal tourné dans leur existence qui les a, dans la plupart des cas, contraintes à s’engager dans cette terrible voie. Virginie (prénom fictif) se poste chaque après-midi au Jardin de La Compagnie. À 36 ans, la vie ne lui a pas laissé le choix. Un mariage brisé, deux enfants de trois et quatre ans à nourrir et un loyer à payer l’ont forcée à se prostituer. “Sans ça, je ne sais pas ce que nous serions devenus mes enfants et moi. Je n’ai pas honte de le dire, j’ai fait ce qu’il fallait pour mes enfants.” Tentant tant bien que mal de s’en sortir, elle pointe du doigt ceux qui la considèrent comme n’étant pas humaine. “Dimounn nek pass zot letan ziz lezot, fode zot vinn dan mo plas mem pou zot konpran kifer nou fer sa.”
Comme Virginie, Sanjana, 48 ans, a fait le choix de vendre son corps pour subvenir aux besoins de ses enfants. Elle était âgée d’à peine 19 ans quand elle s’est retrouvée seule, sans emploi, sans homme et avec trois enfants à nourrir. “Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre ? Aujourd’hui, j’ai cinq petits-enfants. Mes deux filles ont quitté leur mari. Je ne veux pas qu’elles fassent la rue elles aussi. Je dois continuer à exercer pour aider à la maison.”
Face aux pervers.
Ce sont souvent des regards hagards qu’on aperçoit, certaines étant visiblement sous l’effet d’une drogue ou de l’alcool. “Oblize bat enn zafer pou tini”, confie l’une d’elle. D’autres sont très lucides. “Bizin a zin pou pa tonb dan lamay. Pa kone lor ki kalite zom kapav tonbe dan sa nwar la”, explique Sophie. Les vies de Virginie, d’Arlette et de Samantha sont elles aussi bercées par le trottoir mais elles sont également sous l’emprise de la drogue, les rendant davantage vulnérables. “Nous n’avons pas le choix”, disent-elles. Virginie sera bientôt sous méthadone afin d’essayer de se délivrer du Brown. “J’ai envie de m’en sortir mais je n’y arrive pas. J’ai déjà essayé de changer de vie, j’ai exercé un autre métier pendant un an. Mais on m’a mise à la porte, on ne nous fait pas confiance. Ils pensent que nous allons les voler mais nous ne sommes pas des voleuses.”
Ces dernières semaines la police a organisé des descentes avec pour but de les faire fuir. Le va-et-vient des véhicules de la force policière met les filles dans un état de grand stress. “Ils font le va-et-vient, nous ne pouvons pas travailler. Les hommes ont peur. Quant à nous, nous sommes stressées. S’ils nous attrapent, nous feront face à bien des ennuis”, confie Virginie. Alors qu’un van de police passe à une centaine de mètres, elle a failli prendre ses jambes à son cou, témoignant du stress qu’elle subit. “Souvan arive, nou gagn bate. Ankor ena sa. Bann gard la nek galop derier nou, bann la zour nou. Fode ou tann sa bann zoure la, zame ou pou panse enn bann gard kapav zour ou koum sa”, poursuit-elle.
Case kapot.
Selon elles, quand elles ne sont pas prises en flagrant délit de racolage, les policiers font pression sur elles en leur infligeant un “case” bidon. “Monn deza gagn case kapot. Zot dir nou ki nou pa gagn dwar mars ar plis ki 3 kapot. Lot kou zot bez ou Case indesan. Dir ou ki ou linz tro vilger. Zot rod tou ti zafer pou fer ou deklase.”
Mais la police n’est pas la seule source de harcèlement. Certaines personnes mal intentionnées jouent souvent de mauvais tours aux travailleuses du sexe. “Parfois les gens nous prennent pour des animaux. Vous n’allez pas croire ce qu’ils nous font. La fois dernière, j’étais debout en bordure d’une rue, une voiture s’arrête à ma hauteur et un homme me lance un seau d’eau. C’est de la méchanceté pure. Il y a des gens qui sont méchants de nature, ils ne réalisent pas que nous sommes contraintes à faire un métier comme celui-ci. Ce ne sont pas eux qui offriront de quoi manger à mes enfants”, s’insurge Arlette. Un travailleur social nous indique que parfois, c’est pire que cela. De l’urine, des excréments ou encore de la peinture sont envoyés sur les prostituées.
Chaque soir, c’est la même routine qui redémarre. Elles ne savent pas entre les mains de quels individus elles vont tomber. “Il y a des clients qui demandent des choses extrêmes, ils sont violents. Nous devons nous soumettre à tous leurs désirs pour qu’ils soient satisfaits. Nous ne savons pas ce qui nous attend. J’espère ne pas terminer comme cette femme qu’ils avaient tuée plusieurs années de cela”.