Reconstituer la savane rodriguaise, même sur un site infesté par des espèces envahissantes, est chose possible ! La réserve François Leguat nous le prouve magnifiquement en devenant une référence internationale en la matière. Ce succès permet aujourd’hui à plus de 1 200 tortues, géantes ou étoilées, de retrouver une vie presque sauvage et a attiré quelque 30 000 visiteurs l’an dernier. Il a fallu dix ans de travail sur site pour atteindre ces objectifs, précédés par plus de 12 ans de patience pour voir sa naissance en 2007. D’autres développements sont attendus? comme nous l’explique Aurèle André.
Le 8 juillet dernier, La réserve de cavernes et tortues géantes François Leguat a officiellement célébré son 10e anniversaire sur place, à Anse-Quitor. Cette date correspond aussi à celle à laquelle, dix ans plus tôt, 300 habitants des villages avoisinant ont fait leurs premiers pas dans ce site rodriguais, à la biodiversité entièrement reconstituée. Pour le directeur, Aurèle André, ce « soft opening » qui leur était réservé visait à leur faire aimer ce projet avant que les autorités ne viennent l’inaugurer et que les premiers visiteurs n’affluent.
Dans le même esprit, actuellement, sur les 30 employés de la réserve, 18, pour la plupart d’anciens pêcheurs, sont de cette région côtière du sud rodriguais, portion littorale comptant parmi les moins aménagées du pays, qui n’avait jusqu’alors connu que l’ouverture de l’aéroport comme développement notoire. Depuis la création de la réserve, trois restaurants ont vu le jour dans les alentours pour sustenter les visiteurs, de plus en plus nombreux. Grâce à son attractivité, les habitants du sud peuvent se permettre de reprendre espoir car elle pourrait connaître de nouveaux développements.
Le directeur de la réserve, Aurèle André, a quitté le secteur industriel mauricien en 2003 pour revenir au pays et s’investir à fond dans ce projet imaginé par Mary-Ann et Owen Griffiths, les fondateurs du Vanille Nature Park mauricien. La réserve François Leguat parlait bien à l’ancien pasteur chez cet homme, qui y voyait une manière de faire revivre et protéger les plantes et les animaux de la création. Sa première mission a notamment consisté à obtenir un bail très attendu, depuis 1995, qui a finalement été octroyé en 2005. Les plantules nécessaires au reboisement et à la reconstitution du milieu naturel des tortues géantes ont commencé à être mises en terre à partir 2004 pour que tout soit fin prêt pour l’ouverture au public, qui s’est tenue le 14 juillet 2007. Depuis, bien du chemin a été parcouru pour recréer les 18 hectares de forêt que nous connaissons aujourd’hui.
« En 2016, nous explique Aurèle André, nous avons reçu 30 000 visiteurs, soit environ 40% des touristes venus sur l’île. Nous pourrions aller jusqu’à 50 000 sans problème sachant qu’ils sont systématiquement accompagnés par nos guides, sans lesquels ils ne pourraient pas comprendre le site et tout ce que nous y avons réimplanté. Du coup, ces visites n’ont pas d’impact sur le milieu. » Pour les milieux scientifiques et environnementaux, la réserve François Leguat est considérée comme un exemple et un cas d’école en matière de développement intégré et de reconstitution de la biodiversité, ce qui lui a d’ailleurs valu plusieurs distinctions dans le passé.
Plus de 200 000 plantules
Sur les 20 hectares de ce site désormais réputé d’Anse-Quitor, 18 permettent d’imaginer concrètement la nature que l’explorateur huguenot François Leguat a pu découvrir en 1691. A priori, les nombreuses espèces rodriguaises éteintes ne pourront y être recréées, mais avec la croissance de la végétation, nous nous rapprocherons toujours un peu plus de ce que pouvait être Rodrigues il y a 300 ans, avant que l’homme ne s’y installe drastiquement. Le type de forêt originale, propre à cette région, est la savane de basse altitude, qui a remplacé dans cette réserve les pestes végétales qui la couvraient avant 2007, ces lantanas et autres acacias qui ont été enlevés et contrôlés pour permettre aux espèces réimplantées de s’épanouir.  
Plus de 200 000 plantules endémiques et indigènes y ont été cultivées – chiffre qui devrait atteindre les 300 000 en 2019 – s’acclimatant progressivement pour que de sympathiques reptiles terrestres puissent s’y ébattre librement… C’est le cas d’environ 650 tortues étoilées, espèce originaire du littoral sud malgache, et 600 tortues géantes originaires de l’atoll seychellois d’Aldabra, ces dernières étant des espèces analogues à celles que François Leguat a pu observer, mais qui se sont éteintes à la fin du XVIIIe siècle à force d’avoir été chassées et dévorées par leur plus redoutable prédateur… Les promoteurs du site espèrent à l’avenir atteindre prochainement 1 000 individus par espèce.
« Il faut bien se rendre compte, nous rappelle notre interlocuteur, que la majorité de la faune rodriguaise a disparu ou s’est raréfiée. Comme espèce endémique, il ne nous reste guère plus que la roussette, le cardinal jaune et la fauvette… Alors, pour créer cette réserve, nous nous sommes mis à l’école de la forêt, nous l’imitons dans notre façon de la reconstituer et grâce à elle, nous avons aussi vu des insectes réapparaître, dont des espèces qu’on croyait éteintes, ainsi que des lézards et des escargots de Rodrigues. Nous espérons que le cardinal jaune nous rejoindra de lui-même, s’il y a des couloirs verts à l’extérieur pour cela. »
D’une manière générale, tout le projet de la Réserve François Leguat est conçu avec le soutien et l’accompagnement de scientifiques, écologues, botanistes, géologues et autres spécialistes de la faune, dont les découvertes ont été prises en compte pour faciliter la réimplantation des espèces. L’initiateur du projet, Owen Griffiths, est lui-même à l’origine un spécialiste des mollusques, qui l’ont amené à visiter Rodrigues la première fois en 1987. Les guides de la réserve sont d’ailleurs formés en s’appuyant sur toutes ces connaissances apportées par les sciences. « Nous essayons aussi d’intéresser les scientifiques pour qu’ils étudient ce site en pleine transformation. Nous avons également conclu des accords avec des universités européennes, qui nous ont permis de recevoir cinq étudiants en maîtrise ces dernières années. Leurs mémoires permettent d’accroître notre savoir et nous espérons pouvoir susciter des recherches de plus haut niveau à l’avenir. »
Unique plateau calcaire mascarin !
L’autre grande attraction du site se situe bien sûr en sous-sol… Si l’on connaît la Caverne Patate et si l’on se souvient des carrières de corail qui étaient exploitées dans la même région, on ne sera pas étonné de découvrir la Grande Caverne, avec ses stalactites et stalagmites qui sculptent de grands volumes sur 500 m2 de surface. Elle a été aménagée pour permettre des visites sécurisées. En fait, la réserve couvre un réseau labyrinthique ponctué par 11 grottes connues à ce jour, et l’ensemble de la région en compterait au moins 30, le tout sur une étendue d’environ 1 000 hectares.
Plaine-Corail est ainsi le seul plateau calcaire des Mascareignes, formé au fil des siècles de sables coralliens apportés par les vents sur la pierre et le sol volcanique, qui se sont compactés sous l’effet des eaux et sédiments. L’érosion y a facilité la formation des rivières, qui ont creusé ces grottes et favorisé l’apparition de canyons, tels le canyon Tiyel, que l’on parcourt lors de la visite. Ces cavernes font aussi de la réserve François Leguat un précieux lieu de recherches scientifiques, qui fournit des indices sur l’histoire de la faune et de la flore de Rodrigues. Leur conformation calcaire en fait la principale source des fossiles retrouvés à Rodrigues, parmi lesquels une grande quantité d’ossements témoignent de présences animales aujourd’hui révolues.
Aurèle André nous confie en aparté : « Si ça ne tenait qu’à moi, je transformerais 50% du territoire rodriguais en réserve protégée. Je sais, c’est un fantasme, mais j’en rêve. » De manière plus pragmatique, lors de la célébration des dix ans, il a fait remarquer dans son discours que la réserve étant maintenant complètement aménagée, et sur le point d’atteindre tout son potentiel, en matière de réensauvagement, elle ne demandait plus qu’à se déployer… Ce à quoi le chef commissaire Serge Clair a réagi favorablement. En attendant que ces projets d’extensions se concrétisent, les dirigeants ne manquent pas de projets, tels l’ouverture au public de la Caverne de la Vierge, à laquelle on peut tout juste jeter un coup d’oeil actuellement.
« Nous sommes très attachés, conclut Aurèle André, à ce que contrairement à la Grande Caverne, elle soit accessible aux personnes handicapées. Elle disposera d’une rampe à cet effet au lieu des escaliers de la Grande Caverne. Nous souhaitons aussi atteindre l’autonomie énergétique d’ici deux ou trois ans. Il y a beaucoup à faire pour cela car aujourd’hui, le seul appareil à énergie renouvelable dont nous disposons est destiné aux relevés sismologiques… » Enfin, l’équipe souhaite également développer la vocation pédagogique du site en y amenant plus d’écoliers et ajouter une salle de projection au musée de la réserve, qui est d’ailleurs le seul musée de Rodrigues !