Reza Uteem

Notre invité est Me Reza Uteem, le président du Mouvement Militant Mauricien (MMM). Dans cette interview réalisée jeudi dernier, il revient sur la vague de démissions qui vient de frapper le MMM. Il relativise ces démissions et répond à des questions sur l’évolution de l’actualité politique locale.

En tant que président, avez-vous été surpris par la dernière vague de démissions qui vient de secouer le MMM ?
– Je n’ai pas été surpris par les démissions, mais par le timing des démissionnaires. J’étais au courant, depuis un certain temps, du fait que plusieurs membres du Bureau politique (BP) du MMM étaient en faveur d’une alliance préélectorale. Quand ils ont réalisé que le MMM n’allait pas faire alliance avec le MSM, ils ont rencontré Pravind Jugnauth et se sont laissés amadouer, tenter, couillonner, je ne sais quelle expression utiliser. Bref, ils ont décidé de quitter le MMM pour rejoindre les rangs du MSM.

Depuis quand est-ce que cette maladie politique de faire une alliance préélectorale a atteint le MMM : depuis la défaite de 2014 ?
– Ce n’est pas une maladie politique, mais une réalité locale, à laquelle se sont habitués les Mauriciens, qui découle de notre système électoral qui favorise un affrontement entre deux blocs. Depuis 1976, aucun parti politique ne s’est présenté seul aux élections. Disons que les choses se sont précisées il y a deux ans, quand l’assemblée des délégués avait décidé que le MMM briguera seul les suffrages en présentant Paul Bérenger comme Premier ministre.

Le problème est qu’avant chaque élection, l’assemblée des délégués prend cette décision et que par la suite le MMM contracte une alliance préélectorale. Les militants ont dû croire que, comme les fois précédentes, la direction allait passer outre à la décision de l’assemblée des délégués.
– Sauf que cette fois-ci la question avait été abordée au BP l’année dernière, et il avait été décidé que le MMM ne pouvait s’associer ni avec Navin Ramgoolam ni avec ce que le MSM est devenu. Pour faire une alliance avec le MMM, il faut accepter ses valeurs fondamentales : consolider la démocratie, construire l’unité nationale, l’égalité des chances et la répartition de la richesse. C’est la différence entre le MMM et le PMSD, lequel a fait savoir qu’il était disposé à se vendre à n’importe quel parti pour quelques tickets. Il se contente d’attendre la meilleure offre ! Suite à cette discussion, le BP a confirmé que le MMM se présentera seul aux élections.

Mais pas avec enthousiasme, car Paul Bérenger a récemment déclaré que « ce n’est pas avec plaisir que le MMM ira seul aux élections ».
– Nous savons, au MMM, que ce sera difficile, car depuis 1976 les partis font des alliances ou débauchent les membres d’autres partis, ce qui est une spécialité du MSM. Je ne suis pas surpris que le MSM ait approché des membres du MMM comme il est en train de le faire avec le PTr et le PMSD. Mais, vous savez, l’électorat n’aime pas les transfuges et sait les sanctionner et ce sera encore le cas aux prochaines élections. Je ne suis pas convaincu que le MSM avec le soutien des derniers démissionnaires du MMM va remporter les prochaines élections.

En parlant de transfuges, savez-vous que votre nom avait été cité, il y a plusieurs mois, comme pouvant aller rejoindre le MSM ?
– Première nouvelle ! C’est vrai que lors des discussions du BP l’année dernière, je m’étais exprimé en faveur d’une alliance préélectorale, mais la question de quitter le MMM ne m’a jamais effleuré l’esprit. Avant que je me lance en politique en 2007 et le PTr et le MSM m’avaient approché, mais j’ai rejoint le MMM, parce que ce parti prône les valeurs et les convictions que je défends.

Je commence à me demander si les mots valeurs et convictions n’ont pas plusieurs significations à Maurice. Steven Obeegadoo et Françoise Labelle affirment qu’ils ont quitté le MMM et rejoint le MSM pour défendre leurs valeurs et convictions.
– Steven Obeegadoo et Françoise Labelle ont quitté le MMM parce qu’ils ont réalisé que la majorité des branches du MMM ne les soutenaient pas. Je souris quand j’entends Obeegadoo dire qu’il va défendre ses convictions aux côtés de Showkutally Soodhun, d’Anil Gayan et de Raj Dayal. Je souris aussi quand j’apprends que Labelle va défendre ses valeurs aux côtés de Taroolah et Rutnah, dont les propos contre les femmes sont connus et de mesdames Sumputh et Choomka, pour ne citer que quelques noms. Certains disent qu’il faut quitter le MMM pour faire la politique autrement, moi je pense qu’on peut le faire en restant au MMM.

Que reste-t-il aujourd’hui du MMM après toutes ces démissions ?
– Il reste les personnes décidées à défendre dans la réalité, et pas uniquement dans le discours, les valeurs que j’ai énumérées. Le problème ce n’est pas le MMM, mais le système et le découpage électoral du pays qui favorisent un affrontement entre deux blocs.

Mais aucun des partis politiques ne veut changer ce système qui les avantage. Dans l’opposition, ils disent qu’il faut changer le système, mais au pouvoir ils le maintiennent, pour ne pas dire qu’ils le consolident.
– Vous avez raison, le MSM et le PTr ne veulent pas changer un système qui les a favorisés d’une manière disproportionnée, ce qui n’est pas le cas du MMM. A chaque fois que nous en avons eu l’occasion, nous avons initié des démarches pour modifier le système et amender la Constitution, mais à chaque fois, au dernier moment, le MSM a mis les bâtons dans les roues. Dans toutes les négociations préélectorales, le MMM a toujours imposé la réforme électorale comme condition. Ceux qui restent au MMM le font parce qu’ils militent pour ces changements fondamentaux pour ses principes, pas, comme ceux qui viennent de partir, pour obtenir des avantages personnels…

Leur boutte pour reprendre l’expression bien connue.
– Vous avez raison. Sinon comment expliquer, par exemple, qu’Ahmad Jeewah, fidèle d’entre les fidèles, qui déclarait récemment qu’il était « dégoûté par les transfuges », dit aujourd’hui qu’il faut soutenir Pravind Jugnauth parce que le MMM n’a pas remporté les élections !

Mais quand quelqu’un comme Ahmad Jeewah, qui a été de tous les combats du MMM, fait cette déclaration, cela n’est-il pas une indication de l’état de santé morale du MMM ?
– Si Ahmad Jeewah venait dire qu’il quitte le MMM parce que le parti est devenu une pourriture et que Bérenger et les militants ont renié leurs valeurs, prêchent le communalisme, la division et pratiquent le népotisme, je le comprendrais. Non, il quitte le MMM parce qu’il faut soutenir Pravind Jugnauth ! Mais je sais qu’il a subi des pressions familiales — de sa sœur et de sa fille — qui l’ont obligé à faire son « coming out » politique à son âge avancé. La grande leçon que je retiens de ces démissions organisées, c’est ce que des camarades qui étaient avec nous jusqu’à tout récemment ont préféré quitter le MMM non par idéologie, mais par appât du gain. Pour moi, il n’y a aucune différence entre Ahmad Jeewah, Zouberr Joomaye et Rashid Beebeejaun.

Vous choisissez vos exemples dans un segment électoral bien défini !
– Je choisis ces exemples pour montrer les raisons qui poussent certains à quitter le MMM. Beebeejaun pour demeurer ministre, Joomaye parce qu’il était fatigué par la défaite électorale, tout comme Ahmad Jeewah. Ils veulent leur boutte et sont fatigués de ne pas être dans le pouvoir.

Est-ce que la défection des anciens du MMM n’a rien à faire avec la manière de faire et de s’exprimer de Paul Bérenger, dont la fille a repris le ton en disant cette semaine, aux vieux militants qui quittent le parti « séki pa kontent allé ! »

– Si Bérenger était le dictateur autoritaire que certains disent, pourquoi est-ce qu’il va devant le Comité central et l’assemblée des délégués à chaque fois que le parti traverse une crise et doit prendre des décisions graves ? Il est possible, cela est déjà arrivé, que l’assemblée des délégués ne soutienne pas une proposition du leader, tout comme cela arrive régulièrement au BP. Je peux vous dire qu’il arrive souvent à Bérenger d’assouplir ses positions après avoir discuté avec des membres du BP, du CC, ou de simples militants. Le MMM est le seul parti dont les instances sont démocratiquement élues à bulletin secret. C’est sûr que nous avons entre nous des divergences d’opinions et qu’il y a des pour et des contre une alliance préélectorale. Mais c’est la tendance qui pense que le MMM doit se présenter seul aux élections, avec la possibilité de conclure une alliance post électorale, qui est majoritaire. Je peux également dire que, contrairement à ce que l’on croit, le MMM n’est pas un parti avec une pensée unique, celle de Bérenger. Je n’ai pas écouté la déclaration de Joanna Bérenger, mais je peux vous dire que comme beaucoup de militants, de jeunes militants, c’est une passionnée dont les paroles dépassent parfois la pensée.

Cette vague de démissions n’a-t-elle pas porté un coup grave, sinon fatal, au MMM ?
– Ce qui s’est passé est quelque part salutaire pour le MMM. Cela a permis à la population de prendre conscience de la capacité de certains politiciens et de se demander s’ils veulent être représentés par eux. Cela permet de faire la différence entre la fidélité, le respect des valeurs et des principes et l’appât du gain immédiat, de l’argent facile. La différence entre celui qui veut convaincre par ses idées et de celui qui, pour rester au pouvoir, achète les voix et les consciences. De ceux qui sont disposés à rester dans l’opposition en restant fidèles à leurs principes à ceux qui pour accéder au pouvoir sont capables de renier ces mêmes principes.

Mais l’électorat mauricien ne favorise-t-il pas les changements de partis et les transfuges ?
– La plus grande partie de cet électorat, au moins quarante pour cent, est aujourd’hui composé des indécis qui ont perdu leurs repères avec bon nombre de politiciens dont le seul slogan est « nou finn fatigué attan, nou bizin gagne nou boutte tout de suite ». Peu importe la manière de faire, le nombre de cadavres sur lesquels il faut marcher, les principes qu’il faut renier. Je crois que les indécis ne se retrouvent pas dans ces partis et ces politiciens opportunistes et que les conditions sont réunies pour une lutte à trois. Vous avez, d’un côté, deux familles, deux clans, les Ramgoolam et les Jugnauth qui depuis cinquante ans se partagent le pouvoir, et de l’autre côté, le MMM qui dit non à ces deux clans.

Après leur avoir souvent dit oui au cours de ces dernières années !
– Les circonstances ne sont pas les mêmes. Aujourd’hui, Pravind Jugnauth est une mauvaise copie de ce que fut son père, n’a pas son sens de l’Etat, tout comme Navin Ramgoolam. Je pense qu’aujourd’hui le MMM représente l’alternative pour tous les Mauriciens qui en ont marre du clan Jugnauth et du clan Ramgoolam.

Et qui vont choisir le clan Bérenger avec les quatre membres de sa famille sur la liste des candidats ? Ça ne vous gêne pas, vous qui luttez contre les familles et les clans politiques ?
– Le MMM est bien plus que Bérenger et la politique mauricienne est remplie de fils de politiciens, comme moi d’ailleurs. Je ne suis pas gêné dans la mesure où Joanna Bérenger a été élue démocratiquement au Comité central et pas nommée ou cooptée. Dany Perrier est au MMM depuis des années et a même été élue. Avant de devenir le gendre de Bérenger, Frédéric Curé était le fils du politicien Cyril Curé. Ne peuvent-ils pas servir leur pays sur le plan politique ? Je dois vous dire que Paul Bérenger est effroyablement gêné au BP à chaque fois qu’on évoque un membre de sa famille et il serait hypocrite de dire que Bérenger favorise un membre de sa famille aux dépens d’un militant.

Ceux qui sont partis du MMM seront rapidement remplacés ?
– Ceux qui ont choisi de rester sont compétents, ont fait leur preuve, et il y a dans le parti beaucoup de jeunes pour assurer la relève. Je ne sous-estime pas l’importance de la vague de démissions orchestrée, cela nous affecte davantage dans certaines régionales que d’autres. Nous aurons à désigner des candidats pour remplacer ceux qui sont partis. Il y a des leçons à tirer de tout ça, et nous sommes en train de le faire, mais il y a aussi une réaction du public qui montre son dégoût pour cette autre manière de faire de la politique. La tristesse ressentie avec les démissions s’est changée en espoir quand je suis descendu dans ma circonscription. Non seulement les militants se sont montrés solidaires, mais de nombreux non-militants ont dit être dégoûtés par ce qui s’est passé et soutiennent le MMM. Ces réactions démontrent que la population mauricienne n’accepte pas n’importe quoi en politique et méprise les traîtres. Cette population peut juger, tous les mardis sur la télévision, la qualité du travail des députés du MMM et leur contribution.

Après cette vague de démissions il n’y a aucune possibilité que le MMM fasse une alliance préélectorale, même pour sauver le pays et la démocratie ?
– Je ne vous ai jamais dit ça. Ce que je dis c’est que tant que Navin Ramgoolam sera à la tête du PTr et avec ce qu’est devenu le MSM, il sera très, très difficile au MMM de faire une alliance avec un de ces deux partis. C’est la décision prise par le BP et ratifiée par l’assemblée des délégués. Comme Bérenger l’a dit, ce n’est pas parce que nous nous sentons trop forts que nous ne ferons pas d’alliance, mais nous n’allons pas renier nos principes et nos valeurs pour contracter une alliance à tout prix. Par ailleurs, le PTr et le MSM savent que pour contracter une alliance avec le MMM ils auront à passer le karcher dans leurs rangs pour éliminer certains indésirables. Et, je vous le répète, il ne faut pas négliger l’importance des indécis qui en ont marre des Ramgoolam et des Jugnauth et qui veulent des politiciens avec un programme pour développer le pays au lieu d’enrichir leurs familles et leurs proches.

Vous êtes de ceux qui pensent que dans une lutte à trois le MMM pourrait jouer un rôle d’arbitre ?
– Pourquoi n’envisagez-vous pas que dans une lutte à trois le MMM puisse remporter les élections ? Pourquoi ne pas envisager un sursaut de l’électorat qui, je vous le répète, en a marre des scandales à répétition et de la corruption et qui souhaite un parti propre, compétent et sans casseroles. Si les Mauriciens valident ces deux valeurs fondamentales et les critères de rigueur et d’honnêteté, ils auront à voter pour le MMM. Oui, je pense que dans une lutte à trois, le MMM a toutes les chances de remporter la victoire.

L’objectif déclaré de Ramgoolam et des Jugnauth a toujours été de faire Bérenger et le MMM quitter la scène politique. Est-ce que ce qui vient de se passer au sein du MMM ne va pas dans le sens de leur stratégie ?
– Ils auront beau essayer, ils n’atteindront jamais cet objectif, parce qu’il faut qu’ils comprennent que le MMM c’est bien plus que Paul Bérenger. C’est ce qui explique qu’en dépit de tous les cyclones et secousses que le MMM a traversés au cours de ses cinquante ans d’existence, il a toujours su se relever, parce que les militants adhèrent plus aux valeurs que défend le MMM qu’ils n’aiment Paul Bérenger. Les militants ne suivent pas le MMM parce qu’ils sont des bérengistes, mais parce qu’ils se retrouvent dans les valeurs que défend le parti. Ils savent que parmi les leaders politiques, Bérenger est le seul contre qui il n’existe aucune tache de corruption et dont la capacité de travail ne peut être mise en doute. C’est ce qui explique qu’en dépit des secousses plus ou moins importantes, le MMM a toujours pu se relever.

Malgré son intelligence et sa capacité de travail Paul Bérenger se fait vieux, comme tous les êtres humains. La question de l’après-Bérenger est-elle discutée au sein du MMM ou c’est toujours un sujet tabou ?
– Je l’ai déjà dit plusieurs fois dans le passé : il existe au sein des instances du MMM et en dehors, au sein des militants, des personnes qui peuvent légitimement aspirer à devenir le leader du MMM. Mais il faut reconnaître que Paul Bérenger est le seul leader qui, à chaque fois qu’une crise est survenue au MMM, a démissionné en remettant son leadership en jeu. Et, à chaque fois, les militants lui ont fait confiance en majorité. Mais il n’a pas toujours été élu en tête de liste, ce qui est bon pour la démocratie de notre parti. Ceci étant, il faut reconnaître que ce sera difficile eu égard a sa personnalité et son poids dans l’histoire du parti et du pays, mais pas impossible de remplacer Paul Bérenger.

En novembre 2018, vous avez déclaré que le MMM avait de grandes chances de remporter les prochaines élections générales. Plus tard vous avez déclaré que le MMM était sorti grandi des élections internes après la fronde Obeegadoo/Labelle/Jeeha. Que dites-vous aujourd’hui sur l’avenir du MMM ?
– Que la tristesse ressentie par la vague de démissions a cédé sa place à l’espoir d’un renouveau provoqué par les réactions des militants et des Mauriciens en général. L’espoir est permis.