Né à New Grove dans une famille modeste, Riad obtient une bourse d’études universitaire après son HSC. Il passera dix ans en Égypte, de 1994 à 2004, pour étudier la langue arabe et faire une licence en études islamiques à l’université Al-Azhar. Rentré à Maurice depuis 2004, il enseigne ces deux langues dans un collège privé tout en dirigeant une petite entreprise d’import-export et en participant à des activités sociales. De ses dix ans passés au Caire, Riad garde d’excellents souvenirs, même s’il lui est arrivé d’être, au moins une fois, victime d’un incident de parcours.
« Je venais d’arriver et je ne savais pas encore qu’il fallait faire attention. Un jour je suis allé à la banque pour retirer la somme d’argent que mon père m’envoyait tous les mois comme pension. En sortant de la banque, je suis entré dans un taxi avec d’autres passagers qui m’ont demandé d’où je venais, ce que je faisais en Égypte. Ils étaient sympathiques et ils m’ont invité à prendre un jus de fruits. Quand je me suis réveillé, quelques heures plus tard, j’étais allongé dans une petite ruelle et l’argent avait disparu. »
Le meilleur souvenir de ce long passage au Caire est un match de football. « C’était un match entre le Sunrise et le Zamalek. J’ai assisté à une magnifique prestation de l’équipe mauricienne en dépit du fait que le match avait été visiblement acheté par les Égyptiens. C’était tellement évident que la défaite du Sunrise avait été applaudie comme une victoire par les spectateurs Égyptiens. »
Pendant son séjour au Caire, Riad a suivi l’évolution de la situation politique égyptienne. « J’ai vécu dix ans en Égypte, à la fin du règne de Moubarak, qui était le prolongement d’une tendance politique qui dirige l’Égypte depuis les années 1950. Il ne faut pas oublier que c’est l’armée qui détient le pouvoir en Égypte depuis le coup d’État de 1953. Depuis, ce sont toujours des officiers sortis de ses rangs qui ont été nommés présidents de la République : Nasser, Sadate puis Moubarak. Depuis, j’ai gardé des attaches avec l’Égypte où je retourne régulièrement pour les vacances. »
Son dernier séjour a eu lieu en 2011, du 25 janvier au 8 février, deux jours avant la chute de Moubarak, pendant le printemps arabe. Est-ce que Riad utilise ce terme qui a été, depuis, très contesté ? « Oui, j’utilise ce terme bien que ce mouvement ait évolué autrement. C’était un printemps arabe, au début en tout cas. Il faut avoir vécu en Égypte où depuis plus de soixante ans les gens n’ont connu que la loi de l’armée, la dictature de l’armée – et ses répressions – pour mesurer l’énorme pas fait par le peuple en 2011. Les Égyptiens étaient descendus dans la rue avec rage pour mettre fin au règne des militaires dictateurs et réclamer la liberté et la démocratie. J’ai vécu cette période unique que personne n’aurait imaginée possible en Égypte, en Libye et en Tunisie. »
Comment expliquer que deux ans plus tard, l’Égypte soit de nouveau retournée à la case départ, avec un gouvernement contrôlé par des militaires ? « Parce que les militaires ont été surpris dans un premier temps par l’ampleur du printemps arabe en Égypte, ils ont perdu le contrôle des événements et ont pris du temps à réagir. Il faut savoir qu’en Égypte l’armée et ses associés contrôlent plus de 40% des ressources naturelles. C’est pour cette raison qu’elle est contre le fait que le pouvoir revienne à des civils. » Plus précisément aux Frères musulmans à travers le président Mohamed Morsi qui voulait les placer dans tous les postes de décision afin de contrôler le pays. « Ça c’est la thèse vendue par les militaires et que les médias occidentaux ont gobée. Il ne faut pas oublier que Morsi a été élu avec 52% des voix, c’est-à-dire avec d’autres voix que ceux des Frères musulmans. Il a été élu avec des voix des autres tendances politiques, mais aussi des coptes et des minorités qui ont toujours été marginalisées par le pouvoir militaire. Ce que Morsi voulait faire, c’était de nommer des intellectuels aux postes de décision, d’abord pour remplacer les barons de Moubarak, et ensuite pour faire appliquer ses réformes. »
Mais Morsi faisait tout de même partie des Frères musulmans, non ? « Il l’a été comme la majeure partie des intellectuels égyptiens. Mais il ne faut pas oublier que c’est surtout un intellectuel formé aux États-Unis, qui a travaillé à la NASA. Il n’a pas été élu sous la bannière des Frères musulmans mais sous celle de son propre parti. Quand il est arrivé au pouvoir, il a essayé d’apporter des réformes mais n’a pas réussi parce que l’armée et les barons de Moubarak, qui sont toujours dans l’appareil d’État, ont dressé des obstacles. Subitement, il y a eu des pénuries de pétrole, d’huile comestible, de vivres, des coupures de courant. Les recettes du tourisme avaient chuté, l’économie était à genoux et Morsi n’avait pas de marge de manoeuvre dans un système administratif totalement pourri par la corruption pratiquée par les hommes de Moubarak. Les réformes radicales de Morsi, le retour des civils aux postes de pouvoir étaient inacceptables pour l’armée et les barons de Moubarak qui gèrent un système où une poignée contrôle l’Égypte depuis son indépendance. »
Mais le départ de Mohamed Morsi n’a-t-il pas été salué par des explosions de joie des Égyptiens, comme on a pu le voir sur les chaînes d’information. « Il ne faut pas oublier que les militaires sont au pouvoir depuis plus de cinquante ans et qu’ils sont très forts en propagande. C’est l’armée qui organise les manifestations de «joie» pour les télévisions étrangères. Mais si le peuple égyptien était content, comment expliquer les manifestations qui ont lieu au Caire et à Alexandrie pendant plus de trois semaines après la destitution de Morsi ? Ce ne sont pas que ses partisans qui manifestaient : c’est une majorité d’Égyptiens qui manifestait contre le coup d’État des militaires, la destitution de Morsi et son remplacement. Ceux qui manifestent ce sont les Égyptiens qui sont contre le coup d’État. Ils savent comment fonctionne le régime militaire, ils ont vécu le temps des persécutions et ne veulent plus de cet État-là. Si la majorité était d’accord avec l’armée, il n’y aurait pas eu de manifestations. »
On a dit que les violences était le fait de manifestants pro-Morsi… « Vous ne trouvez pas étrange que c’est juste quand l’armée décide de disperser les manifestations que la violence surgit ? On peut se demander si ce n’est pas l’armée qui s’attaque aux mosquées et aux églises coptes en accusant les Frères musulmans. Tout cela fait partie de la propagande de l’armée destinée aux médias occidentaux contre les Frères musulmans. Mais en attendant, et malgré le couvre-feu, les menaces de répression, il y a des manifestations, de moindre envergure, qui continuent. »
Comment peut évoluer la situation sociopolitique en Égypte dans les prochaines semaines ? « Les Égyptiens, qui ont été passifs face au pouvoir militaire depuis cinquante ans, ne le sont plus. Ils ont fait le printemps du Caire, ils ont fait partir Moubarak. L’Égypte n’est plus la même depuis le printemps du Caire. Les Égyptiens ont goûté à la démocratie et ils ne veulent plus retourner au gouvernement militaire avec ses excès, avec l’armée contrôlant toutes les richesses du pays avec une petite clique, alors que des millions d’Égyptiens vivent avec un dollar par jour. Les Égyptiens ne peuvent accepter ces conditions-là. S’ils ont pu faire partir Moubarak malgré son armée et ses barons, ils peuvent demain faire partir ceux qui les ont remplacés. »
Mais vous pensez sérieusement que l’armée va se laisser faire et retourner dans ses casernes en laissant le pouvoir aux civils ? « Pas du tout. Mais il faut faire subir une pression intolérable à l’armée pour retourner le président élu démocratiquement au pouvoir. C’est pour cette raison que nous avons tenu une conférence de presse. Il faut que les États-Unis, qui entretiennent des liens très étroits avec l’armée égyptienne, les pays occidentaux et les organisations internationales intensifient la pression sur l’armée égyptienne. On ne peut plus se contenter de se réclamer de la démocratie : il faut la pratiquer, dans le concret. Maurice fait partie des rares pays qui ont rappelé leur ambassadeur du Caire en signe de protestation. L’Union africaine a suspendu l’Égypte. Il faut accentuer la pression, il faut que tous ceux qui croient en la démocratie agissent à leur niveau pour que les militaires quittent le pouvoir en Égypte. Si les USA et les pays occidentaux, l’Union africaine et les instances internationales n’obligent pas les militaires à retourner le pouvoir aux civils, l’Égypte va vers le chaos et la guerre civile que souhaite l’armée. Si cela arrivait, la région qui est déjà fragile va s’embraser avec les conséquences sur la stabilité politique, l’approvisionnement en pétrole de la planète. L’Égypte est au bord de l’explosion. »
Dans la mesure où tous ces pays et ces instances n’ont pu et ne peuvent mettre fin à ce qui se passe en Syrie depuis deux ans, comment pourraient-ils agir sur l’armée en Égypte ? « L’armée égyptienne reçoit plus d’un milliard de dollars d’aide des États-Unis tous les ans. Sans l’aide américaine l’armée égyptienne ne peut pas fonctionner. Il existe donc des moyens de pression contre l’Égypte que l’on n’a pas contre la Syrie. Il est temps que les pays qui se disent pour la démocratie passent du discours aux actes. Sinon, nous en payerons tous les conséquences. »