Ricardo Balancy symbolise le jeune Mauricien bien arrivé en Australie. Membre du Parti libéral il a été candidat aux dernières élections générales. Dans cette interview, réalisée à Dandenong, le mois dernier, le jeune politicien mauriciano-australien raconte son parcours et répond à des questions sur l’actualité australienne.
Quand êtes-vous arrivé en Australie, Ricardo Balancy ?
Le 21 décembre 1983, juste un mois avant mes dix-huit ans. Nous avons quitté Maurice à cause de ce qui s’est passé en 1983 au niveau politique. Mon père était un militant du MMM et même moi j’ai collé des affiches pour les élections de 1982. Quand le MMM s’est cassé en deux et a perdu les élections anticipées de 1983, mon père a décidé de quitter Maurice. Pour lui, c’était la fin d’un rêve et il a préféré partir avec sa famille pour l’Australie.
Vous avez donc terminé vos études secondaires en Australie ?
Exactement. J’ai fait la upper forme VI et de là j’ai eu l’admission pour entrer à l’université. Mais nous n’avions pas les moyens financiers, mon père venait de commencer à travailler et j’ai pris de l’emploi au bureau des impôts où je suis toujours vingt-huit ans plus tard.
Vous êtes toujours au bureau de l’impôt après un passage dans la politique active au sein du Parti libéral australien. Comment se fait-il qu’un ancien colleur d’affiches du MMM, fils d’un activiste du même parti, se retrouve au sein du Parti libéral ? Ce n’est pas du tout la même idéologie.
Les membres de la famille Balancy sont très divisés politiquement. J’ai eu un oncle, Guy, qui était travailliste ; un autre, Jean, était PMSD, alors que mon père était MMM. Dans notre famille dilo pas obligé suive canal. J’ai évolué politiquement en Australie. J’ai assisté au déclin économique de l’Etat de Victoria alors que le Parti travailliste était au pouvoir. J’ai vu ensuite à quel point le Parti libéral pouvait changer les choses et bien gérer l’Etat et le mettre sur la bonne voie en prenant des décisions graves. J’ai très vite réalisé que le Parti libéral agit pour l’avancement économique du pays et de l’individu. Le parti offre une plate-forme à ceux qui veulent faire quelque chose, ce qui n’est pas le cas du Parti travailliste qui est contrôlé par les centrales syndicales.
Beaucoup d’Australiens disent que le Parti libéral australien est contrôlé par les propriétaires des industries, autrement dit le gros capital. C’est vrai ?
Ce n’est pas faux, mais il faut voir les choses dans leur contexte. Pour le Parti libéral l’important, c’est la situation économique de l’Australie. Si l’industrie fonctionne bien, les employés pourront prospérer, de nouveaux emplois pourront être créés, nous allons vers la prospérité. Tout cela ne peut pas exister si l’industrie n’a pas les moyens de fonctionner.
C’est le discours type d’un membre du Parti libéral. Comment êtes-vous devenu membre de ce parti ?
J’ai été approché par un des candidats du parti alors que j’étais le président du Keysborough Soccer Club. Il m’a demandé un coup de main et le goût de la politique m’est venu au fil des rencontres et des réunions avec les citoyens. Je me suis fait connaître au sein du parti, je me suis de plus en plus impliqué au niveau local et on m’a proposé d’être candidat au Sénat lors des dernières élections générales.
Mais vous n’avez pas été élu. Vous êtes déçu de cette défaite ?
Pas vraiment. C’est vrai qu’on fait de la politique pour être élu, mais c’est vrai aussi qu’il faire faire des avancées, franchir des étapes et se faire connaître sur le terrain. On a eu le temps de faire tout ça pendant la dernière campagne qui nous a permis de gagner cinq points supplémentaires dans la circonscription où j’étais candidat. C’est une progression notable réduisant le nombre de voix entre le Parti libéral et son principal adversaire de 12,000 à 8,000.
A ce train-là, si le travail sur le terrain continue, vous pourriez être élu aux prochaines élections ?
Peut-être. Nous avons pu nous montrer à la hauteur sur le terrain et la prochaine fois les choses seront plus faciles.
Est-ce que, comme c’est le cas à Maurice, un candidat battu dans le parti qui remporte les élections est récompensé ? Est-ce que vous vous attendiez à être récompensé ?
La réponse aux deux questions est non. Ce ne sont pas des choses qui se font en Australie. J’ai un très bon job au bureau des impôts que j’ai repris après les élections…
…c’est une question que je voulais justement vous poser. Vous démissionnez pour être candidat, vous êtes battu aux élections et vous reprenez tranquillement votre job le lendemain matin, comme si de rien n’était?
Je n’ai pas repris mon job le lendemain après les élections comme vous le dites. La loi australienne permet au citoyen de se porter candidat dans un contexte précis qui lui permet de reprendre son poste sous certaines conditions. Que j’ai respectées.
Je suis en Australie depuis quelques semaines, et à chaque fois que je vois un ministre du gouvernement libéral faire une déclaration à la télévision, il commence par critiquer le gouvernement précédent. On se croirait à Maurice !
Tous les gouvernements le font. Nous devons faire référence au passé pour expliquer les décisions qui doivent être prises, surtout en ce qui concerne la situation économique du pays. Mais il y aura un temps où il faudra plus parler de ce que nous faisons, que de ce qui a été mal fait par les autres.
Un des grands thèmes de la campagne électorale du Parti libéral a été de faire la chasse aux immigrés illégaux. Depuis le changement de gouvernement un programme spécial pour protéger les frontières australiennes a été lancé et le ministre de l’Intérieur vient en parler toutes les semaines à la télévision. Est-ce que l’Australie est menacée par une invasion d’immigrés illégaux ?
C’est un problème à plusieurs niveaux. Le premier, c’est que les journaux ont grossi les choses suite à une décision du précédent gouvernement de remettre en question la politique d’immigration. Les journaux ont fait du sensationnalisme dans ce cas, multiplié les gros titres et grossi les chiffres. Il y a eu jusqu’à 50,000 demandeurs d’asiles illégaux, dont mille sont morts, sur une période de cinq ans
Je suis en train de vous parler de l’opération « Border Protection » qui a lieu actuellement et qui mobilise la marine australienne.
Il y a eu une diminution de 75% sur le nombre d’immigrés illégaux depuis que ce programme a été mis sur pied. L’Australie n’est pas menacée par une invasion, mais il y a un risque avec des gens qui entrent dans le pays et qui ont jeté leurs papiers d’identité, ce qui fait qu’on ne peut pas savoir qui ils sont et d’où ils viennent. On ne peut pas écarter la possibilité que certains d’entre eux soient des éléments extrémistes. C’est une possibilité qu’on ne peut pas écarter, c’est un danger dont il faut tenir compte.
Ce n’était pas surtout un argument choc pour les dernières élections résumé par le slogan « Stop the boats » ?
Non, ce n’est pas le cas. Il y a eu tellement d’abus dans le passé en ce qui concerne les réfugiés, ou ceux qui se font passer pour tels, qu’il est nécessaire de prendre des précautions. Il faut accepter des immigrants « genuines », qui ont suivi les procédures et respecté les lois, comme les membres de la communauté mauricienne.
Est-ce qu’on ne pourrait pas penser que ce durcissement de la politique d’immigration du gouvernement libéral est un retour au « White Australia Policy » dans la mesure où les refugiés en question sont surtout des Asiatiques ?
Absolument pas. En aucune manière le Parti libéral ne pense à une réintroduction du « White Australia Policy ». J’aimerais souligner que c’est sous le gouvernement du libéral John Howard que l’Australie a accepté d’ouvrir ses portes aux réfugiés somaliens et soudanais. Mais je pense personnellement sur cette question qu’il faut un plan à long terme qui accepterait plus de réfugiés en Australie pour les besoins de développement du pays avec une main-d’oeuvre nécessaire.
On vient d’apprendre que l’Australie a fait espionner les appels téléphoniques du président de l’Indonésie. Sommé de présenter des excuses à l’Indonésie, Tony Abott, le Premier ministre australien a refusé pour venir, deux jours plus tard, dire qu’il avait écrit personnellement au président indonésien. Votre commentaire sur cette bourde diplomatique ?
Pour moi, ce qui est navrant c’est que cette affaire diplomatique se déroule en public grâce à la presse.
Vous reprochez à la presse australienne de faire son travail d’information ? Vous réagissez comme les politiciens mauriciens…
Non, je ne reproche pas à la presse de faire son travail d’information, mais de gonfler les choses, de faire du sensationnalisme. J’aimerais signaler que les faits évoqués dans cette affaire, remontent à 2009, alors que le Parti libéral n’était pas au pouvoir, et que le Premier ministre Abott a assumé ses responsabilité de chef de gouvernement. Les relations entre l’Indonésie et l’Australie sont très sensibles et je trouve déplorable que la presse australienne n’ait pas joué le jeu.
Parlons de la carbone tax, destinée à financer des mesures pour la protection de l’environnement et lutter contre les émissions de gaz et que le gouvernement libéral est en train d’annuler. Est-ce qu’on peut se permettre une telle mesure en 2013, alors que la protection de l’environnement est un enjeu planétaire?
L’Australie ne fait pas partie des dix premiers pays qui émettent des gaz. Nous ne contribuons que 3% des émissions mondiales. Les mesures prises par le gouvernement précédent étaient les plus drastiques au monde. Imposer cette taxe pouvait avoir des effets néfastes sur l’économie australienne, la ralentir en cette période de crise et faire fuir les investisseurs. Notre plan, à nous, est de commencer par l’individu chez qui il faut provoquer une prise de conscience sur l’environnement au lieu de pénaliser l’industrie, de la taxer. Ce n’est pas en la taxant qu’on pourra pousser l’industrie à réduire les émissions mais en les invitant à le faire, volontairement.
Economiquement comment va l’Australie ?
Nous sommes dans une bien meilleure position que beaucoup de pays à travers le monde.
Donc le gouvernement précédent n’a pas dilapidé les caisses de l’Etat ?
Non, mais il a pu prendre des mesures pour faire face à la crise parce que l’Australie avait des réserves en investissements. Le problème est que le gouvernement précédent a voulu continuer à emprunter pour partager, en laissant une dette astronomique. Dans quelle situation va se retrouver l’Australie si nous tombons dans une autre crise économique mondiale avec rien dans les caisses ? L’objectif c’est de repayer la dette sur six ans…
…le mandat d’un gouvernement australien étant de trois ans, il en faut au moins deux au Parti libéral…
…nous mettons en place les bases et si on fait le travail qu’il faut, si on tient nos promesses, j’espère que nous remporterons les prochaines élections. D’autant plus que les Australiens donnent toujours deux mandats à un même gouvernement. A moins qu’un gouvernement soit vraiment incompétent.
Quel est le principal problème du gouvernement libéral ?
C’est le problème de l’Australie et du monde entier : l’économie. Il faut rembourser la dette et ses intérêts, faire fonctionner la machine économique et assurer la croissance. Le gouvernement précédent, soutenu par les syndicats, n’a pas mis en place les structures et les politiques nécessaires pour faire fonctionner l’économie, augmenter la productivité et travailler de concert avec les employeurs. C’est ce que nous allons faire sans toucher aux lois sur le travail, contrairement à ce que nos adversaires ont prétendu pendant la campagne électorale. Nous allons procéder dans le dialogue…
…même avec les syndicats ?
Mais évidemment. Nous disons que les syndicats ont un rôle important à jouer pour protéger les employés, pas pour pénaliser les entreprises. Savez-vous que pendant longtemps l’industrie automobile australienne a fait de gros profits et les syndicats ont négocié de substantielles augmentations pour les travailleurs. Mais aujourd’hui les choses ont changé, le marché a évolué et le coût de la production a substantiellement augmenté. Il coûte moins cher d’importer que de produire en Australie. Donc, il faut réagir en conséquence, dans le dialogue.
Pourquoi est-ce qu’il n’y a plus de ministère de la Science en Australie ? Le Parti libéral ne croit pas dans la nécessité de la science ?
Nous avons voulu établir une différence avec le gouvernement précédent. Nous reconnaissons la nécessité de la science dans le quotidien, mais nous ne croyons pas dans les titres. Il y a un ministre qui s’occupe également des questions scientifiques et il a sous lui une secrétaire parlementaire qui s’occupe du portefeuille de la science au gouvernement. Dans le précédent gouvernement, on avait des ministres avec quatre ou cinq titres ronflants.
Quel est le nom de celui qui est responsable du portefeuille de la Science dans le gouvernement libéral australien ?
Je ne sais pas.
Sans commentaires et changeons de sujet. Quelle est la politique du gouvernement libéral en ce qui concerne le dossier des Aborigènes ?
Pour commencer, laissez-moi vous faire savoir que Tony Abott a été un des rares politiciens australiens à avoir eu des relations étroites avec la communauté aborigène. Tous les ans, il passe une semaine dans une communauté aborigène, non pas comme un ministre, ou un leader politique, mais il va vivre avec eux. Et il a déjà dit que tous ses ministres auront à faire la même chose. Tony Abott a même choisi un ancien membre des travaillistes pour faciliter le développement des aborigènes. Par ailleurs, le premier membre du Parlement aborigène, qui vient des territoires du nord de l’Australie, est membre du Parti libéral. Tout ça pour vous dire que la question des Aborigènes fait partie du programme du Parti libéral australien. Et ce n’est pas seulement un slogan, mais un travail sur le terrain, avec la communauté aborigène. A ce stade, je voudrais souligner que je ne suis pas un policy maker, mais le représentant du Parti libéral au niveau local. Les opinions contenues dans cette interview n’engagent que moi. Je pense, par exemple, que nous devons augmenter le nombre de réfugiés en Australie pour faire baisser la pression sur ce dossier, mais ce n’est pas la position du parti. Si j’étais un membre du gouvernement je travaillerais dans ce sens. L’Australie est un pays d’immigrés dont je fais partie.
Est-ce que le communauté mauricienne vivant en Australie se sent mieux sous un gouvernement libéral ?
(Rires) Je retourne la question : dites-moi pourquoi les membres de la communauté mauricienne vivant en Australie devraient se sentir plus proche du Parti travailliste ? On m’a déjà dit comment un Mauricien d’origine peut être libéral ? Je trouve cette affirmation extraordinaire. Les Mauriciens viennent d’un pays démocratique, ont choisi de vivre dans un autre pays démocratique et ils devraient avoir allégeance à un seul parti ? C’est à chacun de faire son choix politique. J’ai toujours dit aux gens de s’engager, quels que soient leurs convictions politiques sur la base de valeurs et de principes démocratiques. Malheureusement il y a une grande majorité de la communauté mauricienne qui n’a pas fait l’analyse de la situation politique australienne et qui s’est retrouvée dans la camp travailliste sans tenir compte des enjeux politiques. Pour eux, les libéraux c’est le parti des hommes d’affaires et le Parti travailliste celui des travailleurs. Comme on dit ici : it’s just bullshit !
La question était est-ce que la communauté mauricienne sera mieux sous un gouvernement libéral ?
La réponse est : la communauté australienne sera mieux. Nous faisons tous partie de cette mosaïque de races — ce « witch tapestry » que l’on appelle l’Australie. Tous les Australiens vont bénéficier du gouvernement libéral. Si un député mauricien avait été élu cela aurait été mieux encore.
Est-ce que les Mauriciens de la circonscription où vous étiez candidat ont voté massivement pour vous ?
Non. Je n’ai jamais osé espérer que tous les Mauriciens de ma circonscription allaient se rallier derrière moi. Ils n’ont pas voté pour moi, je le sais et j’espère qu’ils l’ont fait pour de bonnes raisons, en accord avec leurs valeurs et principes. J’espère aussi qu’ils n’ont pas voté contre moi juste parce qu’ils m’ont pris pour un faiseur ou un représentant des capitalistes. Je ne suis qu’un fonctionnaire qui travaille depuis vingt-huit ans et qui a choisi le Parti libéral.
Est-ce qu’après vingt-huit ans en Australie vous vous sentez plus Australien que Mauricien ?
Mo l’ombri enterré dans Maurice. Je suis toujours Mauricien. Un jour, je vais retourner à Maurice où j’aimerais finir mes jours. J’ai toujours les copains du St-Mary’s que je revois avec beaucoup de plaisir.
Au niveau de la politique australienne, quelle est la prochaine étape de votre itinéraire : député, ministre ?
Next step : je continue à être actif sur le terrain. Député, ministre pourquoi pas si l’occasion se présente. Je dis souvent que nous, Mauriciens d’Australie, sommes limités par notre imagination. Les Mauriciens d’Australie manquent d’ambition. Nous ne voulons pas prendre de risques, nous ne pensons pas ce que nous pouvons faire, ce que nous avons le droit de faire, que nous avons les compétences pour le faire. J’entends trop souvent des compatriotes me dire : kot to finn passé pour faire ça, toi ? comment to fine faire pou rentre la dans toi ? Ils ne croient pas en eux, en leurs capacités. Si je ne croyais pas en moi, en mes capacités, quand l’occasion de faire de la politique s’était présentée j’aurai dit non. Je voudrais profiter de cette interview pour dire ceci aux Mauriciens d’Australie : nous vivons dans un pays où nous pouvons faire de grandes choses. Il faut juste se prendre en main. Pour moi, né et grandi à Maurice, vivant ici depuis seulement trente ans, j’ai eu l’opportunité de faire un parcours professionnel intéressant. Cette opportunité tous les Mauriciens d’ici l’ont, et pas seulement dans le champ de la politique. C’est à chacun de saisir les opportunités qui sont multiples.
On m’a dit qu’un de vos rêves secrets serait d’être haut commissaire de Canberra à Port-Louis. C’est vrai ?
(Rires) Qui a dit ça ? Ce n’est pas un rêve secret encore que si l’occasion se présentait à l’âge de la retraite, s’il y a un gouvernement libéral au pouvoir… Ce n’est pas une chose que j’ai en tête. Pour le moment, ce qui m’intéresse c’est ce que je peux faire dans mon pays d’adoption. Comment je peux me mettre au service de la nation, de mes compatriotes et des citoyens de ma circonscription et faire avancer les choses.