Roubina Jadoo-Jaunbocus

Notre invitée de ce semaine est Roubina Jadoo-Jaunbocus, ministre de l’Égalité des Genres et du Développement de l’Enfant. Dans cette interview réalisée vendredi après-midi, la ministre donne son point de vue sur les incidents ayant conduit à la fermeture mouvementée des shelters de la Vedic Social Organisation. Elle explique également les mesures prises à la Child Development Unit (CDU) pour contrôler les shelters dans le sillage de cette affaire et s’exprime sur le futur Children’s Bill.

Combien existe-t-il de shelters pour enfants à problèmes à Maurice et combien de pensionnaires est-ce qu’ils accueillent ?

— Il existe à Maurice 15 shelters, c’est-à-dire des endroits où nous plaçons, temporairement dans la mesure du possible, des enfants qui ont différents problèmes. Il ne faut pas confondre ces shelters avec des homes où les pensionnaires vivent pour une très longue durée. Il ne faut également pas confondre des enfants qui ont des problèmes familiaux avec les délinquants. Un shelter est supposé être un endroit de transition avant que l’enfant retourne dans son milieu familial ou soit dirigé vers un home ou une famille d’accueil.

l Vous avez dit qu’un shelter est supposé être un endroit de transition. Pourquoi dites-vous “supposé” ?

— Parce que ce n’est malheureusement pas toujours le cas. La durée de séjour dépend de chaque cas et du risque encouru pour l’enfant. Mais pour qu’un enfant soit admis dans un shelter, il faut obligatoirement obtenir au préalable un ordre de la Cour.

l Qui est habilité à Maurice à donner l’autorisation d’ouvrir un shelter pour accueillir des enfants à problèmes ?

— C’est mon ministère qui donne l’autorisation après une étude du dossier du demandeur qui doit respecter un certain nombre de critères concernant, par exemple, le bâtiment, sa sécurité, le personnel. Il faut que la personne qui fait la demande d’ouvrir un shelter ait une expérience d’un minimum de deux ans de travail avec les enfants. Une enquête est menée sur la personne qui fait la demande et sur son expérience dans le domaine. Ensuite, nous procédons à des visites des lieux par le CDU. J’aimerais souligner qu’ouvrir un shelter n’est pas un simple business. Celui qui veut le faire doit avoir une vocation et une expérience de ce travail qui est délicat et difficile. Le ministère possède plusieurs bâtiments qui servent de shelters et en a confié le management à des personnes qualifiées. Il y a ensuite les shelters qui appartiennent à des individus où nous envoyons des enfants. Mais dans les deux cas, ces shelters doivent être gérés selon des règlements précis. Ces shelters bénéficient d’une allocation mensuelle ou par enfant payée par l’État.

Qui s’occupe d’aller vérifier sur le terrain si les règlements sont respectés et les enfants bien traités ?

— Cela relève de la responsabilité de la CDU. Mais jusqu’à tout récemment, le système voulait qu’à l’intérieur de la CDU, l’équipe chargée de placer un enfant dans un shelter, en respectant les procédures, avait la responsabilité de veiller à ce que les shelters suivent à la lettre les règlements. Cette équipe était sous la responsabilité de la même personne.

Autrement dit et pour reprendre une expression politique connue, cette équipe de la CDU “li mem asté, li mem vandé!” Cela pouvait conduire à des cas de conflits d’intérêt.

— Disons que cela pouvait poser un problème au niveau de la transparence et de la responsabilité, et que la ligne de démarcation n’était pas nette. C’est pour cela que depuis quelques jours, nous avons scindé en deux l’équipe de la  CDU : l’une s’occupe de placer les enfants dans les shelters et   autre doit s’assurer que les shelters fonctionnent selon les règlements établis. C’est une requête qui était souvent faite par les ONG dans le passé et que nous voulions inclure dans le Children’s Bill. Disons que certains événements récents nous ont forcés à aller un peu plus vite que prévu, juste après le budget, puisque nous avions besoin de dotations financières.

l Est-ce que la séparation des pouvoirs au niveau de la CDU n’a pas été provoquée par l’affaire de la Vedic Social Organisation d’Asha Gunness ?

— Pas vraiment. Ces mesures allaient être mises en application, elles l’ont été un peu plus prématurément que prévu.

Vous ne pouvez pas ne pas savoir qu’il y a, depuis des années, des critiques sur la CDU et sur sa façon de fonctionner et des allégations de collusion entre certains officiers et des propriétaires ou gérants de shelters?

— J’ai été nommée à ce ministère seulement en novembre de l’année dernière et depuis, j’ai appris beaucoup de choses et reçu beaucoup de plaintes qui ont été prises en considération. Mais je dois dire que beaucoup de personnes ne savent pas comment fonctionne et opère la CDU. Il y a, à ce niveau, un manque de communication et de visibilité sur lesquel nous sommes en train de travailler. Nous sommes à l’écoute des critiques et allons, s’il le faut, ajuster notre mode d’opération après consultation avec nos partenaires et les gens qui ont des choses à partager sur le sujet.

Arrivons au cas d’Asha Gunness, si vous le voulez bien. Il y a eu le rapport Vellien et celui de l’Ombudsperson for Children qui ont écrit, noir sur blanc depuis des mois, qu’il y avait des problèmes dans ces shelters.  Pourquoi est-ce que le ministère – et donc la CDU – n’a rien fait tout ce temps ?

— Je dois dire qu’il y a eu plusieurs  plaintes sur le fonctionnement des shelters gérés par Mme Gunness. Après enquête, nous avions pris certaines décisions, dont celle de fermer le shelter La Dauphinelle et de ne pas renouveler son contrat, qui était devenu mensuel. Mme Gunness a été informée de ces décisions.

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour prendre des décisions ?

— Parce qu’il fallait faire des enquêtes à partir des plaintes reçues et ne pas agir sur la base d’allégations. J’ai fait faire des vérifications et, selon les rapports reçus, la situation était correcte dans ces shelters.

l Est-ce que vous pensez, comme nous, qu’il était possible qu’il y ait eu des “arrangements” entre les enquêteurs et la direction de ces shelters?

— Je ne veux pas répondre à cette question, mais j’avoue que je me la suis posée dans certains cas ainsi que des officiers du ministère. Pour des raisons de bonne gouvernance, j’estime qu’il est bon que les officiers ne restant pas trop longtemps dans un même poste. Ils s’habituent à ceux avec qui ils travaillent, des liens se nouent. Comme on dit, quand balié finn vinn trop vié, li népli ballié propre. Je ne dis pas qu’il y a eu des  “arrangements”, mais je dis que pour la bonne marche d’un service ou d’un département, il est bon que son personnel ne reste pas en place trop longtemps.

Est-ce qu’il y a beaucoup de “balié finn vinn tro vié” à la CDU ?

— Revenons-en à Mme Gunness et à ses shelters. Il y a quelque temps, j’ai reçu une lettre signée d’une pensionnaire alléguant des maltraitances avec deux autres filles comme témoins. J’ai demandé à la police d’ouvrir une enquête, une déposition a été enregistrée,  et quand vous l’ajoutez aux 30  plaintes déjà reçues et aux deux rapports que vous avez cités sur ces shelters, je ne pouvais rester les bras croisés. Nous avons donc pris la décision de fermer les shelters et de transférer leurs pensionnaires ailleurs, le temps d’une enquête.

Ce qui a provoqué une situation de crise avec la directrice des shelters se lançant dans une grève de la faim tant qu’elle ne serait pas reçue par vous. Comment en arrive-t-on à cette situation ?

— J’ai fait un commentaire qui a été mal interprété. J’ai dit qu’il ne fallait pas, dans ce cas précis, que la grève de la faim devienne une mode. Je voulais et je veux dire que la grève de la faim est une arme de derniers recours des travailleurs et des syndicalistes qu’il ne faut pas utiliser n’importe comment et pour n’importe quel prétexte. Il serait peut-être bon d’aller demander à Mme Gunness pourquoi elle a fait une grève de la faim pour pouvoir me rencontrer. Il fallait tout simplement prendre rendez-vous, comme vous l’avez fait. Je me demande encore comment une directrice d’ONG, qui est supposée avoir un sens des responsabilités, a pu se lancer dans une telle action.

Mais son action a été, quelque part, couronnée de succès, puisque vous l’avez reçue.

— Attention,  je ne l’ai reçue avec mes officiers que quand ses hommes de loi ont suivi la procédure et fait une demande de rendez-vous officiel. Elle a d’abord rencontré les officiers, puis après j’ai accepté de la rencontrer en présence de mon staff,  en soulignant que j’allais l’écouter mais que je n’allais en aucun cas entrer dans l’enquête qui est en cours et elle a mis fin à sa grève. Je tiens à redire qu’avec ou sans le cas de Mme Gunness, nous avions décidé de revoir la procédure et surtout de procéder à un examen des shelters financés par le gouvernement. Dans le cadre de cette action, j’ai eu l’occasion de visiter quelques shelters. En cas de besoin, à partir de rapports d’enquête, et pas seulement d’allégations, des décisions seront prises.

Mais il semble que dans le passé, tous les rapports faits par la NDU ancienne formule étaient positifs.

— Je ne peux parler que des actions entreprises actuellement, pas celles du passé.

Avez-vous le sentiment qu’il pourrait exister des shelters qui se trouveraient dans la même situation que celle d’Asha Gunness?

— Ce serait injuste de faire un commentaire rapide et de généraliser. Laissons les enquêtes en cours se terminer et attendons les rapports. Je précise qu’il ne s’agira pas d’enquête faite une fois de temps en temps, mais d’un processus d’évaluation continuel car les choses changent avec le temps, et ce qui est bon aujourd’hui pourrait ne plus l’être dans six mois.

Un dernier mot sur Asha Gunness. Comment est-ce que le ministère a pu accepter qu’elle ait trois shelters et une école, pratiquement un familly business avec son mari et ses enfants, le tout financé par l’État ?

— Je ne veux pas faire de commentaires sur l’héritage que j’ai reçu en arrivant au ministère. Je ne veux pas, non plus, faire des commentaires sur le travail de celles qui m’ont précédée. Quand j’ai constaté qu’il y avait des problèmes dans cet héritage, j’ai pris les décisions qui s’imposaient. Donc, une nouvelle manière de fonctionner pour les shelters et la CDU a été mise en place et elle est efficace “for the time being”, comme disent les avocats. Il faudra s’assurer qu’elle continue à être efficace.

Vous parlez souvent du Children’s Bill à venir. Est-ce que cette loi, que l’on promet depuis des années, contiendra des recettes miracles pour régler tous les problèmes des enfants mauriciens ?

— Je l’ai déjà dit, le Children’s Bill ne sera pas une baguette magique. Il contiendra beaucoup de solutions aux problèmes des enfants, mais ce ne sera pas la panacée. C’est une loi complexe qui nous concerne tous et qui concerne plusieurs ministères puisqu’il traite du bien-être de la famille ainsi que du développement et de la protection des enfants, entre autres. Des comités interministériels travaillent déjà sur des rapports et des propositions qui devront faire partie du projet de loi. Il faut que chaque ministère donne son avis sur des questions précises avant que toutes les propositions soient résumées en termes légaux. Mais il n’y a pas que les ministères: des groupes religieux et socioculturels, des associations et des ong, bref, de représentants de la société civile ont été invités à réfléchir et à faire parvenir leurs propositions. Le Children’s Bill sera possiblement présenté au Parlement cette année. C’est un projet de loi complexe puisque concernant des activités et des services de plusieurs ministères et institutions. Je ne peux pas répondre sur le long temps que ce projet de loi a pris, mais je peux vous dire que nous faisons tout pour qu’il soit présenté dans les meilleurs délais. La plupart des recommandations faites, il y a des années, sont aujourd’hui dépassées et nous devons pratiquement recommencer les consultations car, entre-temps, les choses, les gens, les attentes et les demandes ont changé.

Question précise : que va préconiser le Children’s Bill pour les mariages précoces, surtout après le cas dramatique de cette fillette de 13 ans mariée et morte enceinte qui a occupé la une de l’actualité, il y a quelques semaines ?

— Pour le moment, nous n’avons pas finalisé nos recommandations sur ce point précis, justement à cause du cas que vous venez de citer. Nous avons demandé à toutes les associations, les ong et les personnes qui se sentent concernées par ce sujet de nous écrire pour exprimer leurs opinions et faire des propositions. En attendant, la loi est claire : l’âge légal du mariage est 18 ans. Mais à condition d’obtenir un ordre de la Cour, suivant une enquête et le consentement des parents, un mariage peut avoir lieu à 16 ans.

Quelle est votre opinion sur cette question ?

— Je ne vais pas donner mon opinion personnelle sur cette question. Nous devons savoir ce que la société mauricienne pense de cette question, à travers les consultations dont je vous ai parlé et agir en conséquence. C’est une question complexe dans la mesure où l’âge légal pour les relations sexuelles est de 16 ans. Question: si l’âge légal du mariage est fixé à 18 ans une fois pour toutes, faudra-t-il, pour harmoniser, faire passer l’âge des relations sexuelles autorisé de 16 à 18 ans?  Si c’est le cas, qu’allons-nous faire du nombre de cas de grossesses en augmentation? Comme je vous l’ai dit, c’est une question complexe qui nécessite des discussions avant de trouver un consensus.

Vous êtes plus pour qu’on ramène l’âge légal du mariage à 16 ans?

— Je n’ai pas dit ça. Il faut étudier tous les aspects du problème avant de proposer une solution. Il faut tenir tous les éléments en ligne de compte avant. C’est pour cette raison que j’attends les observations et les recommandations de la société civile.

Combien de temps prendront ces consultations?

— On avait donné un certain délai pour les propositions, mais quelques associations et individus nous ont demandé d’étendre le délai de quelques semaines, ce qui a été accepté. C’est pour cette raison que je ne veux pas m’avancer à donner une date pour la présentation du Children’s Bill qui, je le souligne encore, ne sera pas une loi parfaite pour apporter toutes les solutions à tous les problèmes. Parce que les problèmes évoluent comme la société et qu’avec le temps, de nouvelles questions se posent et les lois doivent être amendées. Il y a quelques mois, par exemple, la question du mariage précoce ne se posait pas de la même manière qu’aujourd’hui. Il a suffi d’un malheureux événement pour que le sujet devienne une préoccupation sociale.

Nous sommes à la fin de juillet et puisque les consultations ne sont pas encore terminées, je doute fort que vous puissiez présenter le Children’s Bill au Parlement avant la fin de l’année parlementaire.

— C’est pour cette raison que je vous ai dit probablement, tout à l’heure. Les données ont changé et il faut nous adapter aux nouvelles attentes de la société, d’une part, et, de l’autre, consulter le maximum de personnes pour que projet de loi reflète ce que souhaitent les Mauriciens. Je crois qu’il faut prendre le temps nécessaire pour préparer un projet de loi aussi important que le Children’s Bill et nous allons tout faire pour qu’il soit présenté au Parlement dans les meilleurs délais.

Vous êtes la ministre de L’Égalité des Genres, donc automatiquement celle des Droits de la Femme. C’est surprenant de ne pas vous entendre prendre position sur le récent et fameux dîner officiel “men only” où des ministres femmes étaient exclues.

— Premièrement, ce n’était pas un dîner officiel, comme le Premier ministre l’a bien fait ressortir. Deuxièmement, je n’étais pas à Maurice à ce moment-là, puisque j’étais  à une réunion de la SADC

Ah, la bonne excuse !

— J’étais en Afrique pour une réunion interministérielle de la SADC dont la date avait été fixée depuis des mois.

Vous auriez pu réagir par un communiqué, tout de même…

— à mon retour, j’ai appris que c’était dîner privé où certains ministres du gouvernement étaient invités.

Uniquement des hommes. Est-ce que cela ne valait pas une réaction de la ministre de l’Égalité des Genres, dont celle des Droits de la Femme ?

— C’était un dîner privé. J’aurais certainement fait un commentaire s’il s’était agi d’une fonction officielle. Ce n’était pas le cas.