« L’heure est grave ! » Sans pour autant tomber dans le pessimisme, Sen Ramsamy, Managing Director de la Tourism Business Intelligence et ex-directeur de l’AHRIM, n’use pas non plus d’euphémismes dans son analyse de la crise qui s’abat cruellement sur le secteur du tourisme. « Le secteur est touché de plein fouet depuis le confinement et le pire, c’est qu’il le restera pendant longtemps encore même après la levée du confinement », dit-il. Il souligne ainsi que les estimations de pertes dans le tourisme pour Maurice s’élèvent à quelque Rs 25 milliards si la situation n’évolue pas d’ici fin août. « De la mi-mars à la fin avril, durant le confinement, nous avons enregistré une baisse d’environ 175 000 touristes et une perte de revenus estimée à Rs 7 milliards. » Le spécialiste en matière de tourisme est par ailleurs d’avis que « la solidarité des entreprises avec leurs employés en temps de crise est plus que jamais de mise, car elles auront encore plus besoin de ces mêmes employés demain pour recréer les milliards de profits ». Selon lui, « les employeurs privilégieront certainement une baisse de salaire à un licenciement ».L’ex-directeur de la Tourism Authority ne fait par ailleurs pas l’impasse sur cette autre dure réalité : « Les îles avoisinantes n’ont presque pas de virus. Donc, la concurrence sera rude, surtout dans le segment haut de gamme. » Mais plutôt que de nous apitoyer sur notre sort, dit-il, « l’heure est au travail, de façon plus responsable ». Il ajoute que le plus important dans la période post-Covid sera « de revoir notre offre touristique ».

Le tourisme est à l’arrêt avec la pandémie de Covid-19. L’espoir d’une reprise reste fragile, sans compter qu’il semblerait que ce n’est pas de sitôt que les touristes français, qui constituent notre premier marché, partiront en vacances. Selon leur Premier ministre, partir loin cet été serait « déraisonnable ». Quelle est votre analyse de la situation pour Maurice ?

Permettez-moi de commencer par une analyse globale de la situation. L’humanité fait face à un tueur microscopique, qui cause des dégâts énormes dans le monde. Les villes et villages sont déserts. L’économie mondiale est à terre. Les grandes puissances du monde sont humiliées. L’Europe, déjà vieillie, sort maintenant disloquée de cette catastrophe. Les États-Unis provoquent autant de tristesse que de colère. La Russie maîtrise plus ou moins la situation et tente de sortir de la crise avec un minimum de dégâts. L’Asie se remet debout avec la Chine, plus que jamais redoutable. Malgré sa surpopulation, l’Inde inspire le respect de par sa manière de contenir le virus et son esprit de solidarité dans le malheur avec le reste du monde. L’Afrique est pour l’instant une surprise agréable, avec très peu de contaminations et de décès, alors que le monde craignait le pire pour le continent. De ce fait, les forces géopolitiques se redessinent dans le monde. Il y aura un « shift in the global balance of power ». Je pense que ce virus traîne aussi des bénéfices sur son passage sur Terre. Là où les humains ont échoué, le virus a réussi. Qui aurait cru qu’un jour le prix du pétrole allait descendre en dessous de cinq dollars le baril? La pollution diminue et le ciel redevient bleu au-dessus des grandes villes. Les embouteillages ont disparu. Les conflits armés et les guerres ont cessé. Le virus semble avoir même terrorisé le terrorisme. Les vertus de la mondialisation que les puissants nous ont vendues tambour battant ont été démolies en peu de temps. Alors que l’humain parle de développement durable, le virus nous démontre que rien de ce que font les humains n’est durable. Aussi, sans aucune campagne de sensibilisation, les relations humaines et la vie familiale sont revalorisées. L’importance de l’agriculture est naturellement remise en valeur. Le matérialisme et l’égoïsme, sources de beaucoup de nos maux, sont relégués au second plan. La santé humaine est devenue la plus précieuse des biens. Donc, pour moi, la reine Corona vient rappeler douloureusement à l’humanité l’essence même de la vie sur Terre, la nécessité d’une autre façon d’agir sur la planète et d’une redéfinition de nos priorités. La réussite aura un autre sens dans le futur. D’ailleurs, nous remarquons qu’alors que les humains sont contaminés par millions malgré le confinement, aucune autre espèce vivante et libre sur la planète ne semble être affectée par ce virus. Et la terre respire enfin. Mais pour combien de temps encore ? Le temps nous le dira et demain ne sera plus pareil.
Pour en revenir à votre question, il est évident que dans l’ère post-Covid, chaque pays va devoir redéfinir ses priorités économiques, sociales et politiques. L’heure est grave, mais nous n’allons pas nous lamenter éternellement sur notre sort. L’heure est au travail, mais de façon plus réfléchie et responsable, car une seconde frappe du coronavirus sera encore plus dévastatrice pour l’humanité. Les avions européens vont recommencer à voler, mais principalement à l’intra-régionale. Donc, ce seront les vols domestiques qui auront le vent en poupe. De ce fait, les voyages longs courriers vers les îles lointaines ne seront pas pour demain, et nous ne verrons pas les touristes européens ni asiatiques, de sitôt chez nous. Le secteur du tourisme est touché de plein fouet depuis le confinement, et le pire, c’est qu’il le restera pendant longtemps encore même après la levée du confinement. À Maurice, nous perdons environ Rs 150 millions par jour, soit entre Rs 7 et 8 milliards entre la mi-mars et la fin avril, et une estimation de Rs 25 milliards de pertes dans le tourisme si la situation n’évolue pas d’ici fin août. D’où la nécessité de faire preuve d’esprit d’initiative et d’intelligence. Au lieu de « stimulus packages », je fais davantage confiance à la puissance du cerveau humain, qui sait rebondir et réagir par rapport à toutes les situations de crise. Comme on le dit : « Where there is a will, there is a way. » Dans toute crise, il y a des opportunités.

La préservation des emplois est-elle possible dans un tel contexte ?

Je pense qu’à travers le dialogue et avec un sens de responsabilité collective, les employeurs vont certainement privilégier une baisse des salaires à un licenciement pour cause de force majeure dans laquelle nous sommes. Je vois que l’Etat est intervenu rapidement avec un Wage Assistance Scheme, mais il ne faut pas oublier les décennies de profitabilité et de gloire dans le tourisme, qui sont dues principalement au dur labeur des employés du tourisme et de l’hôtellerie. Donc, la solidarité des entreprises avec leurs employés en temps de crise est plus que jamais de mise, car elles auront encore plus besoin de ces mêmes employés demain pour recréer les milliards de profits. En même temps, il faut se remettre en question, innover et identifier d’autres opportunités avec les infrastructures touristiques existantes, car l’investissement ne sera pas pour demain. L’intelligence fera la différence.

Quelles mesures rapides faut-il pour réanimer le secteur ?

Il n’y a pas de « quick fix » pour cette crise planétaire. Je vois que beaucoup de gens pensent que les hôtels n’ont d’autre choix que d’offrir des forfaits plus attrayants aux Mauriciens afin de rester commercialement à flot. Je ne partage pas totalement cette idée. La période post-Covid ne sera pas des moments de repos et de détente en bord de mer, surtout après un si long repos forcé. Il faut se remettre au travail au plus vite. Ce n’est pas non plus le moment pour dépenser dans le luxe. En ce temps de crise et d’incertitudes économiques, il faudrait dépenser utile et, surtout, économiser. Même si certains Mauriciens peuvent se payer quelques jours de décontraction en famille, ce serait largement insuffisant pour remplir les 20 000 chambres d’hôtels et de parahôtellerie tous les jours, même à un prix forfaitaire. Cette option est plutôt un simple recyclage de notre propre monnaie, tandis que la priorité du pays est d’attirer plus de devises étrangères. Mais il faut rappeler que l’avenir du tourisme ne s’arrête pas qu’au sort des hôtels. Il faut aussi prendre en compte les autres composantes du secteur du tourisme, notamment, les réceptifs, les agences de voyages, les guides, les compagnies de location de voitures, les opérateurs de bateaux de plaisance, les taxis, les restaurants, les magasins, et tant d’autres. Il y a aussi ceux se trouvant dans la chaîne de valeurs, en particulier les fournisseurs de biens et services aux hôtels. Il y a directement et indirectement environ 150 000 personnes, avec leurs familles à nourrir. Pour réanimer le tourisme, il n’y a pas de « solution Panadol ». Il est primordial de réunir, avec une ouverture d’esprit et un sens de solidarité nationale, les vrais spécialistes du secteur, anciens et nouveaux, avec le soutien de nos fidèles partenaires internationaux, pour trouver des solutions pour un nouveau départ du tourisme en faisant preuve d’innovation. Peut-être faudrait-il envisager un redémarrage avec une « zero-base strategy ». Il y a beaucoup d’idées intéressantes que nous pouvons partager pour relancer le tourisme et lui donner une nouvelle orientation commerciale et opérationnelle. Contrairement aux autres destinations, les îles à travers le monde vont souffrir plus, car il faut le reconnaître, le tourisme de loisir dans les tropiques souffrira avant de reprendre des couleurs. On ne pourra faire du pareil au même. Je le dis depuis des lustres, il faut absolument redorer notre tourisme au-delà de son image carte postale. L’avenir appartient toujours à ceux qui peuvent anticiper et qui ont de l’audace.

La réouverture de l’aéroport est programmée pour la mi-mai. Qu’espérez-vous avec cela ?

Je ne peux qu’espérer qu’elle nous ramènerait des touristes, surtout que dans l’ensemble, et comparativement, Maurice a plutôt bien géré cette crise à dimension planétaire. La réouverture de notre aéroport ne voudra pas dire qu’il y aura des mouvements aériens immédiats, car le sort de l’aérien est aussi sévèrement secoué. N’oublions pas que SAA, Virgin Atlantic et bien d’autres compagnies aériennes sont déjà en faillite, malgré un prix du jet fuel jamais aussi bas. Le redécollage est maintenant incertain, surtout avec la posture extrêmement frêle d’Air Mauritius, mise en situation d’administration volontaire. Cette situation fragilisée sera encore plus compliquée par une concurrence impitoyable qui va surgir. J’ose espérer que le dicton « every cloud has a silver lining » sera applicable dans le cas présent. Donc, la compagnie continuera à opérer, mais il faudrait identifier toutes les opportunités qui se présenteraient et avec des partenariats et des alliances stratégiques, mais surtout avec de la « business intelligence », nous allons peut-être sortir de cette crise avec un minimum de dégâts. La puissance du cerveau humain à réagir par rapport à une situation de crise planétaire pourrait être surprenante. Il faut toujours savoir anticiper l’avenir et avoir un sens du demain.

Dans un premier temps, faudra-t-il miser sur d’autres marchés moins touchés par le Covid-19 pour remplacer ceux qui l’ont été plus durement, comme l’Europe ?

Pour l’instant, notre principal marché émetteur de touristes, l’Europe, est en soins intensifs. Il serait simpliste de croire que nous pouvons remplacer les Européens en allant chercher de nouveaux touristes ailleurs. Non, cela ne marchera pas si facilement, car ailleurs, ils sont aussi dans la même situation. Le plus important dans la période post-Covid serait de revoir, je dirai même « enfin », notre offre touristique. Un produit touristique n’est pas un « one size fits all ». Différents marchés ont différentes attentes, et davantage dans un contexte de crise sanitaire dont l’issue reste incertaine. Il est trop tôt pour déterminer les marchés qui seront les moins touchés par le virus en sachant que l’hiver approche à grands pas vers l’hémisphère sud. Soyons vigilants et ayons le bon flair pour dénicher les opportunités là où elles existent vraiment avant de réagir en conséquence.

Est-ce la quantité de touristes qui compte aujourd’hui ou davantage la qualité ? Quelles valeurs privilégier pour redonner vie à ce secteur pour qu’il continue à jouer un rôle clé dans notre économie ? Le Covid-19 poussera-t-il à réinventer le secteur ?

Réinventer le tourisme mauricien est une « priorité » qui date, malheureusement, de plusieurs années déjà. On croyait que notre modèle de développement touristique, qui date des années 1960, resterait imbattable pour l’éternité et on ignorait les multiples sonnettes d’alarme. Il a fallu avoir la visite de Dame Corona pour enfin comprendre que notre tourisme est si fragile et que notre résilience est presque à zéro cette fois-ci. Le tourisme de demain ne pourra être calqué sur l’ancien modèle. Je le dis depuis des années : il est mieux d’avoir peu de touristes qui dépensent gros que d’avoir beaucoup de touristes qui dépensent des « peanuts ». Oui, les riches continueront à voyager sur certaines destinations, mais ils seront davantage plus méticuleux, et avec raison, sur la qualité de l’offre. A noter avec soulagement que les Maldives, les Seychelles, La Réunion, l’ensemble du continent africain et les îles des Caraïbes n’ont presque pas de virus. Donc, la concurrence sera rude, surtout dans le segment haut de gamme. Le visiteur potentiel sera plus exigeant sur l’hygiène et sur le rapport qualité/prix. En fait, la qualité et l’excellence dans le tourisme pourraient être la nouvelle norme. A part quelques hôtels de prestige, la qualité du service à Maurice a dégringolé à vue d’œil alors que celle des Seychelles est aujourd’hui admirable. Sous ma présidence, notre école hôtelière était un véritable fleuron de la formation professionnelle à Maurice, et même pour les îles Vanille. J’avais même signé un précieux accord de partenariat avec l’École hôtelière de Lausanne, en Suisse, soit le Harvard de l’hôtellerie mondiale. Aujourd’hui, il me fait de la peine de voir cette école à la traîne en termes de qualité de formation et de réputation. D’autre part, l’état exécrable de nos marchés, la section viandes et poissons comme celle des légumes, est une honte nationale. Ce même constat s’applique à la cuisine des restaurants, de certains hôtels, sans compter les conditions de préparation de la nourriture dans les « fast food outlets ». Ce sont tous des lieux de vente de nourriture pour les humains. Les touristes voient et en parlent. Mais la situation perdure impunément. Je précise que ce n’est pas la faute au gouvernement, quoique les services sanitaires publics auraient pu être plus sévères et rigoureux dans leur travail. Mais c’est surtout un grave problème de mentalité des vendeurs et des « food handlers ». Ils paraissent très à l’aise dans ces conditions de vente épouvantables qu’ils ont eux-mêmes créées sur leurs lieux de travail. Celles-ci posent de graves problèmes de santé publique, en plus de faire honte à l’île Maurice moderne.
La formation intensive des maraîchers et les conditions attachées à l’octroi de leur permis d’opération doivent être revues, et ces permis doivent être annulés à la moindre faille. Il ne faut pas se faire d’illusions : les touristes de demain seront particulièrement exigeants sur l’hygiène, la santé, la sécurité, l’environnement et la qualité de services à tous les niveaux. Dans le passé, comme directeur de l’AHRIM, je le faisais régulièrement à travers l’île, dans la presse et à la télé ; il faut sensibiliser nos jeunes sur l’importance du tourisme pour notre survie économique. Le sourire mauricien, jadis proverbial, est aujourd’hui commercial. Si nous voulons réussir notre tourisme demain, ce ne sera pas que la clientèle haut de gamme qui devra compter, mais bien plus la qualité de la destination elle-même.

Pensez-vous que le tourisme continuera à jouer un rôle clé dans notre économie dans les années à venir ?

Oui, si nous prenons les bonnes mesures à temps. Et c’est d’ailleurs le seul secteur économique où nous avons un savoir-faire et une maturité qui ont fait la gloire de notre tourisme et la bonne réputation de Maurice sur l’échiquier international. Les destinations concurrentes améliorent constamment leurs offres avec un service impeccable. Donc, la concurrence sera encore plus féroce, car il y aura peu de touristes pour de multiples destinations attrayantes. La question fondamentale que nous devrions nous poser est de savoir pourquoi un touriste devrait venir chez nous. En ce temps de crise, cette question banale, mais importante, mérite une réponse honnête.

Vos prévisions pour le secteur touristique pour le reste de l’année ? Sortir la tête de l’eau pourrait-il prendre plusieurs années ?

Les prévisions initiales du gouvernement pour les arrivées touristiques pour 2020 étaient de 1 385 000 visiteurs, avec une estimation de revenus de l’ordre de Rs 63 milliards. Déjà, ces prévisions représentaient une baisse sensible par rapport aux années précédentes, qui étaient elles-mêmes décevantes. Donc, on avait déjà prévu moins de touristes et moins de recettes par rapport à des années déjà touristiquement médiocres. Maintenant, avec le Covid-19, la situation s’est aggravée. De la mi-mars à la fin avril, nous avons enregistré une baisse d’environ 175 000 touristes et une perte de revenus estimée à Rs 7 milliards, rien donc que pour la période de confinement. Si les marchés ne s’ouvrent pas et que leurs frontières restent fermées jusqu’à fin août, le manque à gagner serait de presque 600 000 visiteurs et de Rs 25 milliards pour 2020. Il ne nous resterait que les mois de septembre à décembre pour limiter les dégâts. D’où la raison, selon moi, pour que notre stratégie de relance soit focalisée sur la région, avec des actions audacieuses que j’ai proposées. Mais là encore, tout dépendra de savoir si on va faire appel à des gens qu’on aime ou à des professionnels dont le pays a besoin. Il serait primordial que les meilleurs talents et compétences du pays soient appelés pour un nouveau décollage de l’économie et du tourisme sur de nouvelles bases plus réalistes et pratiques. C’est pour cette raison que je persiste à dire que la force de notre tourisme n’est pas que le ciel, la mer et la plage, ou l’image carte postale que nous ne sommes pas. La force du tourisme à Maurice demeure le peuple mauricien.