De janvier à avril de cette année, sept bénéficiaires de Prévention, information et lutte conte le sida (PILS) sont décédés. «Ces patients sont décédés, pour la plupart, explique l’ong, parce qu’ils avaient préféré refuser de se faire soigner. Ce, parce qu’ils se font insulter trop souvent et sont victimes de manque de respect.» Depuis le début de ce mois de mai, quatre nouveaux décès sont venus allonger cette triste liste. Ces personnes vivant avec le VIH (PVVIH) avaient entre 20 et 60 ans. Actuellement, l’ONG a également recensé « une dizaine d’autres malades du sida qui vont très mal ».
« Certains d’entre eux, nous le souhaitons vraiment, pourront survivre, dépendant des soins et de leurs constitutions morales et physiques. Mais pas tous… De plus, si quelques-uns d’entre eux sont allés vers des hôpitaux, parce que leur état de santé se détériorait, d’autres préfèrent rester chez eux et refusent de se faire soigner. Par peur des regards, du qu’en dira-t-on, des maltraitances physiques et verbales et autres discriminations dont ils sont victimes ». « Une situation qui perdure et prend de l’ampleur », déplore PILS et plusieurs autres acteurs sociaux dans cette lutte.
Dans le cadre du AIDS Candlelight Memorial, observé dimanche dernier à Maurice et dans le monde entier, Nicolas Ritter, directeur de PILS et premier Mauricien à avoir déclaré publiquement vivre avec le virus, laissait éclater au grand jour, une fois de plus, sa tristesse et sa révolte face aux décès récurrents des PVVIH. Une lettre ouverte au Premier ministre fut d’ailleurs dépêchée dans le même sens, pour soutenir ces propos et réclamer du chef du gouvernement « plus de leadership dans ce combat. »
« Nous sommes littéralement anéantis quand on constate que le nombre de décès de nos bénéficiaires ne fait qu’augmenter, semaine après semaine », avoue Yolette Vyapooree, responsable de l’unité Empowerment & Support de PILS, anciennement Unité d’Aide aux Patients de l’ONG. La situation, rappelle notre interlocutrice, « n’est pas nouvelle ! » En effet, le 1er décembre 2012, lors du World AIDS Day, Nicolas Ritter déplorait « qu’un patient meure, chaque semaine ! » Derrière ces décès, « il y a des drames humains insoutenables », relèvent plusieurs travailleurs sociaux, engagés dans cette lutte depuis des années.
Le Dr Faysal Sulliman, ancien responsable du National Detox Centre de Barkly et du programme de substitution à base de méthadone, et également médecin attaché au Centre Idrice Goomany (CIG), fait ressortir que « dans la mise en place de tout programme à caractère social, donc pour la méthadone et les traitements aux PVVIH, il importe d’abord d’établir le profil social des bénéficiaires. On ne peut pas tout bonnement calquer un projet sur un autre, ayant fait ses preuves dans un autre pays, et le mettre en application dans notre pays ».
Il élabore : « Qui sont les PVVIH ? Essentiellement des Mauriciens issus de la classe sociale très pauvre, de condition très modeste et qui vivent dans une grande précarité. Autre facteur capital : la majorité sont des toxicomanes, ou des travailleuses du sexe et des détenus et ex-détenus. Donc, une population vulnérable. » Point soutenu par Nicolas Ritter qui rappelle, lui aussi, que « une population vulnérable a des besoins spécifiques. Plus de 75 % des PVVIH sont des usagers de drogues injectables (UDI), des anciens toxicomanes actuellement sur méthadone, des détenus… Leurs attentes sont très fortes ! Ces personnes, de par leur profil, sont hypersensibles et susceptibles. Il leur faut donc une approche et une attitude qui corrobore avec ces facteurs. »
Loin de réclamer toute forme d’assistanat social ou autre à l’intention des PVVIH, Nicolas Ritter fait remarquer que « si l’on veut que le budget — et il est conséquent ! — investi par le gouvernement dans les programmes destinés aux PVVIH soit rentabilisé, il faut donner sa place et sa valeur au facteur humain. » Et d’ajouter que « c’est peut-être plus spécifique dans la problématique du VIH, mais cela s’avère aussi pour d’autres pathologies, quand un patient participe à son traitement, il y a plus de chances de réussite. Or, la grande majorité de nos PVVIH connaissent mal leur maladie et encore moins leurs médications ».
« Mauvais traitements par certains médecins et membres du personnel hospitalier, critiques ouvertes et publiques de la part des autorités, qu’elles soient des infirmiers, des cadres des hôpitaux, et parfois dans certains ministères où ils se rendent pour des soins et des informations font qu’au bout du compte, la plupart des patients préfèrent arrêter d’aller vers les hôpitaux et les centres de soins », expliquent plusieurs travailleurs sociaux. Mme Vyapooree relate un récent cas : « Un patient de 45 ans vient chez nous régulièrement depuis plusieurs semaines. Il souffre de plaies aux pieds et on l’a dirigé vers notre infirmier. Depuis, il revient systématiquement pour ses pansements. Nous lui avons conseillé d’aller vers un centre de santé ou l’hôpital pour des soins plus efficaces. Mais il nous a répondu : “Ou kroir ek sa kalite zot tret moi la, dir for, for mo ena sida ou repouss moi, dir moi “ale guet dokter sida”, divan tou dimounn, mo ena kouraz re-alle laba ?” »
Ce type de remarques et d’attitudes, reconnaissent les travailleurs sociaux rencontrés et vérifiés auprès de divers PVVIH sollicités, « sont monnaie courante, hélas ! C’est pour toutes ces raisons que les malades préfèrent rester chez eux, ne vont pas à leurs rendez-vous ni prendre leurs médicaments… »
Nicolas Ritter, Faysal Sulliman et Yolette Vyapooree confirment : « Les PVVIH requièrent une attention particulière. Nous ne disons pas qu’il faut les prendre en charge 24/24 et 7 sur 7. Mais il faut un engagement plus prononcé, plus soutenu. Nous, au niveau des ONG, n’avons pas suffisamment de ressources humaines ni de temps pour pouvoir consacrer autant de temps à chacun. Tous les partenaires concernés, État et social, sont d’accord sur ce point. Il faut donc juste un peu de volonté et d’action. Si les autorités donnent le la, cela aura un effet boule de neige… »
Nicolas Ritter conclut : « Il est arrivé un moment où il nous faut “think out of the box”. Parce que, à quoi bon injecter autant de fonds et mettre autant de moyens en chantier ? Certes, des progrès notables ont été réalisés. Mais si les bénéficiaires ne sont pas les premiers à recevoir les fruits de ces efforts, cela revient à gaspiller des fonds de l’État, l’argent du contribuable et les fonds étrangers ! »