Au sud de Maurice existe un endroit abritant des structures historiques datant de l’époque française et anglaise, et des espaces naturels où la mer est sauvage, l’air pur et le mode de vie authentique. Pour ne pas déroger aux règles, sans contact ni préavis, Scope s’est perdu cette semaine à Souillac et Gris-Gris, à la rencontre des habitants de ces localités.
Deux enfants courent le long de la rue longeant la Rivière Savanne. Ils crient, rient, sautent aux arbres et ne sont nullement impressionnés par les ruines d’un bâtiment du XVIIIe siècle dissimulées au bas d’une falaise dans la verdure. Une maison suspendue en haut de la même falaise semble menacer de s’écrouler sous l’effet de l’érosion. Ça ne les inquiète pas non plus. “Souillac est un peu plus loin”, indiquent-ils. Ayant raté la gare d’autobus à cause d’un sommeil légèrement prolongé, c’est avec les yeux un peu lourds que nous retrouvons notre chemin. Direction Souillac, mais cette fois-ci en longeant la plage.
Constat.
Première destination, le port du Batelage où un bâtiment datant de l’époque est toujours utilisé. Il est bien aménagé et entretenu, et les garde-côtes s’en servent, ce matin, pour la répétition de leur orchestre. Sur le petit waterfront, une statue de celui qui fut gouverneur de l’île de France de 1779 à 1789, François Vicomte de Souillac. La localité lui doit d’ailleurs son nom. Trouvant sans doute qu’il manquait un peu de couleur au bronze, les oiseaux se sont servis de ce qu’ils avaient sous leurs ailes pour repeindre de bleu et de jaune la sculpture. Le résultat est interpellant et hilarant, rien de bien méchant rassurez-vous.
“Il n’est pas conseillé de suivre la plage. Les roches sont glissantes et la mer imprévisible”, avertit un villageois. Il avait raison, nous aurions dû l’avoir écouté… Les roches sont recouvertes d’algues et la mer à l’embouchure d’une rivière est agitée. Toutefois, le plus désagréable est l’immense quantité de déchets que ramène le courant sur cette plage déserte. La pollution est telle que l’endroit grouille de cancrelats et de moustiques. L’emplacement a tous les atouts pour être un petit coin paradisiaque loin de tout. Cependant, l’homme l’a gâché. Parmi les odeurs de moisissure, d’eau salée stagnante et de bouteilles en plastique remplies de liquide jaunâtre se trouve le Lavoir, un endroit symbolique où les esclaves venaient laver le linge. Les alentours empêchent malheureusement de contempler cette très ancienne structure.
La plage donne directement sur le jardin Telfair. Très bien aménagé, il permet aux habitants de venir se ressourcer. “J’attends ma femme qui est à l’hôpital”, confie un vieil homme. “Sa zardin la tre reposan.” Pour cause, les arbres abritent du soleil et les quelques rares klaxons en arrière-plan ne peuvent gâcher un tel moment de recueil. L’endroit contraste grandement avec la précédente plage tant il est bien entretenu, merci aux poubelles disposées à chaque recoin. “Il est dans nos projets de réaménager le jardin, c’est-à-dire de replanter les arbres et les palmistes dans un ordre plus structuré”, déclare Vela Gouden, conseiller de Souillac et du district de Savanne. La priorité aurait été cependant d’assurer la propreté de l’environnement entourant les structures historiques.
La Nef.
Ancienne demeure du poète Robert Edward Hart, La Nef est aujourd’hui un musée comme l’a voulu son propriétaire : “Si l’oeuvre doit durer, qu’importe que l’on meure??”, avait-il écrit. Avis à tous les férus d’histoire, le musée vous fascinera, car il conserve l’atmosphère très minimaliste dans laquelle vivait le poète, ainsi que ses livres religieux et ses textes les plus insolites. D’ailleurs, dans son testament, Robert Edward Hart a souhaité que son corps soit inhumé (il l’est au cimetière de Souillac. “Devant la mer indienne repose le poète qui la chante”), que son coeur soit exposé (il l’est à la municipalité de Port-Louis, au grand désarroi des habitants de Souillac) et qu’un masque mortuaire soit moulé (exposé à La Nef dans la chambre d’ami à côté de ses différents titres, dont la médaille d’honneur).
Le bâtiment est gardé par Rossaye Abdoul Fazeleck. “J’ai lu beaucoup de livres sacrés. La lecture permet à un individu de se calmer et de s’assagir”, indique-t-il au début de la conversation. Le texte auquel il a le plus adhéré a été le Coran. “J’aime la façon dont nous nous adressons directement au Créateur sans passer par des intermédiaires”. La conversation continue très calmement jusqu’au moment où le gardien est interrogé sur les récents cas de violence gangrenant l’île. Il fronce les sourcils, tape des poings sur la table et cite le Coran. L’homme, aussi calme, cultivé et serein soit-il, s’indigne. “Que vivons-nous ? Nou pa koson, nou pa demon, nou’nn vinn pli ba !”
Le village.
Il est 14 h et des voix émanent d’une maison abandonnée. À l’intérieur, les villageois ont aménagé un endroit où ils peuvent s’asseoir à l’ombre entre amis et profiter tranquillement de leur après-midi autour d’une table et d’un jeu de cartes. “Nous ne jouons pas aux courses, donc nous nous occupons”, confie un habitant. “Selman ou pa kapav pran nou foto, nous sommes des fonctionnaires”. Comme l’indique Vela Gouden, l’endroit a toujours compté de nombreux officiers de l’État. Cependant, avec les différents morcellements et les low-cost houses, la population du village a plus que doublé, atteignant environ 6 000 habitants.
L’une des grosses préoccupations des conseillers est que les “migrants” ne changent le village et le détournent de ses valeurs. Toutefois, selon le livre que nous avons lu de l’auteur-humoriste sénégalais Dr Boucar Diouf, l’immigration peut être comparée à une noix de coco tombée à la mer et qui divague jusqu’à d’autres rivages. Elle s’y échouera et l’arbre qui émergera de la noix brisée usera alors des ressources s’échappant des liquides et d’autres minéraux contenus dans le noyau, avant de s’enraciner dans la nouvelle terre pour solidifier sa base et grandir. “Nous avons réussi à harmoniser cette situation et à accueillir les nouveaux habitants comme des Souillaquois”, dit Vela Gouden en souriant. Le conseiller du village concède cependant que le Souillac d’aujourd’hui est moins attrayant que celui d’il y a dix ans. “La pauvreté, l’exclusion sociale et économique menacent la prospérité de la localité. Elle se dégrade lentement certes, mais graduellement… ” Vela Gouden reconnaît toutefois que les infrastructures scolaires ont grandement aidé au bien-être du village. “Nous avons toujours eu un collège, le Thanacoody College qui a été racheté par la Doha Academy. Nous avons aussi deux écoles primaires, dont la Souillac Government School. Les facilités sont là, il n’est pas nécessaire pour nous de voyager”, dit-il fièrement.
Discrimination.
Nisty Dussoye regrette quant à elle la discrimination faite aux Souillaquois concernant le transport. Elle concède que dans la plupart des entreprises où elle a essayé de trouver du travail, l’obtention d’un poste devient plus difficile dès qu’elle donne son adresse. “Pour les employeurs Souillac est trop éloigné”. La jeune épouse est donc sans emploi, bien qu’elle ait suivi des cours en management. Sa mère, Pem, est très heureuse de la vie à Souillac. Employée au Foyer l’Unité, situé aux abords des célèbres et magnifiques falaises de Gris-Gris, la dame parle calmement et arbore toujours un sourire.
Les grosses vagues s’écrasent contre les falaises qui marquent la frontière du village. Nous n’irons pas plus loin, sinon nous nous perdrions dans ce magnifique paysage et l’on raterait l’autobus du retour. Mais on peut encore flâner un peu. Scope retrouve ainsi le mur d’enceinte décoré de l’artiste peintre du village, Diven Sabapatee, auquel le magazine avait consacré un reportage il y a quelques années. Méconnu, ce dernier est réputé ici pour ses peintures, sa débrouillardise et son sens inné pour les belles choses. L’état de sa cour en témoigne ; la rencontre sera pour une prochaine fois. La balade dans les étroites allées calmes où l’on respire un air salin à pleines narines fait du bien. Pour l’instant, “isi trankil, ankor kapav marse aswar”, confie Mme Pem. Gris-Gris reste aussi magique que magnifique.