Il aura fallu vingt-cinq années de lutte héroïque et de persévérance à Tangavel Thodda, CSK, pour amener sa maison d’artisanat là où elle se trouve aujourd’hui : bien implantée dans la niche d’artisanat à valeur ajoutée. En tout cas, ce directeur-fondateur d’entreprise a tout lieu d’être fier de la success story de la maison d’artisanat Thodda Art & Craft (TAC) qui, débutant de plus modestement en 1987 avec seulement deux ouvriers, nourrit aujourd’hui une centaine de familles et dispose de plusieurs succursales dont deux au Caudan, une à Floréal et deux à Vacoas, sans compter son siège social à Henrietta. Une success story à l’image de celle de l’homme lui-même, dont le parcours professionnel, d’homme public et de travailleur social lui a fait valoir une décoration dans le cadre du 20e anniversaire de la République de Maurice – Commander of the Order of the Star and Key of the Indian Ocean (CSK).
C’est sans ambages que Tangavel Thodda avoue qu’il a toujours caressé l’ambition, nourrie dans le milieu familial, confirmée ensuite au plan national et international à travers des succès inespérés dans des concours d’artisanat, de devenir un leader dans le domaine. « J’en suis très fier. Aujourd’hui en toute modestie je dirais que le nom de Thodda est en lui-même une Trademark. » Mais tout cela n’est pas venu sur un plateau. L’homme s’est perpétuellement remis en question. Il croit en la formation, à commencer par la sienne. Ne se contentant pas de cartes de souhaits avec « la paille canne », il s’est mis personnellement à la sculpture sur bois, ce qui lui vaut un billet pour représenter Maurice, avec Pierre Argo (qui, soit dit en passant, a aussi été parmi les décorés pour les 20 ans de la République), au 1er Festival International de la Jeunesse Francophone au Canada en 1974. Évocations :
« Cela fera bientôt 38 ans, mais c’est encore frais dans ma tête. J’ai rencontré Pierre Argo au Canada sur les champs d’Abraham dans le village des artistes. Nous étions une centaine de jeunes venus de quatre coins du monde. Des sculpteurs, artisans, artistes peintres, nous travaillions aux sons du roulement des tambours africains. Un moment inoubliable. Ce frottement international m’a donné l’envie d’étudier davantage dans ce domaine. De retour à Maurice j’ai travaillé dur pour faire un peu d’économie, ce qui m’a permis d’aller suivre un cours en design et en sculpture sur bois à Bangalore, Inde. C’est un métier qui m’a fait voyager à travers le monde. »
Une vingtaine de pays d’Asie et d’Europe dont l’Allemagne où il passera neuf ans avant de regagner l’île Maurice dans les années 1980 et jeter les bases de la maison d’artisanat de ses rêves.
Voir la lumière au bout du tunnel
Lancer une entreprise dans les années 1980, même si ces années coïncident avec le décollage économique du pays, n’est pas une mince affaire. Mais heureusement… « Dans les années 80, Maurice connaissait une situation économique difficile. Le taux de chômage était élevé. Heureusement, la Banque de Développement de Maurice (BDM) avait mis au point un plan d’aide en faveur des chômeurs. J’ai emprunté une somme de Rs 50 000 et démarré mon entreprise avec deux apprentis. On a connu une lente mais sûre croissance. On progressait dans ce domaine car on avait su s’adapter au changement. Par exemple, dans les années 90, en partenariat avec un ami malgache, j’avais monté un atelier à Tananarive. Cela m’a donné l’occasion d’innover et d’importer des produits semi-finis afin de réduire les coûts et rester compétitif. En 2000, nous avons commencé à donner à nos produits de la valeur ajoutée, ce qui nous a permis de nous maintenir sur le marché. »
Ne pas en rester là, aller toujours plus loin. Propos d’un connaisseur. « Il faut que les entrepreneurs se remettent constamment en question. Les clients d’aujourd’hui cherchent l’originalité et la qualité. À TAC, on a débuté avec de l’artisanat, mais par la suite, on a senti le besoin de diversifier nos produits. Nous avons donc fait une percée dans la fabrication et la distribution des t-shirts et footwears. »
La formation, un mantra qui vaut de l’or
En deçà de la capacité de s’adapter pour survivre, le directeur de TAC croit dur comme fer en la formation. En fait, la formation c’est son mantra en affaire. Elle est la clef de toute réussite et doit être accessible dans la localité même où les gens habitent. « La formation est un facteur clé et déterminant. C’est fondamental qu’un nouvel entrepreneur soit formé avant de monter son entreprise. Il doit avoir une connaissance technique de base, des nouveaux procédés de fabrication, du marketing, de la vente et du planning financier. Et dans les entreprises existantes, on a besoin d’une formation continue qui soit motivante et qui permette d’actualiser et de développer la compétence professionnelle. En ligne avec la politique du gouvernement de construire des zones industrielles pour les PME, il est toujours important qu’on apporte les formations nécessaires dans les régions rurales et périphériques.
Un quart de siècle dans l’artisanat donne forcément au praticien une connaissance profonde de ce secteur. À une question du Mauricien, notre interlocuteur a fait état des forces et faiblesses de cet important maillon de l’économie mauricienne :
« Maurice a presque les mêmes caractéristiques que l’Inde et la Chine : les entreprises familiales peuvent se développer facilement. Des études ont montré qu’une entreprise familiale a une production plus élevée que d’autres. Au départ même, l’accès au financement est un problème presque résolu. Depuis 1970, la DBM apporte son soutien aux artisans et aux petits entrepreneurs. Et ces dernières quinze années, on a vu une très bonne croissance dans l’industrie touristique. Mais avec la récession et la crise de l’euro, le secteur connaît un certain ralentissement. »
« L’industrie de la bijouterie prend quand même un essor. Cependant, le secteur de la maroquinerie n’arrive toujours pas à se développer comme on le souhaiterait. Le secteur des petites et moyennes entreprises est le secteur de demain. Depuis les années 1990, les petites et moyennes entreprises ont été le moteur de la création d’emplois. En 2011, le nombre d’emplois dans ce secteur était de 249 500 soit 44,5 % du nombre total d’emplois à Maurice. C’est cela la force de ce secteur. Quant aux faiblesses, j’en citerai les principales : l’absence d’une formation sectorielle adéquate, l’indisponibilité des matières premières, l’accès à l’information, le marketing, la vente et finalement un design clinic. »