Pour Bernard Agathe, fils de Berger Agathe, justice n’a jamais été rendue à son père, abattu par un policier le 22 février 1999. Élevé par sa mère depuis bientôt 13 ans, il tente en vain de comprendre comment le malheur l’a si durement frappé. Il espère une forme de réparation en hommage à la mémoire de son père et pour les torts causés. Mené par Christian Louis, un collectif s’est formé autour de lui pour que reprenne le combat.
Berger Agathe a été tué, touché dans la partie supérieure du corps par 62 chevrotines provenant d’une cartouche tirée à “bout portant” (N.D.L.R. : selon le médecin légiste Satish Boolell) par un policier peu après 11h à Roche Bois, le 22 février 1999. Au cours de l’enquête judiciaire instituée pour faire la lumière sur cette affaire, des éléments troublants avaient apparu. Ce jour-là, sur le rond-point menant au port franc, les policiers, dépassés par les événements, s’étaient laissés aller. Vingt-quatre balles avaient été tirées (soit 2,400 chevrotines), certaines de manière non réglementaire, causant le décès du chanteur.
En 2000, la justice avait reconnu les torts de la police dans cette affaire. Le DPP avait recommandé des mesures disciplinaires contre trois policiers armés qui se trouvaient sur les lieux du drame. L’identité du tireur n’a jamais été dévoilée. Mais le juge avait refusé la demande de Rs 10 millions de dommages faite par les frères du chanteur. Pour Bernard Agathe et ses proches, les choses en sont restées là. Justice n’a jamais été rendue et la blessure n’a jamais cessé de saigner. 
21 février
Il avait alors neuf ans et avait toutes les raisons d’être fier de ce père chanteur qui se montrait si affectif envers lui et sa demi-soeur. Le 21 février 1999, ils passaient le dimanche en famille lorsque quelqu’un vint informer Berger du décès de Kaya. “Il nous a dit qu’il fallait que nous rentrions chez notre mère à Richelieu.” Les deux enfants n’avaient jamais vu ce père, qui était toujours de bonne humeur, si bouleversé. “Quand ils sont rentrés, ils m’ont dit : “Papi so latet fatige. So frer Kaya inn mor”, se rappelle Marylin Morvan, la mère de Bernard. Cela avait été une des dernières paroles de Berger pour son fils et la fille de sa compagne de Richelieu. 
Sante, danse
Kaya et Berger Agathe avaient eu un parcours parallèle. Ils se côtoyaient depuis plusieurs années, avaient souvent joué de la musique et fait la fête ensemble. Sur La mizik seggae, Berger chantait le nom de son ami : “Sante danse, sa lamizik ti zwe par Hervé Kaya.”
Le 21 février 1999, le corps de ce dernier avait été retrouvé dans la cellule No 6 du Line Barracks Detention Centre, Alcatraz. La population avait conclu à la brutalité policière; la colère s’était concentrée contre la police et les symboles de l’État. Berger, lui, était anéanti. 
Le 22 février, il portait un kurta blanc et des jeans. Christian Louis l’avait rencontré dans les rues de Roche Bois alors que des manifestants faisaient face à la police sur l’autoroute. “Je lui avais dit de faire attention car bann-la pe touy rasta. Le seggaeman Berger portait des dreads. Bouleversé par la violence qui avait éclaté dans son quartier, il avait décidé de noyer son chagrin dans une bouteille de rhum.
Menée par l’ASP Dass Joganah, une unité de la SSU contenait la foule qui s’était massée à l’entrée du cimetière de la localité. Ne pouvant plus maîtriser la situation, la police avait commencé à tirer à 10h38. Juste après, le Community Health Centre de Roche Bois recevait ses premiers blessés par balles. Son personnel en traita entre 40 à 50 ce jour-là. Berger y fut emmené, gravement blessé, vers 11h30.
Non à la violence
Avant ce drame, il avait enlevé sa chemise blanche pour l’utiliser comme drapeau et avait couru en direction de l’autoroute où se trouvaient les tireurs de la police. Leur criant : “Arete, ale !”, le chanteur de Non à la violence avait jailli d’une ruelle à l’arrière du terrain de volley-ball. Un large espace et des mains courantes le séparaient de l’unité de la police. Selon un des témoins, un des policiers, le visage couvert et armé d’un fusil, se serait alors rapproché d’une douzaine de mètres pour se retrouver à environ vingt mètres du chanteur. Le policier aurait alors mis un genou à terre, aurait épaulé son arme et fait feu sur Berger Agathe.
La volée de plombs de 2 à 3 mm avait touché l’homme au visage, au cou, à la poitrine antérieure, à l’abdomen et à la cuisse antérieure. Selon le Dr Rey, qui avait assisté à l’autopsie, les billes de plomb avaient spécialement touché le coeur et avaient également perforé son foie et son estomac et avaient provoqué l’affaissement du poumon gauche.
En cour, l’ASP Dass Joganah avait juré que “these pellets are not meant to kill. I never saw anybody falling or injured”. Selon les règlements de la police, en cas d’émeutes, ce type de balles doit être tiré sur le sol afin que les billes ricochent avant de se répandre sur la foule au niveau des jambes, sans causer de blessures fatales. Le 22 février 1999, cela n’avait pas été le cas : les experts avaient parlé d’un “point blank shot”.
Grève de la faim
Appelée en urgence, l’ambulance n’avait jamais pu arriver jusqu’au dispensaire pour récupérer Berger Agathe, malgré les nombreuses démarches faites par des habitants et des travailleurs sociaux, dont Lindsay Morvan. Entre-temps, la tension demeurait vive entre manifestants et policiers, avec des provocations continuelles venant des deux camps, comme nous en fûmes témoin. Ce fut finalement à bord d’une Mini Moke que Berger fut embarqué pour être conduit à l’hôpital, où son décès fut constaté dès son arrivée. L’homme fut enterré quelques heures avant Kaya dans le cimetière de Roche Bois.
Manifestations, pétitions, grève de la faim : les proches de Berger Agathe avaient dû faire pression pour que les choses avancent dans cette affaire. Tandis que l’enquête sur la mort de Kaya retenait l’attention de tous, cet autre drame avait quelque peu été occulté. Il en fut de même pour Leemul Goostia et Michel Laurent, deux jeunes tués par balles policières à Bambous. 
Justice
Avec ses proches et des sympathisants, Bernard Agathe avait marché jusqu’au Château du Réduit le 21 mars pour essayer de rencontrer le Président, qui y accueillait les Mauriciens pour la Chaîne de l’Amitié. Cassam Uteem n’avait pas signé la pétition que l’enfant lui avait tendue. Il avait cependant déclaré qu’il y avait un problème avec la manière dont la justice était appliquée à Maurice.
L’affaire avait fait l’objet d’une PNQ. Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, avait promis à un représentant de la famille, qu’il avait reçu, que la lumière serait rapidement faite sur cette affaire.
C’est “par conviction” et gratuitement que Me Dick Ng Sui Wa avait représenté la famille Agathe dans l’enquête judiciaire, qui s’était déroulée devant la magistrate Jyotee Ramprogus-Treebohun. La représentante du DPP était Me Joanna Mootoo-Leckning. Leurs questions avaient permis de mieux comprendre ce drame, qui n’avait cessé de choquer les observateurs.
Mais, malgré tout, l’État mauricien n’a jamais accordé de compensation à la famille de Berger Agathe, alors que les choses semblaient particulièrement claires dans ce drame. Dans son jugement, le juge Lam Shang Leen avait précisé que l’on n’avait pas pu démontrer que les balles qui avaient tué Berger Agathe avaient été tirées de manière volontaire et discriminatoire. Il avait aussi relevé des contradictions entre les témoignages pour rejeter la demande d’un dédommagement.
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Bernard Agathe : “Je veux savoir pourquoi”
Motivé par le désir de voir la justice rendue dans cette affaire, Christian Louis est récemment allé à la rencontre du fils légitime de Berger et de sa mère pour les encourager à reprendre le dossier. “Avant, je ne comprenais pas de quoi il s’agissait. Aujourd’hui, je veux savoir pourquoi les choses se sont passées ainsi. C’était mon père. Ma mère a certes tout fait pour me grandir, mais elle n’a jamais pu remplacer le vide laissé par la mort de mon père. J’ai vécu mon adolescence sans savoir ce qu’est le soutien d’un père”, confie Bernard Agathe.
Au départ, beaucoup de promesses lui ont été faites par des hommes politiques. “Mais ils n’ont rien entrepris pour nous, alors qu’ils nous avaient donné leur parole qu’ils seraient toujours là.”
Puisqu’il n’a jamais été informé des suites légales données à cette affaire, Bernard Agathe, comme le reste de la famille, vit avec l’impression “que justice n’a jamais été rendue à mon père”.
D’où l’appel de Christian Louis pour que toute personne de bonne volonté rejoigne le collectif nouvellement lancé autour de la mémoire de Berger Agathe pour que la lutte reprenne.