UMAR TIMOL

Umar Timol gratte le vernis des apparences pour sonder l’être dans Le journal d’une vieille folle, ouvrage publié aux éditions L’Harmattan dans la collection Lettres de l’océan Indien. L’auteur met à jour les pensées torturées d’une Mauricienne établie dans un faubourg parisien et qui cherche désespérément à donner un sens à sa vie.
La narratrice est une Mauricienne qui vit avec son mari dans un appartement miteux des faubourgs de Paris. Elle n’a plus goût à rien et déteste profondément celui qui partage sa vie. Elle se met à écrire un journal au quotidien afin de cracher son mal-être et son désespoir. Cette femme anonyme tombera éperdument amoureuse d’un étudiant mauricien invité chez eux par ce même mari, qui croit naïvement que ce jeune homme permettra à sa femme de retrouver la joie de vivre.
Déchirure.
Elle sait pertinemment que c’est un amour inaccessible, mais ne peut s’empêcher de l’aimer. Dans son journal, elle ressasse cet impossible amour, jusqu’à l’obsession. S’enfonce graduellement dans une certaine folie. Se met à se mutiler avec délectation à l’aide d’une lame. On devinera, au fil des jours et des événements inscrits dans son journal, qu’elle a subi un grave traumatisme dans le passé. Et s’apprêtera à récidiver à un moment où l’amour et la mort se confondent…
Le journal d’une vieille folle procède d’un déclic venu au poète alors que ce dernier se trouvait à Paris. Umar Timol a donné une image à cette femme esseulée dans la froideur parisienne. Un personnage imaginaire construit au gré de ses écrits poétiques préalablement consignés. On retrouve ainsi des fragments de poésie disséminés dans le corps du texte. Ces morceaux poétiques sont intégrés dans la trame du présent ouvrage. Est aussi présente une déchirure entre ce qu’est le personnage et ce que voudrait être cette vieille femme.
Quête.
L’auteur explique que ce journal interroge deux thèmes. Il est d’abord question de l’individu en quête d’un bonheur inaccessible, peu importe le pays dans lequel on se trouve. Cette femme a fui le carcan social mauricien pour se retrouver en France, perçue comme un pays de liberté des moeurs. Mais la Mauricienne deviendra rapidement prisonnière de l’individualisme. Ce personnage en quête de bonheur ne parvient pas à donner un sens à sa vie.
C’est aussi une quête amoureuse. Le désir de trouver un amour idéalisé, sans trop y croire. Car cette quête est vouée à l’échec, en raison des années qui séparent la vieille Mauricienne du jeune étudiant venu chercher du réconfort auprès d’une grande soeur. Auprès d’une “Didi” qui, derrière les apparences, souffre intérieurement de ne pas savoir comment vivre face à un amour inaccessible.
Rêve brisé.
Didi est un personnage construit avec les bribes de vie de personnes qui sont confrontées à des situations plus ou moins semblables. La sensibilité du poète est aussi en jeu dans l’élaboration de ce personnage torturé qui pourrait probablement avoir une existence bien réelle.
Ici, c’est l’histoire d’une Mauricienne prisonnière d’une vie ratée. Une femme qui s’est rendue à Paris avec des rêves plein la tête et qui se retrouve dans un petit appartement minable. Une femme qui avait foi en son mari, mais qui s’aperçoit que ce dernier n’est pas parvenu au bonheur auquel il avait aspiré. Elle n’est qu’une femme invisible et esseulée dans la grande ville.
Le journal d’une vieille folle est un ouvrage qui explore les pensées d’une femme devenant de plus en plus excessive envers elle-même. L’auteur dit vouloir tenter de pénétrer l’âme d’une personne et essayer de comprendre ce qu’est un homme et ce qu’est une femme. Percer l’énigme qu’est l’humain. Parfois à l’aide d’accessoires. Un vieux miroir brisé dans lequel se regardait une jeune Mauricienne, aujourd’hui devenue une vieille femme brisée et sans éclat. Une femme qui ne rayonne plus. Ce miroir conservé précieusement renvoie à un passé et à un rêve parisien brisé par la réalité.
Rupture.
Susciter des émotions. C’est ce à quoi aspire Umar Timol à travers ses écrits. Une autre façon d’appréhender et de ressentir le monde. “Mon rêve est d’écrire pour toucher profondément le lecteur et lui donner le sentiment d’accéder à un autre monde, si ce n’est lui permettre d’entrevoir un autre monde. Une autre réalité. C’est comme provoquer une rupture chez le lecteur. D’où peut-être ce désir d’aller vers l’excès. Vers la répétition. Vers la poésie. Marteler constamment les mêmes choses pour aller aux confins des mots.”
L’auteur dissèque les mécanismes de l’amour à travers cette femme amoureuse et qui n’en demeure pas moins lucide. Elle sait que l’on aime une personne avant de la rencontrer. Le désir d’aimer précède la rencontre avec l’être aimé, souligne Umar Timol. Qui poursuit en affirmant que cette femme est consciente du mécanisme d’idéalisation : au fond, on n’aime pas vraiment la personne; on aime une image idéalisée où l’on recrée la personne. La narratrice conserve une lucidité certaine face au désir pour ce jeune homme, mais ne peut l’empêcher de hanter ses pensées.