Amenah Jahangeer-Chojoo

Le livre de Raj Boodhoo publié en 2019, “Infectious Disease and Public Health Mauritius 1810-2010”, présente un inventaire des épidémies qui ont touché l’île Maurice depuis 1810. Il y détaille leur gravité, les méthodes et moyens mis en place pour juguler ces infections et leur impact sur la population. Différentes parties du monde ont subi des épidémies de variole, de peste ou d’autres maladies sans pouvoir alors identifier les facteurs de déclenchement et sans en maîtriser les phases d’expansion comme d’étiolement. Les populations luttaient comme elles le pouvaient et les autorités étaient impuissantes. Des mesures prophylactiques et des traitements étaient mis en place par les autorités locales pour soulager les malades, notamment à base de plantes médicinales et de confinements, sans arrêter cependant l’épidémie. Mais on peut affirmer que c’est l’expansion coloniale européenne qui, en connectant pour la première fois tous les continents dans une quête fébrile de richesses et de puissance, transformera les épidémies en pandémies. Les infections circulaient par les bateaux, portées par les soldats et les populations déplacées à travers le monde.

Étant donné leur important taux de mortalité auprès des colons, des soldats et des esclaves, les maladies dites tropicales, même si certaines étaient connues dans les pays tempérés, étaient une menace pour la colonisation. Il était impératif de comprendre ces infections et de les contrôler. À Maurice, l’hôpital de Labourdonnais, réorganisé par Pierre Poivre, devint un champ d’études des maladies tropicales entraînant la rédaction de deux thèses par des médecins à la fin du 18e et au début du 19e siècle. Le vaccin contre la variole mis en œuvre par Edward Jenner en 1796, suscita rapidement l’intérêt des médecins coloniaux alors que ceux de Londres étaient, au début, plutôt sceptiques. Des expériences furent effectuées notamment en Inde et à l’Isle de France. Quand elles furent relativement concluantes, la Grande Bretagne comprit vite le parti qu’elle pouvait en tirer : assurer la colonisation de grandes parties du monde par ses colons et ses armées mais aussi s’imposer en tant que « sauveur » des peuples assujettis. C’est ainsi qu’une vaste campagne de vaccination fut entreprise à compter de 1810 à Maurice et dans les colonies britanniques. Après des bévues et tâtonnements, le protocole et le vaccin furent améliorés et les épidémies meurtrières de variole furent jugulées. La bataille mondiale contre cette maladie fut gagnée dans les années 1970.

De même, les pandémies meurtrières de choléra incitèrent des investigations scientifiques. Lorsqu’on observa vers le milieu du 19e siècle, que l’eau contaminée de matière fécale véhiculait la maladie, de grandes campagnes d’assainissement et d’hygiène furent entreprises dans le monde. À Maurice, les autorités britanniques firent construire le barrage de Mare-aux-Vacoas en 1885 pour acheminer de l’eau propre à Port-Louis et dans les Plaines-Wilhems. Ils mirent aussi en place un système de tout-à-l’égout à Port-Louis, ville décimée par l’épidémie de paludisme de 1865 à 1867, à partir de 1890. Des structures administratives et hospitalières plus appropriées furent instituées afin de mieux promouvoir la santé publique.

Étant donné que ses sources sont surtout constituées de rapports, de correspondances officielles et d’ouvrages déjà publiés, Raj Boodhoo donne plus de détails sur les mesures prises par les autorités que sur le vécu de la population ou la réaction des élites. Il est difficile de connaître les sentiments d’une population ayant laissé peu d’écrits sur ses croyances et ses pratiques, souvent ignorées par les colons quand elles n’étaient pas vivement réprimées. Clément Daruty de Grandpré en fait un inventaire un peu tardif en 1886. Le système de santé colonial devait seul s’imposer pour remplir sa mission civilisatrice. D’autre part, l’analyse d’articles de presse aurait pu nous renseigner sur les opinions et les réactions des élites ; d’autres chercheurs, tels que Raymond D’Unienville, Cader Kalla, Megan Vaughan et Sada Reddy se sont penchés sur ces questions.

Car, en effet, les élites réagissaient, proposaient, s’opposaient ou participaient aux mesures préconisées par les autorités. Une section de l’opinion incitait la population à faire des pétitions ou à descendre dans la rue pour s’opposer au débarquement des passagers si des cas suspects étaient déclarés à bord. Elle croyait dans les mesures de quarantaine tandis que les Britanniques n’y croyaient pas. D’autres s’opposaient farouchement au projet de tout-à-l’égout sous prétexte que les travaux allaient déranger les humeurs de la terre et causer des maladies. Ils craignaient surtout l’augmentation des impôts pour les financer.

Les épidémies, comme Raj Boodhoo l’a bien décrit, faisaient la part belle à l’égoïsme : c’était parfois le sauve-qui-peut, mes proches d’abord. Ainsi, ceux qui avaient les moyens prenaient d’assaut les quinines, les onguents et les provisions, tandis que les profiteurs faisaient leurs choux gras. Certains se retiraient vers les zones moins affectées et se barricadaient pour se protéger. D’autres, par contre, se distinguaient par leur courage et leur abnégation au service de la population. Il s’agissait souvent de médecins, de soignants ou de religieux, tandis que des citoyens organisaient des distributions de vivres et de médicaments aux défavorisés. Plusieurs y ont laissé la vie. Il y avait aussi des initiatives personnelles et originales de contrôle des maladies, de traitement ou de recherche. Ces temps de crise mettent en relief la nature humaine sans fard, dans sa grandeur comme dans ses turpitudes.

Par ailleurs, la lecture du livre de Raj Boodhoo nous apprend que les autorités britanniques faisaient régulièrement appel à des compétences extérieures pour étudier les crises sanitaires et préconiser des solutions au lieu de mobiliser les compétences locales en leur offrant des moyens pour travailler dans la durée. C’est ainsi que les B.Davidson, R.Ross, A.Balfour et plus tard R.Titmuss, J.Mead et B.Benedict firent des tournées des colonies et, s’appuyant sur les travaux des chercheurs locaux, s’arrogèrent de prix Nobel et d’autres distinctions. Cette tradition allait malheureusement perdurer, tant elle était ancrée dans la mentalité.

Les Britanniques n’avaient certes, pas la même attitude envers leurs colonies de peuplement. En Australie, une institution de recherche et d’enseignement, le Sydney College, fut instituée dès 1835 alors que la population totale s’élevait à moins de 100 000 habitants. Elle deviendra peu de temps après l’université de Sydney, activement engagée dans la recherche et la réflexion face aux défis vécus par la population. Les Mauriciens devaient se contenter de la Société d’Histoire Naturelle (1829) qui deviendra la Société Royale des Arts et des Sciences, association de volontaires, non soutenue par les autorités, pour stimuler la connaissance. La Station Agronomique ne sera ouverte qu’en 1893 et l’École d’Agriculture qu’en 1914, et la recherche portait surtout sur la canne à sucre. Mais des médecins et scientifiques mauriciens prenaient souvent des initiatives personnelles de recherche, à leur frais. Comme le Dr Boileau, qui atteint de la lèpre, mit au point un traitement original pour lui-même et ses patients, à base d’une herbe (Centella asiatica) poussant sur l’île. Il connut un certain succès dans les années 1840 mais ne fut pas soutenu par les autorités. D’autres, tels que P.D. d’Emmerez de Charmoy et le Dr C. Daruty de Grandpré ont fait des recherches sur les moustiques afin de lutter contre la malaria. Leurs travaux ont largement bénéficié à Ronald Ross, l’expert britannique de service.

La nécessité d’effectuer des travaux de terrain pour contrôler le paludisme poussa cependant les autorités à mettre sur place quelques infrastructures et à former du personnel. Ainsi des moustiquiers (hommes de terrain entraînés à reconnaître les espèces de moustique et leur mode de vie) furent formés et après maintes hésitations un laboratoire bactériologique fut mis en place en 1903, afin d’aider à diagnostiquer la malaria. Ce laboratoire allait faire des merveilles. En 1908 le directeur, le Dr Lafont, persuada les autorités de le laisser fabriquer des vaccins anti-variole au lieu de dépendre de l’étranger. Il développa donc un vaccin local, et plus tard, un vaccin anti-typhoïde et anti-tuberculose. Il a aussi conduit des recherches sur la peste mais les autorités n’allaient pas encourager les travaux de ce laboratoire. Son personnel fut réduit de 15 en 1930 à 4 en 1937 et il fut éventuellement transféré à Candos en 1958. Les institutions dans les colonies ne devaient pas faire de la recherche fondamentale qui concurrencerait les laboratoires de la métropole mais devaient se contenter de faire des travaux utilitaires.

Le livre de Raj Boodhoo contient une mine d’informations qui permettent d’analyser l’évolution des services de santé au fil des épidémies et des crises sanitaires. Surtout il met en relief le pouvoir par les autorités coloniales sur le corps de ses sujets, ce que le philosophe français Michel Foucault appelle le biopouvoir. Les recherches sur son environnement et ses comportements pour mieux se soigner ne sont guère encouragées encore aujourd’hui, Big Brother est là avec ses experts et ses laboratoires pour s’occuper de nous. Est-ce que les attitudes ont beaucoup changé un demi-siècle après l’indépendance?

Avec ses patientes recherches, conduites et publiées à ses frais, Raj Boodhoo rejoint le rang des passionnés, qui, comme Charles Baissac, Guy Rouillard, Rivaltz Quenette et tant d’autres, ont laissé des ouvrages que les jeunes Mauriciens devraient lire pour s’instruire sur leur histoire et réfléchir à leur implication dans leur pays.