Koi Voon Soon est un homme d’affaires malaisien spécialisé dans la gestion humaine et technologique du changement dans les entreprises privées et publiques. KDI Asia, l’entreprise qu’il dirige, avait obtenu le contrat pour la mise en place de la carte d’identité numérique, il y a cinq ans. Mais Koi Voon Soon n’est pas seulement un businessman a succès utilisant toutes les possibilités du numérique, il se présente également comme un humaniste engagé dans des actions citoyennes au sein d’une ONG. Lors de son récent passage à Maurice, il a accepté de partager ses vues sur l’évolution technologique, la révolution numérique en cours et sur la situation socio-économique et politique actuelle en Asie du Sud.

l Votre CV vous présente comme un pionnier de l’IT, un humaniste créateur d’ONG, et un entrepreneur à succès spécialisé dans le planning stratégique en Asie…
– Je suis ce qu’on appelle un professionnel de l’informatique qui a passé beaucoup de temps dans l’IT depuis ses débuts en Asie à la fin des années 80 du siècle dernier. On peut même dire que je suis un pionnier en la matière. A l’époque, avec deux amis, nous avons créé une petite entreprise qui a investi dans ce qui était alors une technologie extraordinaire à ses débuts. L’internet commençait tout juste, les termes, comme multimédia, venaient tout juste d’être inventés, transmettre une donnée prenait des heures ! Ce qui, à l’époque, était considéré comme un exploit fait aujourd’hui partie du quotidien. Nous sommes passés du télex au fax et à l’email avec leurs multiples possibilités pour communiquer, transmettre, échanger et ajouter de la valeur à notre travail et nos produits. Notre entreprise a grandi en épousant les progrès et les avancées de la nouvelle technologie en passant par les différentes étapes de cette technologie, de la communication basique à ce que l’on appelle aujourd’hui le commerce électronique ou digital et ses différentes déclinaisons. Nous avons eu la chance d’être là où il le fallait au moment où il le fallait pour faire grandir notre entreprise qui travaille dans la logistique des différentes étapes de la production et de la distribution, de la promotion, de la communication et dans l’informatique avant de passer à la digitalisation des services financiers et administratifs des entreprises du public et du privé. J’ai avancé dans la technologie tout en m’intéressant, à titre personnel, à la philosophie et à la spiritualité.

l Est-ce qu’on peut être humaniste, entreprendre une quête spirituelle tout en étant, en même temps, un entrepreneur à succès ?
– Je pense que nous devons avoir des valeurs et une base philosophique pour avancer dans la vie. C’est que je fais à mon niveau. Je ne pense pas que pour réussir professionnellement il faut ruiner ou tuer mes adversaires et ensuite aller prier pour remercier la forme de divinité qui est la mienne. Je ne sais pas faire ça. Mon travail doit aller de pair avec les valeurs spirituelles et philosophiques dans lesquelles je crois et que je pratique discrètement, parce que la foi est essentiellement personnelle.

l Est-ce que votre entreprise travaille seulement en Asie ?
– Nous avons commencé en Malaisie, avons grandi et rayonnons à partir de Singapour, sommes présents en Malaisie, en Thaïlande, à Hong Kong, en Chine, avons un petit bureau aux Etats-Unis, à Silicon Valley, et travaillons avec d’autres pays. Comme Maurice où nous avons été responsables de la mise en place technologique de la nouvelle carte d’identité digitale, dont j’ai été le Managing Director.

l Avec le recul du temps, quel est le souvenir que vous gardez de cette opération à Maurice ?
– Cette opération a été une étape majeure et enrichissante pour notre entreprise et à mon niveau personnel.

l En dépit du fait que cette mise en place s’est déroulée dans une atmosphère un peu tendue. Des Mauriciens, des partis politiques et des ONG s’étant opposés au remplacement de l’ancienne carte d’identité et ont fait campagne contre.
– C’était une réaction tout à fait normale et prévisible. Chaque grande avancée, chaque projet d’envergure touchant aux habitudes et aux comportements établis ont toujours provoqué des craintes qui ont généré des oppositions, des résistances. C’est ce qui s’est passé avec la mise en place de la nouvelle carte d’identité mauricienne.

l La principale crainte des opposants était que les données personnelles de chaque détenteur de carte puissent être exploitées et manipulées. Est-ce que le spécialiste de la technologie informatique que vous êtes peut affirmer que ce genre de données est inviolable ?
– Il existe des procédés et des techniques pour protéger les informations contenues dans une base de données. Au fur et mesure que des techniques sont mises au point pour tenter d’y accéder, d’autres sont mises au point pour mieux les protéger.

l Un autre projet suscite actuellement à Maurice des craintes et d’inquiétudes quant à son utilisation : celui de Safe City et ses caméras digitalisées qui sont installées aux quatre coins du pays. La question qui se pose est la suivante : est-ce que ces informations ne pourraient pas être utilisées dans un autre cadre que dans celui de la sécurité et de la protection des Mauriciens ?
– Je ne connais pas les détails de ce projet, je ne peux donc pas le commenter. Mais, de manière générale, toutes les grandes villes du monde utilisent ce genre de caméras et de systèmes de surveillance et beaucoup de citoyens se sentent plus en sécurité grâce à elles. C’est un bon système de sécurité qui comporte des systèmes de protection efficaces.
l Etes-vous venu à Maurice pour un mettre en place un nouveau projet ?
– J’ai été invité plusieurs fois à revenir à Maurice au cours des cinq dernières années, mais je n’ai pas eu l’occasion de le faire. Je suis venu revoir les Mauriciens avec qui j’avais eu le plaisir de travailler pour la nouvelle carte d’identité, et qui sont devenus des amis, mais aussi pour explorer les possibilités d’aller prospecter le marché africain à partir de Maurice. Toujours dans la perspective d’apporter à nos actionnaires de nouvelles perspectives de développement. Nous ne sommes pas une grande compagnie à l’assaut du monde, mais nous sommes à la recherche de nouveaux marchés pour proposer nos services et le marché africain en fait partie.

l On parle avec admiration, avec excitation, mais aussi parfois avec inquiétude du développement de la technologie et, actuellement, celle de l’intelligence artificielle. Est-ce que cette évolution, souvent spectaculaire, est totalement contrôlable par l’être humain ?
– Je pense qu’il y a deux choses à prendre en considération quand on aborde ce sujet. Nous n’avons pas encore atteint, en ce qui concerne l’intelligence artificielle, le niveau des robots que l’on voit dans les films de science-fiction. Nous en sommes au niveau des robots contrôlés par des êtres humains pour remplacer des travailleurs dans certains travaux manuels et mécaniques, en les améliorant. Nous sommes au niveau de l’intelligence artificielle capable de détecter dans des machines et des systèmes de production des erreurs et des défauts et de les réparer ou les changer plus rapidement que l’être humain. Mais en tout état de cause, ces robots et ces machines ont été mis au point par l’homme pour l’aider à améliorer ses performances dans les domaines techniques et technologiques, pas pour prendre sa place. Il est vrai que la technologie progresse très vite, mais nous ne sommes pas encore arrivés au stade où la machine serait capable de prendre la place de l’être humain.

l Sommes-nous très éloignés de cette éventualité de disons, vingt-cinq, cinquante ou cent ans ?
– Je ne suis pas suffisamment informé de ce qui se passe dans ces nouveaux domaines que sont la robotique et l’intelligence artificielle pour répondre à votre question. Mais c’est vrai que dans ces domaines les choses vont très vite. Aujourd’hui la caméra d’un téléphone est non seulement capable de faire une photo, mais également de décider de l’éclairage, de la vitesse et de l’ouverture nécessaire pour faire une excellente image. Ces techniques et ces technologies peuvent et doivent nous permettre d’améliorer les conditions de vie à tous les niveaux en augmentant l’efficience et la productivité dans des cadres bien définis. C’est tout un univers fascinant qui ne demande qu’à être exploré et utilisé. C’est une révolution, dans le sens positif du terme, puisqu’il nous oblige à remettre en question nos pratiques, notre manière de fonctionner, de consommer, d’acheter et de vendre, pour de nouvelles manières de faire et d’être. C’est une révolution aussi, sinon beaucoup plus importante pour l’humanité que l’a été la révolution industrielle au début du siècle dernier. Il faut se poser la question de savoir si notre système d’éducation s’insère, accompagne la révolution numérique, enseigne les valeurs indispensables pour préparer nos jeunes à en être partie prenante. Je le répète, la révolution numérique fait partie des avancées de notre évolution, comme celles qui ont précédé. La question est de savoir comment l’utiliser à bon escient pour augmenter l’efficience et l’innovation tout en évitant toute possibilité d’utilisation négative. Il faut savoir utiliser l’intelligence artificielle à bon escient.

l Passons maintenant à la deuxième partie de cette conversation qui concerne la situation socioculturelle en Asie du Sud. Qu’est-ce qui explique la montée des tensions raciales, ethniques et religieuses qui ont lieu depuis quelques années dans des pays où, depuis des siècles, différentes ethnies et religions ont cohabité sans problèmes ?
– Je vous donne mon opinion personnelle basée sur mon expérience. Je fais partie d’une organisation non gouvernementale qui a pour vocation d’amener les gens d’origines ethniques et de confessions religieuses différentes à dialoguer et à vivre ensemble. La réponse à la question que vous posez a également une dimension économique, philosophique et politique. Dans cette partie de l’Asie, dont je suis originaire, l’ethnicité et la religion sont étroitement liées et des partis politiques ont tendance à les utiliser. Il y a eu, au cours des dernières années, beaucoup de changements au niveau économique avec, notamment, la globalisation, qui ont influencé la manière de vivre des communautés. Cette évolution et cette globalisation ont poussé des gens à quitter les régions rurales pour les régions urbaines dans d’importants mouvements migratoires. Les relations entre personnes ont changé, le désir de consommer s’est amplifié, on a commencé a plus penser et réagir qu’en tant qu’individus enfermés dans une petite cellule au sein d’une communauté ethnique et religieuse opposée aux autres. Ces changements, dus à l’évolution des conditions économiques trop rapides pour certaines personnes, ont créé des climats de malaises, de mal-être et de tensions qui ont été augmentés quand on y a ajouté l’élément ethnico-religieux, soutenus par des politiciens. On a entendu de plus en plus souvent dire : «Nous perdons ce que nous avons, alors qu’eux s’enrichissent » ; « nous n’avons rien alors qu’eux sont en train de s’enrichir » ou encore : «On prend ce que nous avons pour le donner aux autres », ; « nous sommes majoritaires et eux sont minoritaires, ce n’est pas normal. » Evidemment, je schématise un problème et une situation très complexes.

l Est-ce que cette tension existe dans quelques pays ou dans tout le Sud-Est asiatique ?
– C’est malheureusement la situation dans toute la région du Sud-Est asiatique encouragée par certains politiciens et hommes religieux. Depuis quelques années, dans certains pays du sud de l’Asie des religieux ont abandonné la neutralité qui était de mise depuis des siècles pour prendre part activement, faire campagne ouvertement pour des partis politiques jouant sur la rivalité ethnique. L’Asie du Sud est dominée par deux grandes religions : l’islam et le bouddhisme qui sont, selon les pays, la première ou la seconde religion. Et dans tous les cas, les minorités se disent opprimées par la majorité qui bénéficie de tous les avantages et les politiciens jouent sur cette corde ultra-sensible en attisant les récriminations.

l Est-ce qu’il s’agit d’un phénomène nouveau dans cette partie du monde ?
– Cette situation a sans doute existé dans le passé, mais sur une petite échelle et localisée en raison du fait que les moyens de communication n’étaient pas développés. Aujourd’hui, avec l’internet et les réseaux sociaux, cela se passe instantanément à l’échelle de pays tout entier et le phénomène de l’ethnisation et le renforcement des ghettos sont en train de prendre une ampleur inquiétante.

l Est-ce que les conséquences du 11 septembre 2001 et la radicalisation de certains mouvements islamistes ont contribué à développer dans le sud de l’Asie la montée des intégrismes que vous êtes en train de décrire ?
– Je le crois. Cela a contribué à développer un sentiment désigné par le mot suivant que je n’aime pas utiliser, mais qui décrit parfaitement la situation : l’islamophobie. Malheureusement dans certaines communautés, poussé par des campagnes sur le sujet, on en venu à confondre l’islam et les mouvements islamistes radicaux. Quand on est pauvre, sans travail, les campagnes répétant que d’autres, d’une religion différente que vous, sont en train de voler votre travail avant de s’en prendre à votre famille et bientôt au peu de bien que vous avez, ces slogans finissent par être considérés comme la vérité. La méfiance entretenue, qui peut rapidement se transformer en haine de l’autre, est en train de se développer à une grande vitesse dans des pays d’Asie du Sud.

l Prenons un exemple concret, celui de votre pays, la Malaisie ? Vu de l’extérieur, plus précisément du point de vue du touriste, il donne l’impression d’un pays où règne une parfaite coexistence pacifique.
– On s’arrête sur Kuala Lumpur ses bâtiments gigantesques, ses gratte-ciel. Il y a de bonnes relations entre les différentes communautés, mais il existe, comme dans tous les autres pays de cette région du monde, des tensions sous-jacentes provoquées par les éléments et les circonstances dont nous venons de parler. Beaucoup d’efforts doivent être faits pour trouver des solutions à ces sujets très complexes.

l Est-ce que le drame des Rohingyas au Myanmar est une illustration de la situation sociale dans l’Asie du Sud ?
– Oui, par plusieurs aspects. Mais il faut préciser que les Rohingyas ne sont pas la seule minorité qui subit un traitement différent des autres communautés dans l’ex-Birmanie. Par exemple la communauté chrétienne établie depuis des siècles subit, elle aussi, des formes de persécution. Le drame des Rohingyas est d’une grande complexité, la combinaison de plusieurs problèmes géographiques, ethniques, économiques, religieux et politiques, dans la mesure où la Birmanie est dans une période électorale. Les Rohingyas ont toujours été maltraités aussi bien par les Britanniques que les Japonais au cours des siècles et ils sont d’autant plus ostracisés aujourd’hui dans la mesure où ils sont majoritairement musulmans, dans le contexte particulier dont je vous ai parlé.

l Comment concevoir que des prêtres bouddhistes, appartenant à la religion de la non-violence par excellence, puissent encourager et même participer à ce que les Nations unies ont qualifié de génocide contre les Rohingyas ?- Je suis bouddhiste et j’ai honte de ce que certains peuvent faire au nom de cette doctrine spirituelle, dont un des moteurs est la non-violence. Je me demande ce qui manque à des êtres humains pour qu’ils puissent se comporter ainsi contre d’autres êtres humains, des voisins, une communauté qui fait partie de leur pays ? Qu’est-ce qui peut pousser des êtres humains à perdre tout sens de l’humanité envers leurs prochains ? Je pense qu’une des raisons est le fait que dans certains pays de la région le bouddhisme, était pratiqué par les dirigeants et avait statut de religion d’État au point où on a fini par mélanger pouvoir politique, religion et ethnicité. Dans cette combinaison c’est le maintien au pouvoir et la nécessité de réduire à néant toute possibilité de remise en cause qui est devenue le principal objectif.

l Comment interprétez-vous le fait qu’une majorité de pays, dont les démocraties européennes, si promptes à défendre les Droits de l’homme dans leurs discours et les pays musulmans donnent le sentiment de ne pas s’intéresser à ce que les Rohingyas sont en train de subir : un génocide, selon l’ONU ?
– Je ne connais pas la réponse à cette question que je me pose souvent.

l Que pensez-vous du fait que le prix Nobel de la paix birman Aung San Suu Kyi a pris position pour le gouvernement du Myanmar contre les Rohingyas ?
– Je ne m’eexplique pas sa position. Mais je souligne qu’elle vit dans un environnement politique compliquée. Elle évolue dans un système géré par un gouvernement militaire et doit sans doute faire très attention à ses prises de position. Je comprends sa situation, mais je n’approuve pas sa prise de position au problème des Rohingyas.

l Y a-t-il une solution à ce problème qui affecte presque un million d’êtres humains ?
– Nous avons le devoir de trouver une solution au problème des Rohingyas. Il ne faut pas avoir l’illusion de croire qu’elle sera rapidement trouvée à ce problème extrêmement complexe, personnalisé avec de multiples sources et implications. Il faut développer des voies multiples à tous les niveaux – religieux, politiques, ethniques – pour créer les possibilités de dialogue pour commencer. Il faut aussi comprendre réellement la complexité du problème, pas uniquement les perceptions que l’on peut, que l’on croit avoir de loin, pour pouvoir y apporter une solution. C’est un très, très long travail.

l Après ce que nous avons dit, et pour terminer cette conversation, comment voyez-vous le futur de cette région du monde dont vois êtes originaire ?
– Je suis optimiste de nature et je crois qu’à condition que tout le monde – les autorités, les partis politiques, les responsables religieux, les ONG et la société civile – collaborent, on peut créer des plate-formes de dialogue et trouver des solutions. Dans le monde globalisé d’aujourd’hui, nous ne pouvons pas vivre en isolation, ne pas regarder ce qui se passe ailleurs et devons essayer d’améliorer la situation chacun à son niveau. Nous travaillons discrètement sur le terrain et faisons de la médiation en nous adressant directement aux communautés dans le cadre d’un programme interreligieux qui prêche le dialogue. Il y a des gens effrayés, braqués contre d’autres et qui ne peuvent pas entendre ce que nous disons. Mais il y a aussi sur le terrain suffisamment de personnes qui sont disposées à écouter l’invitation au dialogue pour nourrir mon optimisme. J’aimerais revenir à la technologie pour terminer en disant que nous devons l’utiliser dans tous les domaines pour innover, pour inventer d’autres technologies, pour améliorer notre manière de vivre tout en n’oubliant pas les valeurs spirituelles aussi indispensables pour l’avancement de l’Homme que les nouvelles technologies.

Jean-Claude Antoine