Il se rend au kiosque pour acheter son journal, le feuillette machinalement, le temps de choisir le texte qui, le premier, voire le seul, sollicitera son attention, laquelle, sévère ou indulgente, ne laissera point d’être d’une inflexible rigueur. Lui, c’est le Lecteur-Roi, que tantôt on prendrait pour le lecteur de l’express Port-Louis-Curepipe, et que tantôt on imagine enfermé dans la solitude de son cabinet de travail, où ne pénètrent que les fantômes de Rabelais et de Montaigne, mais qui en est tout de même différent. Car, lui, le Lecteur-Roi, a droit de vie ou de mort sur tout article de presse que vous rédigez. Droit de « mort ou de vie », en particulier, sur l’auteur car le Lecteur-Roi est là qui, des hauteurs où il trône, juge. Lui « sait » de quoi il parle et même de quoi vous parlez… Et le sort en est jeté.
 D ‘ailleurs, bien avant que ne débute l’exercice rédactionnel, le Lecteur-Roi vous aura dicté votre papier à la virgule près, vous aura imposé le devoir de l’informer et de lui rendre des comptes quant à votre manière de procéder. Combien de rédacteurs en chef insouciants n’a-t-il cloués au pilori alors que ceux-ci se gargarisaient des clichés de l’actualité ? Combien de journalistes n’a-t-il élevés au rang de super héros tant leur contribution aura, à ses yeux, été prégnante auprès de la société ?
Mano à mano
Le lecteur de journaux, à ce qu’on dit, demeure insaisissable. En fait, nul (exception faite de quelques sondages rondement menés) ne connaît mieux que lui-même ses réelles compétences de lecture, ses attentes ou ses intentions. Et encore ! Mais laissons ; on ne peut que le deviner, et hop ! l’instant d’après, le voilà qui se mue, qui se manifeste autrement. Il se pose tantôt en pacificateur tantôt en provocateur. Le visage ambivalent, inattendu, complexe, il vous contraint à vous redéfinir en tant qu’auteur, et des fois à vous mettre au diapason de sa Pensée. Le Lecteur-Roi vous impose sa nature conservatrice ou libérale, sa propension à la dictature ou au libertinage intellectuel. Au quotidien, il vous mène à la baguette. Vous lui êtes redevable.
Mais sans cesse vous argumentez, ne pouvant consentir à ce que le lecteur soit seul juge. Vous lui lancez alors une petite contre-attaque. Vos textes bouleversent ses attentes. Il vacille, se rebiffe. Vous n’en démordez point. Le voilà qui se refuse à vous. Vous vous calmez. Pas pour longtemps, car pour n’avoir pas satisfait ses désirs immédiats il vous critique publiquement dans les salons, anba laboutik, à chaque coin de rue, sur le seuil de votre porte, derrière la jalousie de son balcon, dans l’autobus ou encore sur le siège arrière d’un taxi maron. Mais comment le lecteur a-t-il pu oser ? Pourtant, il en a toute la légitimité ; il tient entre les mains le journal auquel vous collaborez et exerce son droit souverain.
Et si vous, auteur, changiez de tactique en vue de l’amadouer, ne serait-ce qu’un instant… ? Si vous le caressiez, ce fameux lecteur, dans le sens du poil ? Ce n’est pas très intéressant, n’est-ce pas ? Mais vous tentez le coup. Vous le faites plutôt bien. Au premier abord, il hésite à s’approcher. Ne voyant rien venir, vous vous mettez à genou, vous vous transformez en paillasson. Il acquiesce enfin, vous marche dessus à son aise, y prend même un malin plaisir. C’est la preuve que le Lecteur-Roi ne respecte pas votre méthode et qu’il s’attendait plutôt à ce que vos écrits le surprennent !
Insoutenable ! Vous vous redressez subitement. Il se retrouve au sol. S’ensuit alors un interminable mano à mano virtuel entre l’auteur et le lecteur dans l’art de se persuader soi-même du bien-fondé de ses seules opinions à soi. L’art de se débattre, pour certains, ou de débattre, pour d’autres…
Et voilà que cette joute accouche d’un autre texte destiné à la page FORUM.C’est précisément là où se situe tout l’enjeu de cette courroie de transmission entre la presse écrite et son destinataire. Le lecteur réagit à un article et se dit prêt à archiver sa pensée ou une quelconque réaction sur un sujet d’actualité. Un glissement de statut s’opère alors : le lecteur, à son tour, devient auteur.
L’octroi de position
Dans son ouvrage intitulé De source bien informée… l’enquête journalistique, Herbert Strentz évoque la notion d’ « octroi de position » qu’avaient introduite deux sociologues, en l’occurrence Paul Lazarsfeld et Robert Merton (Mass Communication, Popular Taste and Organized Social Action). Les deux spécialistes avançaient : « Les mass media confèrent une position aux… individus… Un prestige accru échoit à ceux qui simplement attirent l’attention des médias, tout à fait en dehors d’un quelconque soutien rédactionnel. Les mass media donnent du prestige aux individus et aux groupes, et augmentent leur autorité en consacrant la légitimité de leur position sociale. Etre reconnu par la presse… est la preuve qu’on est arrivé. »
Il s’agit là d’un fait difficilement contestable. Néanmoins, cette citation se réfère surtout à la promotion des sources d’information que sollicite le journaliste dans l’exercice de ses fonctions. Dans le cas du lecteur-correspondant qui contribue au débat public dans la presse écrite, la notion d’octroi de position diffère quelque peu. Bien qu’étant une source d’info potentielle pour le journaliste, il décide d’apporter lui-même un « soutien rédactionnel », et dans bien des cas, dépendant de la pertinence de son article, il a la possibilité de s’octroyer une position ayant valeur d’autorité.
Mieux, au-delà de la notion d’octroi de position, si le correspondant est spécialiste de quelque domaine, son article pourrait bien jeter un éclairage édifiant sur une thématique précise et susciter l’adhésion populaire, peut-être même un débat donnant lieu à des commentaires divers. Bon nombre d’articles qu’a hébergés la page FORUM l’ont démontré au cours de cette année.
Quoi qu’il en soit, l’apport du lecteur dans tout débat d’intérêt public traduit bien le pouls d’une bonne tranche de la population : un retour de NEWS précieux pour les praticiens de l’information qui, au nom de l’intérêt général, peuvent rebondir sur certains sujets abordés et creuser davantage…
La grille 2012
L’année 2012 aura consacré les rapports plus que privilégiés entre les lecteurs du Mauricien et du MAURICIEN.COM à travers le monde et les correspondants de la page FORUM d’ici et d’ailleurs. L’espace trilingue français-anglais-kreol – qui confère un caractère unique à la rubrique FORUM revisitée il y a quelques années – est à l’image d’une jeune nation qui ose repousser les frontières de l’analyse et de la remise en question.
Jour après jour, les multiples débats sur des enjeux sociaux, la vie humaine, l’économie, la culture, la langue, la musique, les arts plastiques, l’éducation, la démocratie, les réseaux sociaux, la politique, les médias, les élections locales et internationales, la criminalité, le judiciaire, les grandes questions régionales et planétaires, l’environnement, le marché libre et le communisme ainsi que l’avenir de l’humanité entre autres n’ont pas échappé au regard critique et à la plume dévorante de plusieurs centaines de nos correspondants.
Nous tenons à vous remercier, d’autant que vous n’avez pas hésité à confronter le Lecteur-Roi en vous affichant publiquement. Vous l’avez plus que jamais encouragé tout au long de cette année à élargir sa grille de lecture et à devenir encore plus insatiable en 2013… Vive le Correspondant de la page FORUM ! Vive la Presse libre !