JEAN-JACQUES SAUZIER
Elle s’y abritait certains après-midi quand respirer devenait un besoin, quand il lui fallait être loin d’eux et de cette maison. Ces moments-là , elle se rendait à l’Institut français, cet ailleurs au cœur de la ville de Rose-Hill.
Là -bas, le bruit semblait se heurter aux branches des arbres grands ; les feuilles mêmes tombaient sans mot dire. Il n’y avait que leur craquement quand elle posait sur elles ses pas. Et juste à voir poindre les tiges de bambous piquetées de leurs petites lames vertes, elle se sentait revenir.
Ce jour-là , elle devança la pluie de peu. À peine son café noir commandé vinrent les gouttes contre la tôle qui recouvrirent les paroles du serveur. Comme à son habitude, elle se mettait dans l’amphithéâtre vide. L’expresso vint vitement pour l’accompagner dans les dernières pages du livre qu’elle devait rendre à la médiathèque.
De fines particules d’eau remplissaient l’air et le martèlement fort de la pluie tonnait doux à ses oreilles. La musique des gouttes…il pleut comme dans un poème, se dit-elle. L’institut devenait une caisse de résonance ; elle se tenait au centre d’un instrument de musique.
Les jambes repliées et enserrées, petite bulle d’elle-même, prise dans les fines parois du souvenir, elle revoyait derrière ses paupières fermées les moments de lumière, de cordes pincées, de peaux tendues et percutées. La sueur électrisée par le jeu en scène.
Des souvenirs qui rougissaient ses lèvres d’être mordues par le passé. Elle inspira longuement pour se faire revenir et finir l’amer du café. Il fallait partir, ne plus être là , briser cette bulle. Avancer. Juste avancer.
Elle jeta son livre et ses pensées dans son sac à main pour aller vers la médiathèque. Sur le plancher pointillé de pluie, elle recherchait l’équilibre au bout de ses talons. Passant près d’une haie de bandes dessinées qui demeurait à l’extérieur, elle y laissa traîner ses doigts comme dans des feuilles pour retrouver un peu de légèreté.
Malgré la pluie qui remplissait les rues, l’espace de vie de l’Institut recueillait les collégiens des alentours. Encore chargés d’eau, ils s’ébrouaient en hurlant presque pour surmonter le bruit de l’eau. Les cartables flanqués dans un coin, ils se réchaufferaient le corps autour de la table de ping-pong et du baby-foot.
D’autres gamins préféraient les grands sièges ronds aux couleurs vives pour se vautrer dans les bras de leurs téléphones portables et sourire à la réalité virtuelle. Les studieux s’arrimèrent à des notes de cours et s’emmurèrent dans leur musique d’ambiance pour se soustraire aux brames des pongistes et des babyfooteurs.
Un peu à l’écart, un autre collégien se tenait debout en pantalon gris ardoise et chemisette blanche. Les mains dans les poches, le dos un peu voûté, il fixait le piano droit. Elle s’arrêta à cette image particulière, à ce moment d’hésitation avant de se jeter sur les touches.
Elle aimait particulièrement ce piano rouge et s’était souvent tenue là , comme lui. Quand personne ne la regardait, elle caressait l’instrument, cherchant d’instinct les ébréchures, les coups de la vie sans jamais oser relever le couvercle et retrouver les touches.
Ses doigts tremblaient quand elle s’approchait d’un piano. Elles tremblaient du souvenir de cette nuit de colère où il les avait brisés dans l’étau du couvercle et du clavier. En un instant de brute, son âme se brisa.
Ce soir-là , pour ce qui restait d’elle-même, elle aurait dû partir ; elle resta pour eux, pour qu’ils aient un père, même monstrueux. Plus de concert à nuitée, à revenir aux petites heures, il avait enfin sa femme domestiquée.
Les premières notes la sortirent de l’ombre. Elle reconnut cette suite, ce prélude, cette délicatesse toute française. Debussy, un après-midi de pluie, la fit sourire. Surtout quand Verlaine se cache en dessous. Elle concéda au gamin une certaine culture. De là où elle se tenait, elle ne voyait pas son jeu, mais entendait la maîtrise.
Elle ne voulut pas en entendre plus et reprit sa marche chancelante. Le troisième mouvement de la suite Bergamasque, elle le fuyait pour avoir trop aimé la jouer. Surtout, elle pensa que cet enfant avait encore le cœur trop vert, trop tendre pour jouer comme il faut le Clair de lune. Les années et les larmes manquent, gamin voulut-elle lui dire.
Son jeu ne laissait pourtant indifférent. Malgré le bruit de la pluie, la musique conquit ceux aux alentours. Écrans, petites balles et notes furent mis de côté quelques instants, tous captivés et oublieux d’eux-mêmes l’espace d’un mouvement. Un jeune homme à suivre se dit-elle en poussant la lourde porte en bois de la médiathèque.
Elle salua d’un sourire les jolies bibliothécaires et se dirigea au hasard vers une rangée de livres pour s’y enfouir les oreilles. La musique ne passait pas les portes, mais elle la sentait dans ses doigts. En crise de frénésie, elle se promenait d’un livre à l’autre, plongeant d’une quatrième de couverture à une autre pour clouer les images qui remontaient.
En vain. Tout revenait. Les mensonges autour des bleus et blessures ; les pardons après les gifles ; le hurlement des enfants sous les coups de poing ; la peur au ventre après les coups de pied. Puis à la fin, un espace vide là où se trouvait le piano vendu.
Depuis, elle regardait les enfants partir le matin et revenir l’après-midi, comme une bonne mère. La bonne épouse faisait maintenant des gâteaux par milliers et une tasse de thé attendait le mari après le travail.
Depuis qu’elle ne revenait plus après la nuit pour dormir le jour, il ne l’avait plus battu. S’il lui arriva parfois de penser à retrouver la musique, le feu de certains regards noirs de son mari brûlait toutes espérances.
Les années tranquilles la convainquirent qu’elle méritait ces raclées. Elle l’avait bien cherché ; elle aurait dû comprendre sa place plus tôt. Une mère vidée d’elle-même valait mieux qu’une mère absente. La famille, des deux côtés, l’avait toujours dit et la félicita d’être enfin raisonnable pour ses enfants.
Quatre phalanges broyées sous silence ; une main suffit pour sucrer le thé dans une maison heureuse. Et quand elle n’arrivait pas à sourire, les cachets pour rire et dormir faisaient la part des choses.
Là , suspendue, un livre à la main qu’elle faisait semblant de lire, elle voulut crier. Elle voulut avoir la force de hurler sa vie perdue. Or, rien. Pas une larme ne sortit de sous le masque maquillé. Juste sa main qui tremblait en remettant le livre à sa place.
Souriante, elle se dirigea vers la sortie en tenant sa main droite. Au pire de ces angoisses, elle cherchait sous sa peau le souvenir des os brisés. Cette main tordue qu’elle ne supportait plus, qu’elle voulut maintes fois trancher et lui jeter à la figure quand la colère la suffoquait.
Dehors, devant la porte lourde, elle retrouva le silence. Plus de musique, plus de pluie. Plus personne. Les collégiens avaient dû retrouver leurs cours particuliers. Elle s’assit sur les marches et chercha les cachets dans son sac.
Alors qu’elle dévissa le couvercle, qu’elle se répétait qu’il fallait qu’elle se tienne à son choix. Pour les enfants. Eux, avant tout. Trop tard pour…
Là , les notes vinrent à elle. Ce phrasé lent d’un chant de solitude, d’une force courageuse et délicate. Ces doigts reconnaissaient la musique redoutée. Elle suivit les notes, absente d’elle-même et des résolutions prises pour elle.
Elle se tenait à côté d’un pianiste grave. Il ressemblait au jeune homme, mais elle ne pouvait croire qu’une telle profondeur de jeu venait d’un enfant. Il fallait un grand fond de peine pour ainsi jouer Clair de lune.
Elle sentit une goutte glisser sur sa joue. Sans l’essuyer, elle s’assit sur le tabouret, son épaule nue contre la chemise trempée. Surpris au milieu du mouvement, il s’arrêta pour regarder l’impromptu.
Il se tenait dans les notes de son parfum, tout contre sa peau, et remarqua un trait, une ligne d’eau sur son visage. Elle regardait le clavier, hésitante, lèvres pincées jusqu’au sang. Puis, elle posa les doigts sur la musique, sur les notes qu’il avait laissées. Il se sentit minuscule comme devant une déité.
Ce mouvement lui parlait. Son professeur de musique disait qu’il avait beaucoup de maturité pour le jouer ainsi. Il comprit qu’il n’y comprenait rien, qu’il ne savait rien du vide que l’on masquait d’un sourire et d’une danse bergamasque.
Il contemplait juste ce corps de femme en robe longue qui devenait clair de lune en plein jour. Transporté note après note jusqu’à la fin. Sous le charme, il voulut se joindre à elle pour le dernier mouvement. Elle l’arrêta en lui prenant la main droite.
Du bout des doigts, elle se promenait dans cette main d’enfant qui n’avait pas beaucoup vécu, mais qui présentait les choses trop tôt pour un visage si lisse de jeunesse. Entre les lignes d’une paume ouverte, elle pianota une musique silencieuse, s’arrêta et le refit à nouveau.
Frustré de ne pas saisir les notes, il voulut demander la réponse, mais ne trouva qu’une mise au silence par un doigt posé sur ses lèvres. Un silence impossible à desceller. Il ne put que la regarder se lever et se diriger vers la sortie, vers les ombres de l’après-midi dans le mouvement volant de sa robe semée de fleurs.

