– Les besoins en eau et électricité vont doubler d’ici à 2050, avec le pays face à un Worker Gap de 390 000 à 500 000 dans ce contexte
Le ministère des Services financiers et du Plan a présenté une série de documents clés lors du Vision 2050 Validation Workshop, tenu, hier, au Vaghjee Hall, en présence de nombreux acteurs économiques et sociaux. La tâche qui s’annonce se révèle ambitieuse, voire titanesque, pour permettre à Maurice d’atteindre ses objectifs de développement à l’horizon 2050. La future stratégie devra composer avec plusieurs défis majeurs : changement climatique, recul et vieillissement de la population, pénurie de main-d’œuvre, ralentissement du potentiel de croissance, mais aussi doublement attendu de la demande en eau et en électricité. Face à ces contraintes, le constat présenté par le Chief Economist, Dr Vimal Thakoor, est sans détour : le pays devra profondément revoir son modèle de croissance s’il veut passer d’un PIB projeté à environ USD 29 milliards en 2050 à l’objectif ambitieux de USD 50 milliards. Du pain sur la planche.
Vision 2050 s’inscrit dans une réflexion de long terme destinée à définir les aspirations nationales et les priorités stratégiques qui devront guider le développement de Maurice au cours des prochaines décennies. Mais les projections présentées donnent surtout la mesure des défis qui attendent le pays. Pour le Chief Economist, l’un des principaux risques pour l’économie sera lié à la démographie. La population devrait se contracter pour atteindre environ 1,08 million d’habitants en 2050, tandis que la proportion de personnes âgées de plus de 60 ans continuera de progresser. Cette évolution aura des conséquences directes sur le marché du travail, les systèmes de pension, la santé et la protection sociale.
La situation de l’emploi apparaît particulièrement préoccupante. La population active compte actuellement quelque 554 000 personnes. Elle devrait pourtant se situer dans la fourchette de 960 000 à 1,08 million d’ici à 2050 pour répondre aux besoins de l’économie projetée. Même avec une hausse du taux de participation, la main-d’œuvre domestique ne pourrait fournir qu’environ 574 000 travailleurs, créant ainsi un déficit estimé entre 390 000 et 500 000 travailleurs-équivalents.
Le document présenté lors du Workshop est explicite : « even with higher participation, the domestic workforce could provide only ~574K workers, leaving a residual gap of ~390K – 500K worker-equivalents. Closing the gap will require faster productivity growth, skilled migration, diaspora return, greater participation and less labour-intensive business models. »
Ce Worker Gap de 390 000 à 500 000 personnes constitue donc l’un des plus grands défis structurels auxquels Maurice devra faire face. Vimal Thakoor a notamment cité l’exemple de Singapour, qui mène une politique agressive d’Upskilling de sa main-d’œuvre, parallèlement à une stratégie visant à attirer des talents étrangers. Pour Maurice, la réponse devra donc probablement combiner montée en compétences, amélioration de la productivité, retour de la diaspora, participation accrue au marché du travail et attraction de compétences étrangères.
Long-run growth likely to slow
L’autre grande interrogation concerne la capacité de Maurice à accélérer sa croissance. Si la tendance se poursuit, le Produit intérieur brut atteindrait environ USD 29 milliards en 2050. L’ambition de Vision 2050 est cependant de porter ce chiffre à USD 50 milliards. Pour atteindre cet objectif, un changement de rythme s’impose. Le document estime que « Mauritius must return to historical performance : lifting long term growth from ~2% to ~4%-5% p.a requiring a step-change in productivity and labour ». Autrement dit, le pays devra quasiment doubler son rythme de croissance de long terme, qui se situe autour de 2 %, pour le porter entre 4 % et 5 % par an.
Toutefois, les moteurs traditionnels de l’économie montrent des signes d’essoufflement. La concurrence internationale s’intensifie, certains secteurs arrivent à maturité et des contraintes structurelles pèsent de plus en plus lourdement sur le potentiel de développement.
Le document met ainsi en garde: « without a shift in the growth model, long-run growth is likely to slow. As traditional engines mature and structural constraints intensify, incremental diversification alone is unlikely to close the gap. » Pour Dr Vimal Thakoor, le message est donc clair : « nous devons repenser notre growth model. »
Le pays devra aussi composer avec des Structural Headwinds et des changements profonds dans l’ordre économique mondial. Le changement climatique, le vieillissement de la population et le recul démographique ne constituent pas, à eux seuls, de recette favorable à une accélération de la croissance. D’où la nécessité, selon le Chief Economist, de disposer d’une stratégie à long terme capable d’anticiper ces évolutions plutôt que de simplement y répondre au fur et à mesure.
Besoins en eau/électricité
La question des ressources essentielles ajoute une autre couche de complexité. La demande d’électricité, actuellement estimée à environ 12 000 GWh par an, devrait atteindre entre 20 000 et 22 000 GWh par an à l’horizon 2050. Là encore, l’enjeu ne sera pas uniquement de produire davantage, mais de transformer en profondeur le système énergétique. «Electricity demand nearly doubles, driven by increased activity in priority sectors. Renewable generation, grid capacity, and industrial efficiency must scale in parallel to reduce import exposure. » Maurice devra donc augmenter sa capacité de production renouvelable, renforcer son réseau électrique et améliorer l’efficacité énergétique, tout en réduisant sa dépendance aux importations.
Le même constat s’applique à l’eau. Les besoins actuels sont estimés à environ 600 millions de mètres cubes par an. À l’horizon 2050, ils pourraient atteindre entre 1,2 et 1,5 milliard de mètres cubes. « Water demand rises ~2.0 – 2.4X, making water productivity a material execution risk. Mauritius will need a national water-resilience agenda emphasising water usage efficiency, storage, and leakage reduction. » La gestion de l’eau deviendra donc un enjeu économique autant qu’environnemental. L’efficacité dans l’utilisation de cette ressource, le stockage et la réduction des fuites devront faire partie intégrante de la stratégie nationale.
À cela s’ajoute la nécessité d’investir massivement dans les infrastructures. Le document souligne que « infrastructure investment needs to outpace demand, with logistics, energy generation, grid, roads, and digital capacity scaled before sector growth. » En clair, les infrastructures devront être développées en amont de la croissance et non une fois que la demande aura déjà dépassé les capacités existantes.
Les consultations nationales menées dans le cadre de Vision 2050 ont par ailleurs permis de faire émerger les attentes de la population. Plus de 1 000 personnes ont participé aux consultations, auxquelles se sont ajoutées des contributions en ligne. Parmi les trois priorités les plus fréquemment citées figurent une île sans drogue, la sécurité alimentaire et de meilleures infrastructures. D’autres préoccupations ont également été mises en avant, notamment l’autosuffisance, la sécurité publique et la cohésion sociale.
De son côté, la ministre des Services financiers et du Plan, Jyoti Jeetun, est revenue sur la nécessité de tirer les leçons pour éviter de reproduire les mêmes erreurs à l’avenir. Selon elle, les problèmes auxquels le pays est confronté aujourd’hui étaient prévisibles : « all these were there right in our face, we saw it coming and we did not prepare for this. »
Pour Jyoti Jeetun, l’enjeu ne sera toutefois pas de produire un document de plus qui finirait dans un tiroir. « We cannot afford that this document remains in a drawer », a-t-elle prévenu, en mettant l’accent sur l’exécution et la mise en œuvre. Des Economic Labs, réunissant secteurs public et privé, sont envisagés afin d’identifier les obstacles à contourner et de favoriser une mise en œuvre plus rapide.
Car au-delà des projections et des ambitions, le véritable test de Vision 2050 sera finalement celui de l’action. Pour une économie confrontée simultanément au vieillissement démographique, à une pénurie massive de main-d’œuvre, à des besoins croissants en eau et en énergie et à la nécessité de doubler son rythme de croissance, le temps de repenser le modèle économique semble désormais venu.


