MANAND BULDAWOO
Entrepreneur et citoyen engagé

Les images des récentes inondations nous ont choqués et attristés. Les catastrophes suscitent toujours de l’émotion : tristesse, indignation, et aussi colère. On se souvient du drame de Mon Goût en 2008, qui avait coûté la vie à quatre personnes, celui de 2013 à Port-Louis, qui avait été encore plus meurtrier avec onze victimes, et les inondations de 2019, qui avaient paralysé la capitale durant trois heures. Cette fois, nous n’avons heureusement pas eu à déplorer des pertes de vie car, entre 2015 et 2019, le gouvernement avait beaucoup investi, soit pas moins de Rs 842,6 millions, dans les drains pour les circonscriptions No. 1 à 4, et encore plus ailleurs. Il n’empêche qu’à Vacoas, 16e Mille et d’autres régions, la montée des eaux n’a pas été sans conséquence. Pourquoi encore ce constat d’impuissance ?

Il n’est un secret pour personne qu’avec le réchauffement climatique, les phénomènes climatiques seront de plus en plus violents. Nos efforts de réduction d’émission de dioxyde de carbone, d’élimination du plastique ou des énergies thermiques à Maurice n’apporteront pas de grande solution dans l’immédiat. Par contre, il y a des moyens en termes d’abandon de mauvaises pratiques, d’aménagement du territoire et gestion des déchets qui pourraient nous aider à mieux appréhender les intempéries.

Parmi les images qui nous ont frappés, nous ne pouvons pas oublier les gros déchets comme les matelas et autres appareils électroménagers. On va bien évidemment parler de l’irresponsabilité des citoyens qui se débarrassent de ces choses encombrantes un peu partout. Mais sont-ils les seuls à blâmer ? Pas si sûr !

Le service d’enlèvement des ordures une fois la semaine

On devrait peut-être se poser la question du pourquoi nos compatriotes jettent toutes choses qui leur sont inutilisables dans la nature. Est-ce que ce serait toujours le cas s’il y avait un service d’enlèvement de ces déchets ? Aujourd’hui, à Quatre-Bornes mais aussi dans les autres localités de l’île, le service d’enlèvement des ordures se fait à raison d’une fois la semaine. Or jusqu’à il y a une dizaine d’années, cela se faisait deux fois par semaine. Une fois pour les déchets domestiques et une seconde fois pour les gros déchets. Je le dis en connaissance de cause pour avoir été conseiller municipal à Quatre-Bornes entre 1988 et 1991.

Il est difficile de comprendre comment en 2021, alors que la population de la ville a considérablement augmenté, le service est réduit à un seul par semaine. En tant que chef d’une entreprise d’agro-industrie, j’ai pas mal de déchets ; or, quand on demande à la municipalité de les enlever, ils nous disent qu’il n’y a pas de camion et il nous faut payer un service privé. Il a fallu que j’en appelle à la CSU et, après une lutte acharnée, j’ai pu obtenir qu’un service approprié soit effectué.

Ce problème n’est pas propre à la municipalité de Quatre-Bornes, mais dans toutes les collectivités locales. Aujourd’hui, les gros déchets sont enlevés une fois par an. Les gens, qui vivent de plus en plus dans des appartements ou des maisons surpeuplées, ont moins de place pour les stocker. Ils ne peuvent les mettre dans la rue, car ils s’exposent à des contraventions.

Il n’y a pas de contrôle, de supervision. Quand vous alertez la municipalité, ils vous répondent qu’ils n’ont pas de transport. On se demande pourquoi les officiers ont des voitures hors-taxes si c’est seulement pour se déplacer de leur domicile à la mairie et prendre toutes les places de parking. C’est une aberration, car le public ne peut plus se rendre en voiture à la municipalité, car il n’y a jamais de parking. La politique du gouvernement à ce sujet est très contradictoire ; d’une part, on veut décourager les émissions de dioxyde de carbone et, d’autre part, on encourage les fonctionnaires à utiliser leurs propres véhicules au détriment des transports publics. Et là, avec la diminution des taxes, le parc automobile va encore grandir. C’est à ne rien comprendre !

Un système de récupération

pour les appareils inutilisables

S’agissant des gros déchets, électroménagers, il faudrait avoir, dans chaque ville et village, des lieux pour en disposer et faire un travail de récupération. On pourrait aussi mettre en place un système à travers les commerces qui récupérerait les appareils inutilisables. Le plan de triage des déchets évoqué par le ministre Ramano va dans le bon sens, mais comment va se passer la collecte ? Les mêmes bennes pourront-elles récupérer différents déchets. Rien n’a transpiré là-dessus jusqu’ici.

Le problème de déchets sur les terrains vagues n’est pas propre aux villes, mais également aux villages, qui se plaignent de manque de fonds. Il est temps d’étendre la taxe immobilière aux collectivités locales tout en mettant en place un système d’exemption pour les plus vulnérables. C’est à ce prix que nous pourrons investir dans les moyens d’avoir une île Maurice propre.

D’une façon plus globale, il est temps de mettre des États généraux de l’environnement et de mobiliser toutes les ressources disponibles, gouvernement, collectivités locales, secteur privé, particuliers pour faire un grand nettoyage. Personnellement, je suis fatigué de participer à des réunions, de donner des idées en vue de changer les choses, mais en fin de compte, rien n’est fait.

Relevé cadastral dans toute l’île

Il faut de toute urgence mettre en place un relevé cadastral dans toute l’île pour répertorier les propriétaires de terrains. Cela sera une source de revenus énorme. En 1988, je me rappelle qu’on avait fait un relevé cadastral à Quatre-Bornes qui avait rapporté quelque Rs 40 millions. Cet exercice n’a pas été renouvelé depuis. Vous pouvez imaginer le manque à gagner. À chaque fois qu’on parle de nécessité d’améliorer le service de voirie et de faire des drains, on répond toujours qu’il n’y a pas de fonds. Or, voilà des moyens pour en avoir.

Maintenant, en amont des problèmes, il faut constater qu’aucune collectivité locale n’a d’architecte. Elles ont bien des ingénieurs mais pas d’architecte, d’où l’absence de plan d’urbanisation. Les plans de maison sont des « copier-coller », il n’y a que des règles de respect de séparation entre les maisons, de hauteur de murs qui intéressent les officiers des collectivités, il n’y aurait pas de visite sur les sites ; la topographie du terrain ne les concerne pas ; la construction de mur entraîne souvent le comblement de drains et RIEN n’est fait pour OBLIGER les propriétaires à laisser le passage pour l’eau. Et l’on s’étonne qu’il y ait des inondations.

Les plans sont faits par des dessinateurs qui les font signer par des architectes ; des dessinateurs qui ont des contacts au sein des collectivités en vue de faire approuver les plans ; tout cela se fait en sacrifiant les intérêts de l’environnement et du pays. Beaucoup de drames auraient pu être évités si les maisons, qui ont été construites dans des bas-fonds, près des cours d’eau, l’avaient été sur pilotis. Pourquoi les autorités concernées ne conseillent pas ce genre de construction ?

Des moyens plus « eco-friendly »

Autre phénomène qu’on tend à négliger dans la gestion des eaux de pluie, c’est la construction des routes et des chemins intra-urbains. Il est désolant de voir des autoroutes créant des espaces ‘désertiques’. Ainsi, des arbres auraient pu être plantés le long de l’autoroute Trianon-Verdun, Curepipe-Plaisance, et ceux qui embellissaient l’autoroute M1 ont tout simplement été enlevés. Et ça, ce n’est pas le fait des citoyens mais d’une incompétence au sein de la Road Development Authority !

Par ailleurs, le travail de réasphaltage des chemins est un programme cosmétique qui ne résout pas les problèmes liés à l’évacuation des eaux mais sert plutôt à apporter des commissions aux responsables des projets. Le rapport de l’Audit relève chaque année des sommes astronomiques pour ces projets donnés à de grandes firmes de construction au détriment des petites, qui pourraient faire le travail selon un cahier de charges bien établi et supervisé par des experts compétents (quantity surveyor, ingénieur, urbaniste mais pas les officiers incompétents des collectivités). Au-delà de cet exercice, il est temps de repenser le mode d’asphaltage à Maurice avec des moyens plus “eco-friendly”, en utilisant des produits de récupération au lieu du bitume.

On le voit, les solutions sont multiples pour lutter contre les aléas de la nature. Encore faut-il qu’il y ait un sentiment d’urgence national qui transcende les clivages politiques et que les décisions soient prises rapidement en restant à l’écoute des attentes de la population.