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INTÉRÊTS NATIONAUX ET SOUVERAINS MAURICIENS – L’urgence d’un institut de recherche stratégique rattaché au Ministère des Affaires étrangères !

Dr AVINAASH MUNOHUR

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Politologue

La phase de retrait des forces américaines d’Afghanistan qui se termina en août 2021, et qui succéda aux Accords d’Abraham – signés le 13 août 2020 – fut parmi des événements majeurs dans l’histoire contemporaine. Cette décision signifia un shift profond dans les relations internationales, avec le déplacement de l’épicentre de la sécurité mondiale du Moyen-Orient vers l’Indo-Pacifique. Dans la foulée, un contrat d’armement que le gouvernement australien avait passé avec le gouvernement français pour l’achat de plusieurs sous-marins de la classe Attack, a été balayé d’un revers de la main en faveur d’une commande pour des sous-marins américains et britanniques à capacité nucléaire – l’Australie faisant fi des accords de non-prolifération nucléaire dont elle est pourtant signataire dans la foulée. La raison de ce shift : la montée en puissance de l’Empire chinois, qui se présente aujourd’hui comme une alternative crédible à l’hégémonie américaine sur la mondialisation.

L’ascension de la Chine parmi les puissances mondiales est vertigineuse depuis son adhésion à l’Organisation mondiale du Commerce en 2001 (adhésion qui fut d’ailleurs sponsorisée par les États-Unis à l’époque). En l’espace de deux décennies la Chine s’est non seulement positionnée comme une puissance économique mondiale – les leaders chinois n’ayant d’ailleurs de cesse de vanter les mérites du système chinois; cette alliance inattendue de communisme, de totalitarisme et d’ultra-libéralisme qui constitue le capitalisme d’État à la chinoise – mais également comme un pays capable de concurrencer, voire de devancer, l’hégémonie américaine dans un certain nombre de domaines.

L’intelligence artificielle et la 5G sont aujourd’hui l’un de ces domaines où les géants américains des nouvelles technologies se sont retrouvés relégués en seconde position par les géants chinois – avec Huawei en tête de liste. C’est la raison pour laquelle Donald Trump n’a pas hésité à se lancer dans une guerre commerciale contre les produits chinois en juillet 2018. Et ce n’est pas un hasard si la technologie 5G de cette même entreprise se trouve en situation extrêmement délicate dans un certain nombre de pays comme le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Autriche, le Bahreïn, la Belgique, la Suède, le Japon, le Danemark…

À écouter l’ambassadeur de Chine sur les ondes d’une radio il y a quelques jours, on pourrait croire que la République Populaire de Chine est la victime apparente d’un complot mondial. Sauf que son Excellence Zhu Liying, qui aurait tenté de nous faire croire que la Chine ne s’intéressait pas à la géopolitique régionale, a oublié – comme par hasard – de préciser que la République Populaire de Chine était en négociations avancées avec le gouvernement malgache pour l’installation d’une base militaire d’envergure dans la grande île, à moins de deux heures d’avion de nos côtes.

Cette base militaire, si elle se concrétise, viendra conforter la position chinoise dans la région, avec une base déjà bien établie à Djibouti. D’ailleurs, il est facile de faire l’énumération des installations et des investissements chinois dans notre région : la base militaire à Djibouti, le port de Gwadar au Pakistan, le port d’Hambanthora au Sri Lanka, le port de Yangon au Myanmar et l’éventuelle base militaire à Madagascar. Ainsi, nos territoires maritimes sont encerclés par la Chine, et lorsque l’on s’intéresse ne serait-ce qu’un peu à la crise économico-politique au Sri Lanka et le lien de cette crise avec la stratégie chinoise dans ce même pays, nous avons toutes les raisons du monde d’être profondément inquiets de cet encerclement.

Parallèlement au positionnement chinois, les puissances du QUAD – alliance militaire et sécuritaire constituée des États-Unis, de l’Inde, de l’Australie et du Japon – revoient également leurs stratégies. Avec le retrait progressif de la British Navy de l’océan indien (retrait directement lié aux coupes budgétaires du Ministère de la Défense britannique), un vacuum s’est créé. Avec le focus étatsunien sur le Pacifique et la Mer de Chine, ce vacuum est aujourd’hui occupé par les forces navales indiennes. Nous ne pourrons pas comprendre ce qui peut se passer dans nos propres archipels sans prendre en compte cette donnée essentielle.

Il s’agit là uniquement de la dimension territoriale de la géopolitique régionale, qui nous indique clairement un espace où se côtoient de multiples affrontements entre les puissances se mobilisant pour le contrôle des outils qui permettent à la circulation globale de fonctionner : corridors maritimes, ressources naturelles, ressources énergétiques, ouverture et consolidation des marchés régionaux, contrôle des moyens de communication et des télécoms, mainmise sur l’économie du data entre autres. Et ces enjeux impliquent des rapports de forces et de pouvoir qui ne vont que s’accroître avec le développement des marchés africains. Ainsi, autant dire que l’idée d’une région indo-océanique démilitarisée relève désormais du fantasme.

Il faut le dire haut et fort : la République de Maurice est prise dans un tourbillon géopolitique qui peut potentiellement nous écraser, surtout que nos capacités de défense sont extrêmement limitées.

Que faire donc ? Premièrement, nous devons absolument revoir notre stratégie diplomatique. Cette dernière ne peut pas changer du jour au lendemain, et est le résultat d’années de négociations, mais elle doit évoluer en intégrant l’ensemble des données et des évolutions actuelles. Ceci implique de revoir les objectifs de notre diplomatie, en s’appuyant sur une approche scientifique à la géopolitique et à la géostratégie. L’enjeu pour nous est double : continuer à rester un pays non-aligné, tout en sachant positionner les pions essentiels au déploiement de nos intérêts nationaux et souverains.

De ce fait, il est grand temps de fonder un institut des relations internationales et stratégiques qui soit rattaché au ministère des Affaires étrangères de la République de Maurice. Cet institut doit avoir quatre objectifs majeurs :

– redéfinir les contours de la politique internationale mauricienne dans une région en pleine ébullition ;

– former nos diplomates aux enjeux actuels et à la négociation ;

– être le moteur du développement des collaborations technologiques, économiques et institutionnelles pour le développement de notre région ;

– et être un organe de collaboration et d’échange avec d’autres instituts et think-tanks de ce type dans la région et dans le monde afin de toujours rester à l’avant-garde des évolutions et des développements mondiaux et régionaux.

Un tel institut serait ainsi un soutien essentiel à l’élaboration de notre politique étrangère. Elle devra travailler à façonner d’autres liens avec notre monde et notre région. Elle devra également pouvoir concilier ce qui peut sembler contradictoire, car il n’y a en réalité aucune contradiction dans le fait de travailler avec l’Inde et la Chine – comme le démontrent les accords commerciaux signés récemment avec ces deux pays. Tout comme nous avons des relations privilégiées avec la France et la Grande-Bretagne, nous devons entretenir des relations privilégiées avec ces deux puissances émergentes. Il s’agit là de pays de peuplement en plus d’être des partenaires économiques de choix.

Mais nous devons absolument développer nos propres ambitions, divorcées des intérêts unilatéralistes de chacune de ces puissances. Et ces ambitions doivent forcément s’inscrire dans une vision de ce que notre pays se doit d’être pour la région océan Indien et pour le continent africain : un point de passage, un point de rencontres, un point d’échanges et un point de métissage obligé pour les peuples et le monde de l’océan Indien.

« Un tel institut serait ainsi un soutien essentiel à l’élaboration de notre politique étrangère. Elle devra travailler à façonner d’autres liens avec notre monde et notre région. Elle devra également pouvoir concilier ce qui peut sembler contradictoire, car il n’y a en réalité aucune contradiction dans le fait de travailler avec l’Inde et la Chine – comme le démontrent les accords commerciaux signés récemment avec ces deux pays. »

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