INTERVIEW | Deepak Benydin (membre de la Platform Komin Sindikal) : « Le FMI cible la BRP, mais sans proposer de véritables solutions »

Le dernier rapport du Fonds monétaire international (FMI) vient raviver un débat déjà particulièrement sensible. Réforme du système de pension, rationalisation des dépenses publiques, ciblage des aides sociales, diversification de l’économie ou encore soutenabilité des finances de l’État : autant de dossiers qui suscitent de profondes inquiétudes au sein du mouvement syndical. Pour Deepak Benydin, membre de la Platform Komin Sindikal, les recommandations de l’institution de Bretton Woods reposent sur une vision essentiellement comptable de la gestion des finances publiques, approche qui ne tient pas suffisamment compte des réalités sociales, du pouvoir d’achat des ménages et des défis structurels auxquels Maurice est confrontée.

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Dans cet entretien, il défend avec vigueur le maintien des principaux piliers de l’etat-providence, met en garde contre les conséquences d’un affaiblissement des mécanismes de solidarité nationale et estime que le pays doit bâtir son développement en valorisant davantage ses propres atouts, notamment son immense espace maritime, son potentiel dans l’économie bleue, les énergies renouvelables, l’agriculture et les PME. Il revient également sur la réforme controversée des pensions, qu’il juge inaboutie et insuffisamment expliquée à la population, tout en dénonçant l’absence d’un véritable dialogue entre le gouvernement, les partenaires sociaux et les forces vives du pays. Plus largement, il appelle à une réflexion nationale sur le modèle de développement que Maurice souhaite adopter face aux profondes mutations économiques mondiales et aux défis sociaux des prochaines décennies. Il appelle aussi à l’émergence de l’United States of Africa (USA) pour dynamiser le commence entre les pays africains.

 

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Comment accueillez-vous les derniиres recommandations du FMI sur Maurice ?

 

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Si les recommandations du FMI étaient appliquées telles quelles, il n’est pas exagéré de dire qu’elles pourraient conduire une partie de la population à la précarité. Le rapport préconise notamment la suppression de plusieurs mécanismes de soutien social, autrement dit des aides financières accordées aux citoyens. Or, lorsque les salariés voient leur pouvoir d’achat s’effriter et basculent dans la précarité, cela finit inévitablement par affecter la productivité et, à terme, la production nationale.

Je relève également une contradiction dans ce rapport. D’un côté, ses auteurs saluent les bonnes performances de l’industrie touristique et du secteur financier. De l’autre, ils recommandent une réduction des dispositifs de soutien aux ménages, notamment en remettant en cause le Home Loan Scheme. Pourtant, tout le monde sait qu’il existe une véritable crise du logement à Maurice et que de nombreux jeunes salariés ne peuvent accéder à la propriété sans bénéficier d’un soutien financier.

À mon avis, les auteurs du rapport auraient dû porter un regard plus large sur les réalités économiques internationales. Des pays comme le Royaume-Uni et le Canada accordent aujourd’hui une importance croissante aux politiques du logement afin de répondre à la hausse des prix et aux difficultés d’accès à la propriété. À Maurice, au contraire, le FMI nous invite à lever le pied sur ce type de soutien, sans proposer de véritables solutions de rechange. Le rapport aurait gagné à présenter des alternatives concrètes au lieu de se limiter à une approche essentiellement fondée sur des calculs macroéconomiques.

Par ailleurs, il aurait dû tenir compte des conclusions du dernier rapport de l’Audit national. Celui-ci indique que Maurice dispose d’un immense espace maritime, mais demeure incapable d’atteindre l’autosuffisance alimentaire en matière de production de poissons. Aujourd’hui, près des deux tiers de notre consommation proviennent de l’importation. Cette question stratégique aurait mérité une attention particulière.

Le rapport évoque également les risques liés aux tensions dans le détroit d’Ormuz et leurs répercussions sur l’approvisionnement énergétique. En revanche, il ne dit pratiquement rien des possibilités de renforcer les partenariats avec les pays africains producteurs de pétrole et de gaz, qui pourraient contribuer à sécuriser l’approvisionnement de Maurice. Je pense que notre pays devrait prendre l’initiative de promouvoir une plus grande solidarité économique avec le continent africain afin de dynamiser les échanges commerciaux dans cette région du monde.

Autre point qui m’interpelle : le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a déclaré lors de la présentation du dernier budget que le taux de chômage et l’inflation étaient en baisse. Or, le diagnostic présenté par le FMI semble beaucoup plus pessimiste. Il existe donc un décalage entre les indicateurs avancés par le gouvernement et ceux retenus par l’institution internationale.

Dans le même temps, les touristes continuent d’affluer à Maurice, y compris pendant la saison hivernale, notamment en raison de l’instabilité qui touche d’autres régions du monde et du faible taux de criminalité dont bénéficie notre pays. Le Premier ministre a, par ailleurs, estimé la croissance du PIB à 3,2%. En avril dernier, les réserves de change de la Banque de Maurice s’élevaient à environ USD 19,81 milliards, soit l’équivalent de 13,4 mois d’importations. Selon les critères de l’Organisation internationale du Travail, un pays disposant d’un tel niveau de réserves présente une situation économique relativement sûre. Ces éléments mériteraient également d’être pris en compte dans l’analyse globale de l’économie mauricienne.

 

Le rapport du FMI insiste sur la nйcessitй de poursuivre la rйforme du systиme de pension. Quelle est votre rйflexion а ce sujet ?

 

Le rapport cible essentiellement la Basic Retirement Pension (BRP), mais sans proposer de véritables solutions. Il se contente d’affirmer qu’il faut davantage soutenir les personnes les plus vulnérables. Mais comment concilier cette approche avec la hausse constante du coût de la vie et, dans le même temps, le démantèlement des mécanismes de soutien aux revenus, notamment la Contribution Sociale Générale (CSG) ?

Nous sommes parfaitement d’accord sur le fait qu’il est nécessaire de disposer d’un fonds permettant aux travailleurs de bénéficier d’une pension décente au moment de leur retraite, à l’image de l’ancien National Pensions Fund (NPF). En revanche, le mouvement syndical n’a jamais réclamé le démantèlement de la CSG, qui constitue avant tout un fonds de solidarité. C’est d’ailleurs grâce à ce fonds que des aides ont pu être accordées aux salariés pour les aider à faire face à la flambée du coût de la vie.

Dans les périodes les plus difficiles de notre histoire, feu sir Seewoosagur Ramgoolam avait instauré la gratuité de l’éducation et des soins de santé, sans jamais remettre en cause la pension universelle. Pourquoi ? Parce que ces trois piliers sont au cœur de notre État-Providence (Welfare State) et font partie intégrante des acquis sociaux auxquels les Mauriciens sont profondément attachés.

Si nous continuons à suivre aveuglément les recommandations du FMI, que se passera-t-il lorsque ces autres piliers du Welfare State seront, à leur tour, remis en question ? Devons-nous continuer à appliquer sans réserve les recommandations des institutions de Bretton Woods ? Il suffit d’observer le système de santé aux États-Unis pour comprendre les conséquences d’une telle orientation. Si cette logique se poursuit, nous risquons de voir de plus en plus de services devenir payants. Ce serait un recul considérable pour notre pays.

 

Le gouvernement affirme que le systиme actuel de pension est devenu insoutenable sur le plan financier. Selon vous, existe-t-il d’autres moyens de renflouer les caisses de l’Йtat sans toucher а la BRP ?

 

On reproche souvent aux syndicats de critiquer sans jamais proposer de solutions. Ceux qui tiennent ce discours refusent tout simplement d’entendre ce que nous avançons.

Lors des dernières consultations prébudgétaires, le mouvement syndical a présenté une série de propositions concrètes pour redresser l’économie nationale en s’appuyant sur nos propres ressources, sans faire porter le poids des réformes sur la population ou sur les petits entrepreneurs.

La première question qu’il faudrait poser est la suivante : qu’a fait le gouvernement au cours des deux dernières années pour renforcer la sécurité alimentaire du pays ? L’économie bleue peine toujours à décoller, les terres agricoles restent sous-exploitées, les investissements dans les énergies renouvelables demeurent insuffisants et aucun nouveau secteur économique porteur n’a véritablement émergé.

Si nous continuons à nous appuyer uniquement sur les recommandations d’experts internationaux sans développer notre propre vision, nous risquons de voir Maurice perdre progressivement son statut de pays à revenu élevé. Le FMI aurait également dû formuler des recommandations plus ambitieuses pour favoriser la création de nouvelles richesses et soutenir la diversification économique.

À la fédération, nous estimons depuis longtemps que Maurice devrait davantage s’inspirer de certains modèles économiques, notamment celui de l’Inde, qui a su développer une industrie compétitive capable de produire et d’exporter à des prix concurrentiels. À l’inverse, Maurice reste fortement dépendante des importations, notamment en provenance d’Europe.

Pourtant, notre position géographique constitue un atout majeur. Nous sommes entourés de partenaires tels que Madagascar, les Seychelles, l’Australie et, surtout, le continent africain, qui représente un immense marché doté d’importantes ressources naturelles.

Nous plaidons pour une intégration économique africaine beaucoup plus poussée, à travers la création d’un véritable United States of Africa, afin de dynamiser les échanges commerciaux entre les pays du continent. L’Afrique dispose d’immenses richesses : ressources énergétiques, minerais, pierres précieuses, agriculture, élevage… Un tel bloc économique constituerait un marché considérable dont pourraient bénéficier les entreprises mauriciennes, notamment les PME.

Nous pensons également que Maurice doit accélérer sa transition énergétique. L’énergie solaire est une ressource abondante dont nous ne tirons pas suffisamment profit. Je suis surpris que le gouvernement n’en fasse pas une priorité nationale afin de réduire notre dépendance des importations d’huile lourde.

Le FMI ne se contente pas de rappeler que les accords préférentiels sur le sucre appartiennent au passé ; il devrait aussi encourager davantage la diversification de notre agriculture. Grâce aux nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, il est aujourd’hui possible d’améliorer rapidement la productivité agricole et de réduire notre dépendance vis-à-vis des importations alimentaires.

 

Justement quelles sont ces mesures que vous proposez dans les derniers budgets ?

 

Nous avons dit que l’économie bleue doit être considérée comme l’un des principaux moteurs de la croissance économique de Maurice. Le gouvernement doit accélérer la mise en œuvre de la stratégie nationale de l’économie bleue afin d’exploiter pleinement le potentiel maritime du pays. Nous avons proposé la création d’une entreprise publique, ou semi-publique, de pêche opérant dans les eaux mauriciennes afin de renforcer la souveraineté alimentaire et de réduire la dépendance des importations. Nous avons également recommandé la modernisation et l’agrandissement de la flotte de pêche locale, ainsi que le développement de l’aquaculture et de la bioagriculture marine. Ces secteurs pourraient générer de nouveaux emplois, accroître la production locale et contribuer à la sécurité alimentaire. Outre la construction d’installations modernes de transformation des produits de la mer et d’entrepôts frigorifiques afin d’améliorer la chaîne de valeur du secteur halieutique et de stimuler les exportations de produits de la mer.

Le tourisme côtier et maritime est un important levier de développement économique. Nous avons proposé davantage d’activités liées au tourisme marin, tout en faisant de Maurice un centre régional de logistique maritime. Dans cette optique, nous avons proposé la promotion des services de bunkering (ravitaillement des navires en carburant) ainsi que la construction d’un terminal moderne pour les bateaux de passagers intégrant des espaces commerciaux hors taxes, des aires de restauration et des infrastructures de loisirs.

Parmi les autres recommandations figurent la création de centres de recherche dédiés aux sciences marines et à l’océanographie, ainsi que le renforcement des mesures de lutte contre la pêche illégale afin de mieux protéger les ressources marines du pays.

Maurice doit davantage capitaliser sur son immense espace maritime. Une économie bleue mieux structurée permettrait non seulement de diversifier les sources de revenus du pays, mais aussi de renforcer sa résilience économique, de créer des emplois durables et d’assurer une meilleure valorisation des ressources de son territoire maritime.

Nous avons aussi focalisé nos observations sur les PME. Au lieu de les encourager, le gouvernement semble mettre un frein à leur réussite en les obligeant à se faire enregistrer sous la TVA si leurs chiffres d’affaires dépassent les Rs 3 millions. Leurs tarifs d’eau et d’électricité sont devenus plus chers. Les PME sont un des plus gros employeurs du pays qui méritent d’être encouragés au lieu de les faire se serrer la ceinture. Je constate aussi que le FMI ne dit rien sur la fraude, la corruption ou encore la Money Politics qui corrompent la population avec des promesses électorales et des faveurs.

 

La Platform Komin Sindikal йvoque la possibilitй de dйclencher une grиve gйnйrale dans le pays. Oщ en кtes-vous avec ce projet ?

 

Nous sommes actuellement en train de réfléchir à une stratégie qui pourrait aller dans ce sens. Je tiens toutefois à préciser que notre objectif n’est pas de détruire l’économie du pays. Une grève générale est un ultime recours, pas une fin en soi.

Peut-être que le Premier ministre, Navin Ramgoolam, ne s’est pas pleinement rendu compte de la portée de sa déclaration lorsqu’il a affirmé que les syndicats pouvaient manifester parce que Maurice est un pays démocratique. Il semble sous-estimer les conséquences qu’une grève générale pourrait avoir sur l’économie nationale. Une telle mobilisation aurait un coût considérable pour le pays, et c’est précisément ce que nous souhaitons éviter.

Le ministre de la Sécurité sociale a, entre-temps, confirmé que le National Pensions and Provident Fund ne figurera pas dans le Finance Bill. Nous attendons désormais les prochaines décisions du gouvernement. Mais celui-ci ne peut pas se contenter de dire : « Faites ce que vous voulez, nous poursuivrons notre route. »

Ce que nous réclamons, c’est l’ouverture immédiate de véritables négociations tripartites réunissant le gouvernement, les syndicats, les représentants des employeurs ainsi que toutes les parties concernées par cette réforme. Un vйritable pacte social est indispensable si nous voulons parvenir а une solution durable.

Tout le monde doit être associé à cette réflexion. Il ne faut pas croire que seuls les élites ou les lauréats détiennent les bonnes idées. L’intelligence ne s’acquiert pas uniquement sur les bancs de l’école. Elle se nourrit également de l’expérience du terrain, du vécu des travailleurs et des citoyens. C’est en réunissant toutes les compétences et toutes les sensibilités autour d’une même table que nous pourrons sortir le pays de cette impasse.

 

Comment accueillez-vous les derniиres propositions faites sur la rйforme du systиme de pension а la veille de la grande manifestation de samedi dernier dans les rues de Port-Louis ?

 

À la veille de cette manifestation, il régnait une confusion totale. Malgré toutes les explications fournies par le gouvernement concernant le nouveau mécanisme proposé, la population est restée sur sa faim. Beaucoup de zones d’ombre subsistent et les inquiétudes demeurent.

Nous avons perçu ces annonces comme une tentative d’atténuer la mobilisation populaire. Certes, certaines propositions peuvent paraître acceptables et méritent d’être étudiées. Cependant, ce que la population n’a toujours pas digéré, c’est le caractère régressif du quantum proposé.

Pour tenter de rassurer l’opinion publique, le ministre explique désormais que cette pension sera indexée sur l’inflation chaque année jusqu’à l’âge de 65 ans, permettant au bénéficiaire de percevoir un montant dépassant légèrement les Rs 15 000. Mais ce mécanisme n’a rien de nouveau. Pendant de nombreuses années, les pensions étaient déjà ajustées pour tenir compte de l’évolution du coût de la vie. Ce n’est que sous le précédent gouvernement que la BRP n’a plus bénéficié de la compensation salariale annuelle.

Je rappelle également que le Premier ministre lui-même avait reconnu que la pension de Rs 3 000 accordée dans le passé avait davantage de valeur, en termes de pouvoir d’achat, que celle versée aujourd’hui malgré son montant plus élevé. Il reconnaissait ainsi implicitement l’érosion du pouvoir d’achat des retraités.

La solution ne viendra pas uniquement des experts. Les meilleures réformes naissent du dialogue. Il faut mettre tous les acteurs autour d’une même table et rechercher un consensus. Je tiens aussi à rappeler que la compensation salariale ne constitue pas une augmentation de revenu. Elle vise simplement à compenser la perte du pouvoir d’achat provoquée par l’inflation.

Le comité chargé de la réforme des pensions devrait être présidé conjointement par le Premier ministre et le ministre des Finances afin que chacun puisse être entendu. Nous sommes tous des patriotes. Nous voulons tous le développement de Maurice et nous sommes prêts à consentir à certains sacrifices, à condition qu’ils soient équitables et discutés avec l’ensemble des partenaires.

En revanche, si le gouvernement continue de faire la sourde oreille, nous n’aurons d’autre choix que de mettre en marche la machine en vue d’une grève générale, comme l’a d’ailleurs réclamé une partie importante de la population lors de la manifestation de samedi dernier. Nous estimons avoir reçu un mandat populaire pour poursuivre notre combat. La balle est désormais dans le camp du gouvernement.

Il faut privilégier l’intérêt supérieur du pays. Mais les dirigeants politiques doivent également apprendre à mieux communiquer avec la population. Une réforme d’une telle ampleur ne peut être imposée sans pédagogie ni concertation.

Je rappelle enfin que le rapport du comité d’experts sur la réforme du système de pension n’est pas un document définitif. Même dans sa version préliminaire, il souligne clairement que « all stakeholders must be able to know exactly what’s in it for them and for others also ». Pourtant, les grandes orientations de cette réforme ont été dévoilées lors de la présentation du budget, alors que même plusieurs parlementaires de la majorité n’en connaissaient pas le contenu.

Une réforme de cette importance exige de la transparence, de la consultation et du temps. Nous ne pouvons pas transformer un pilier fondamental de notre système de protection sociale dans la précipitation, sans associer les principaux partenaires de la société.

 

Propos recueillis par Jean-Denis Permal

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