YAN DE MAROUSSEM
« Enfant déjà, tu étais à mes yeux cette grande dame. J’aimais toujours que tu sois au centre de mes dessins. Ô majestueuse montagne, toi la reine de la péninsule du Morne. Belle et silencieuse, tu trônes en gloire. Tu gardes en ton âme l’histoire de l’île, tu habites mes espaces dans le temps. En mes veines apparentes ruisselle le jus de l’existence. Grâce à tes courbes tu me façonnes. Sculpté à jamais, je te suis reconnaissant. »
Il existe des lieux que l’on découvre. Et puis il existe des lieux qui nous accompagnent toute une vie. Le Morne Brabant appartient à cette deuxième catégorie. Je ne me souviens plus exactement du premier dessin où tu es apparue. Je me souviens seulement que, déjà enfant, tu étais toujours présente. Lorsque je dessinais un paysage, ta silhouette trouvait naturellement sa place au centre. Tu étais cette grande dame qui dominait l’horizon, mystérieuse et familière à la fois. Je ne savais pas encore pourquoi. Peut-être certaines rencontres sont-elles inscrites en nous bien avant que nous en comprenions le sens.
Les années ont passé. Puis, un matin de mai 2004, mes pas m’ont conduit pour la première fois sur tes sentiers. Je pensais découvrir une montagne. En réalité, j’allais commencer une longue histoire avec elle. Dès cette première ascension, tout m’a marqué : la puissance du relief, les passages escarpés, cette sensation d’isolement face à l’immensité de l’océan, la force du basalte, mais aussi cette énergie particulière qui se dégage de ce lieu. Le Morne n’était pas simplement beau. Il était vivant. Depuis plus de 22 ans, cette montagne accompagne une grande partie de ma vie. J’ai eu le privilège de la parcourir des milliers de fois, d’y guider des visiteurs venus des quatre coins du monde, de partager avec eux des moments d’effort, de découverte et d’émerveillement. Et pourtant, après toutes ces années, elle continue de me surprendre. C’est peut-être cela la magie du Morne. Il ne change presque jamais. Mais celui qui le regarde, lui, change constamment. Aucun lever de soleil n’est identique au précédent. Aucun coucher de soleil ne possède exactement les mêmes couleurs. Aucune ascension ne procure la même émotion. La montagne demeure, mais notre regard évolue.
Une montagne façonnée par le temps. Dressé à l’extrémité sud-ouest de Maurice, dominant la péninsule du Morne et le lagon qui l’entoure, le Morne Brabant culmine à 556 mètres. Sa silhouette imposante raconte d’abord une histoire géologique. Celle d’une île née du feu des volcans, sculptée lentement par les forces naturelles. Le basalte, la pluie, le vent et l’océan ont façonné au fil des siècles ces falaises qui semblent aujourd’hui dialoguer avec le ciel.Mais le Morne porte aussi une autre mémoire.
Une mémoire humaine. À la fin du XVIIIe siècle, cette montagne devint un refuge pour des esclaves marrons qui avaient choisi de fuir la servitude et de chercher, dans ses reliefs difficiles d’accès, un espace de liberté. Cette histoire a marqué profondément l’identité du lieu. Le Morne Brabant n’est pas seulement un monument naturel. Il est devenu un symbole universel de résistance, de dignité et de liberté. En 2008, son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO est venue reconnaître cette valeur exceptionnelle : celle d’un lieu où la beauté d’un paysage rencontre une page majeure de l’histoire humaine. Mais la véritable richesse du Morne ne se limite pas à ce que l’on voit. Elle se découvre aussi dans ce qui est plus discret. Dans ce qui demande de prendre le temps de regarder.
La fleur qui défie les vents. Lorsque je suis monté au Morne pour la première fois, j’ai découvert une merveille qui allait toujours m’émerveiller : ces arbustes anciens, accrochés aux pentes rocheuses, portant des fleurs d’une incroyable délicatesse. La Trochetia boutoniana.
Notre fleur nationale. Une espèce endémique du Morne Brabant. Elle pousse là où les conditions semblent pourtant difficiles. Sur ces hauteurs exposées aux alizés, parfois à partir de quatre cents mètres d’altitude, alors que le sommet domine à 556 mètres. Durant l’hiver austral, les vents peuvent souffler avec une grande intensité sur cette péninsule ouverte sur l’océan. Et pourtant, ces arbustes résistent. Ils s’enracinent. Ils persistent. Puis, de mai à septembre, ils offrent leur magnifique floraison aux couleurs rouges ou rosées. Chaque année, lorsque je les retrouve, le même sentiment revient. Une admiration profonde. Car cette fleur raconte quelque chose d’universel. Elle nous rappelle que la beauté ne naît pas toujours dans la facilité. Que certaines forces se construisent dans l’adversité. Que la fragilité apparente peut parfois cacher une incroyable capacité de résistance. Le Morne enseigne cela sans jamais prononcer un mot.Entre ciel et océan. Il suffit parfois d’atteindre les hauteurs et de laisser son regard se perdre. Alors apparaît un spectacle difficile à décrire. Le lagon.
Depuis les crêtes du Morne, l’océan dévoile une palette infinie de couleurs. Le turquoise des eaux peu profondes. Le bleu profond des passes. Les nuances de jade, d’azur et de lumière qui changent selon les heures et les saisons. On pourrait croire connaître cette vue par cœur.
Mais il n’en est rien. Car la nature ne se répète jamais. Parfois, les nuages arrivent rapidement, poussés par les alizés. Ils enveloppent la montagne, cachent le paysage quelques instants, puis une rafale suffit à les disperser. Soudain, le ciel s’ouvre. La lumière revient. Le lagon réapparaît dans toute sa splendeur. Et l’on reste là, simplement à contempler. Il y a des beautés auxquelles on ne s’habitue jamais. Au-dessus des falaises, il arrive aussi d’apercevoir le vol élégant du Paille-en-queue. Sa présence est discrète. Presque silencieuse. Il accompagne la montagne comme un symbole de liberté en mouvement, rappelant que le Morne est encore aujourd’hui un sanctuaire où l’homme et la nature semblent partager une même quête : celle d’un espace où l’on peut respirer pleinement.
Une montagne qui accompagne les défis.Au fil des années, le Morne est également devenu un terrain de jeu extraordinaire. Non pas un lieu à conquérir. Mais un espace pour se dépasser.Car on ne gagne jamais contre une montagne.On apprend simplement à évoluer avec elle.
C’est dans cet esprit qu’est né l’un de mes défis les plus marquants : réaliser quinze montées et descentes successives du Morne Brabant en vingt heures. Certains y verront seule une performance sportive. Pour moi, cette aventure représentait aussi une rencontre encore plus profonde avec ce lieu. Pendant ces longues heures, la montagne a été mon rythme. La lumière du jour. Les couleurs du crépuscule. Puis l’obscurité de la nuit. Chaque moment apportait une sensation différente. Ce que je garde aujourd’hui n’est pas seulement le souvenir d’un effort physique. C’est celui d’une présence. Le sentiment rare d’être totalement connecté à un endroit qui m’accompagne depuis tant d’années.Ce que le Morne transmet. On me demande parfois combien de fois je suis monté au Morne.Je souris. Car le nombre importe finalement peu.Ce que je retiens, ce sont les instants. Les premiers rayons du soleil. Les pluies tropicales soudaines. Le parfum de la végétation après l’averse. La fraîcheur du vent sur les hauteurs.Les silences partagés au sommet. Les regards émerveillés des personnes que j’ai accompagnées. Toutes ces petites choses qui, mises bout à bout, construisent une relation. Le Morne n’est pas un simple paysage. Il est une expérience. Il nous apprend la patience.
L’humilité. Le respect. Il nous rappelle que la nature n’est pas un décor qui nous appartient, mais un héritage dont nous sommes responsables. Depuis des millions d’années, cette montagne regarde passer le temps. Elle a connu les tempêtes. Les générations. Les histoires humaines. Elle était là avant nous. Elle sera encore là après nous. Nous avons simplement la chance immense d’en être les gardiens pendant notre passage. Aujourd’hui encore, lorsque j’aperçois sa silhouette au loin, je retrouve l’enfant qui la dessinait sans savoir pourquoi. Je crois qu’il avait déjà compris une chose essentielle.Certaines montagnes ne sont pas faites pour être conquises. Elles sont faites pour être rencontrées.
Le Morne Brabant est plus qu’un sommet. Plus qu’un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Plus qu’un symbole historique. Il est un lien entre la terre et le ciel. Entre la mémoire et l’avenir. Entre la force du basalte et la délicatesse d’une fleur. Entre le souffle du vent et le vol libre d’un oiseau. Il est cette montagne qui nous rappelle que la liberté est un trésor fragile, que la nature est précieuse, et que parfois, pour retrouver l’essentiel, il suffit simplement de marcher. Le Morne ne demande rien. Il demeure.
Entre ciel et océan. Silencieux. Majestueux. Vivant. Et pour ceux qui prennent le temps de l’écouter, il continue, jour après jour, de raconter son histoire.
