PAUL F. DE SOUZA

Aujourd’hui, force est de constater que le « pouvoir intellectuel » est associé à la médiatisation. Mais on peut noter une évolution de la personne même de l’intellectuel. Initialement introduit dans la sphère médiatique en raison de ses compétences supposées, il s’expose, quand il ne le recherche pas, à en devenir une « créature ».

PAUL F. DE SOUZA

Là encore, il est facile de repérer tel savant, tel philosophe, tel historien, tel sociologue, qui, ayant depuis longtemps délaissé ses chères études et l’atmosphère studieuse des laboratoires, se contente de quelques essais vite troussés pour entretenir sa notoriété. Cela suffit à lui permettre de fournir à qui veut l’entendre ses leçons de morale, à retenir l’attention des puissants, à continuer, enfin, de pérorer sur l’état du monde.

À ces « faiseurs d’esprit », nos camarades italiens ont donné un nom : ils s’en moquent franchement en les désignant comme des « totologos », des « toutologues », c’est-à-dire des spécialistes de tout qui sont des savants de rien…

On aimerait que ce sens de la dérision soit mieux partagé. Il n’en est rien. Bien au contraire. Dans l’extrême confusion des idées qui règne, sous l’empire des théories postmodernes de tout poil, le champ est désormais libre à tous les histrionismes, à toutes les impostures. Au fond, la gloire de l’intellectuel postmoderne n’a définitivement plus grand-chose à voir avec ses travaux. De réputé, il est devenu notoire et de notoire il a atteint la célébrité. Dès lors il répond parfaitement à la définition, du people, de l’homme célèbre : celui qui est connu pour être connu.

II nous faut, pour conclure, évoquer le dernier avatar d’une des figures de « l’intellectuel » à travers les âges. Nous voulons parler de l’intellectuel prétendant au rôle de conseiller du Prince. Certes, cette figure vient de loin. Du philosophe Roi à la prétention d’éclairer le monarque, l’histoire est riche de cette relation entre le savant et le politique. Seulement, les sages précautions, tendant à distinguer soigneusement l’éthique de la conviction, qui est au principe des devoirs du premier, de celle de la responsabilité, qui est le noble fardeau du second, ces précautions axiomatiques, sont, depuis longtemps, jetées aux orties.

Et c’est ainsi que l’intellectuel, devenu « expert », ne conseille plus, il commande.
Il commande, surtout, directement au personnel politique qui, intimidé, désormais aussi trop souvent inculte, croit trouver dans la « science » des solutions à des questions qui n’en relèvent pas.

Aussi bien, la présence de l’intellectuel expert dans les cercles du pouvoir est-elle en raison inverse du pouvoir abandonné de ces cercles.

Alors, dans ces conditions, et s’agissant de cette variété postmoderne de l’intellectuel que sont les « experts », la question est-elle vraiment de s’inquiéter qu’ils restent silencieux ? N’est-elle pas plutôt de souhaiter qu’ils se taisent ?