Paula Lew Fai

Pep Admirab ! Je n’ai jamais bien saisi le sens de cet attribut souvent accolé au peuple de Maurice, surtout en situation de souffrance. Tant de sentiments mêlés, diffus peuvent s’y associer. Compassion, vraie ou feinte, condescendance, impuissance devant la docilité, le « triangaz », ce fameux débrouillardise connu et reconnu, frisant les illégalismes, ironie et humour noir… C’est si facile, une belle étiquette qui rassure tout le monde. Malgré fractures et fissures, le peuple sait se contenir. Il est admirable. On ne craint rien.

Qu’est-ce l’admiration ? En principe, c’est ce que nous ressentons lorsque nous découvrons quelque chose ou quelqu’un disposant de qualités hors du commun. Descartes la définissait comme « une subite surprise de l’âme, qui fait qu’elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires ».

Entre émotion et motivation, l’admiration est source d’inspiration pour celui qui sait reconnaître la supériorité d’autrui ou de quelque chose. Supériorité en qualités qui peuvent susciter l’admiration et interpeller sur nos rapports au monde.

Aujourd’hui, oui, « lepep admirab » prend tout son véritable sens. Cette « subite surprise de l’âme » comme disait Descartes, ou de l’être devant l’inattendu, devant un mouvement qui surgit interpelle. Non comme un refoulé qui, à force d’être écarté et maintenu à distance du conscient, à force d’énergie constante, se délivre dans la violence et la transgression de l’interdit. Ce qui provoque l’admiration aujourd’hui, c’est la prise de conscience intergénérationnelle des souffrances de tout un peuple, comme l’a dit haut et fort le Cardinal Piat. Les souffrances ne sont plus réservées à certains, ces éternels laissés pour compte, tous ces ingrats qui resteront toujours sur leur faim, en dépit de toute l’aide apportée. Sans hiérarchiser les besoins et sans les découper en primaires et secondaires selon Maslow, c’est sur tout leur spectre qu’ils se révèlent dans leur tragédie : besoins physiologiques (manger, boire, se vêtir…), besoins de sécurité (logement, revenus, sécurité physique contre la violence et la délinquance, sécurité morale et psychologique, stabilité familiale, sécurité médicale….), besoins d’appartenance reconnue et valorisée, besoins d’estime, de reconnaissance, de considération, besoins de s’accomplir, de mettre en valeur son potentiel. Tous, nous sommes confrontés au MANQUE. Un manque qui peut être identifié, dont les multiples facettes revêtent plus ou moins de prégnance selon les groupes et individus mais qui dans sa totalité fédère les consciences individuelles. Besoins et aspirations vont de pair. De préoccupations à l’angoisse face au manque réel et/ou potentiel, se formulent des aspirations collectives à un état de mieux-être, à des conditions du système social et politique qui puissent mieux le garantir. Les aspirations sont à la charnière du personnel et du social. Collectives, elles s’expriment dans l’ensemble des structures sociales et culturelles et le mouvement historique qui leur donne le support pour se manifester. Leur développement va de pair avec les représentations et les valeurs associées à Autrui, aux groupes sociaux, au système politique, économique et juridique sur lesquels se perpétue ou se renouvelle une société, les rapports de pouvoir qui clivent ou élargissent l’espace citoyen et les actions possibles pour les transformer. À Paul Henry Chombart de Lauwe, directeur du laboratoire de Psychosociologie et d’Ethnologie Sociale (EHESS / CNRS) et à toute l’équipe de chercheurs, dont sa femme Marie José, résistante, ancienne déportée et directrice de ma thèse de doctorat, je dois toute une formation sur cet axe de la recherche : Dynamiques culturelles et Transformations Sociales.

Dans les mouvements collectifs qui jalonnent ce nouveau chapitre de l’histoire mauricienne, c’est l’idée de « synergie » qui peut être évoquée : en tant que résultat d’une action collective, résultat qui est supérieur à la somme des résultats des actions des individus.

En biologie, et dans l’étude des systèmes complexes, on parle d’« émergence » pour décrire une entité regroupant divers composants où l’on voit apparaître en son sein des propriétés ou des sous-systèmes qui ne figurent dans aucun des composants initiaux.

C’est cela. Synergie ou Émergence, elle peut être transitoire. Mais elle est primordiale pour générer une autre dynamique. Tout dépendra des conditions de la stabilisation / renforcement de l’agrégat des forces en présence. Alain Touraine, sociologue des mouvements sociaux, dira que tout mouvement social suppose un principe d’identité (la défense rassemblée des intérêts), un principe d’opposition (référence à un adversaire clairement identifié) et un principe de totalité (pas de morcellement dans les objectifs, les conduites à tenir).

Ces trois principes sont aujourd’hui présents. Au-delà des différenciations sociales (âge, genre, classes sociales), ils peuvent favoriser un vrai combat pour une île Maurice indépendante dans sa Constitution, ses institutions, ses hommes et ses femmes. D’une fierté de l’inconscience soumise (le fameux Lepep admirab), on est passé à une fierté de la conscience active et collective. Enn sel lepep. L’indépendance se conquiert. Dans les consciences. Sur le long cours.

Et pour reprendre Durkheim (1858-1917), la solidarité mécanique qui fonctionne de manière automatique surtout quand elle est manipulée – que nous connaissons trop bien à travers le communalisme – car résultant des liens de similitude réels ou fantasmés dans la condition humaine se déplace graduellement. Les nouvelles générations, de par la diversité des activités humaines, interdépendantes, moins soumises aux contraintes par les normes de la société traditionnelle, plus ouvertes aux processus d’émancipation aspirent à présent à une solidarité organique, choisie et non plus subie. Les cultures d’origine ne sont pas pour autant reniées ; l’héritage est trié, assumé dans ce qu’il a de particulier et d’universel. Le vrai partage peut alors s’opérer sans démagogie, sans exploitation à des fins électoralistes. Un vrai processus d’émancipation peut ainsi libérer les consciences et générer de nouvelles dynamiques sociales.

Pour cela, nous devons savoir tirer les leçons des mouvements sociaux passés et présents de par le monde. Il y aura des rivalités internes, des tentations de pouvoir, des conflits d’intérêts, des contradictions dans les discours et les actions, des incohérences, bien des apprentissages à faire… Il y aura des aléas, des embûches, mais le chemin est déjà pris vers une appartenance porteuse de fierté, celle d’être un peuple au cœur amoureux de vraies libertés.

Prêt à lutter pour ce dont il est admiratif.

Pour le passé, le présent et le futur.

« L’arrogance précède la ruine, Et l’orgueil précède la chute ». Proverbes 16-18