PAULA LEW FAI
Nous sommes au Moyen Âge.
Et nous assistons à de courtes pièces comiques, les « farces ». L’un des personnages est un homme naïf et crédule qui se fait berner, victime du mépris généralisé.
Si facile de rire, d’un rire gras à un personnage de fiction, de se projeter sur autrui pour nier que nous sommes des dindons, dodus, gavés, sans jugeote. Trop souvent décervelés. Vaniteux de surcroît.
Mais, nous ne sommes pas à l’époque médiévale en France. Nous sommes bel et bien sur notre île Maurice, si chère à notre cœur.
Attendez ! Arrêtez de rire. Le peuple est un « pep admirab » ! Effectivement. Mais ce fut dans la nuit des temps sauf à de rares sursauts quand la survie est vraiment menacée.
De farce en farce, ce ne sont plus de courtes pièces comiques. C’est une véritable saga – désignant à l’origine un récit historique ou mythologique de la littérature scandinave médiévale, qui retrace l’histoire d’une famille ou d’un héros sur plusieurs générations. Nous y voilà. Nous aimons emprunter des « trucs » du Moyen âge. Nous ne sommes pas « choosy ». Peu importe le lieu d’origine géographique. Nous empruntons allégrement.
Alors, venons-en à la dernière farce en date : l’appel lancé par Roshi Bhadain à M. Pierre lors du meeting du Reform Party en la présence d’Alan Ganoo :
« Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église ».
Grotesque. Ce n’est pas parce qu’il a cité un passage de Saint Mathieu (chapitre 16, verset 18). Ce texte fondateur du christianisme est dévoyé ici. Du n’importe quoi pour attirer, séduire. Sydney Pierre comme roc inébranlable sur lequel fonder une communauté. Politique ! Avant de s’approprier tout texte, toute parole, toute image, la prudence est de rigueur surtout quand il s’agit de références connues et enregistrées de siècle en siècle.
Le peuple va applaudir, peu importe ce qu’on met en scène. Il est si crédule, bon enfant. Il y a eu des huées pour Ganoo, certes. Au-delà, qui reprochera à Roshi Bhadain de vouloir étendre son « Église » sur un roc par-ci, un autre par là ? Selon les circonstances, selon le vent. Nous avons tellement pris l’habitude de ces volte-face que notre ADN prendra bientôt ce pli.
C’est qui, les dindons ?
Nous le sommes, n’en déplaise à beaucoup. Nous nous laissons gaver, crédules à chaque élection. Programme politique, économique et social ? Vocabulaire médiéval. Depuis surtout une décennie, ce sont des sucreries dont nous raffolons. Nous ne réfléchissons plus puisque de toutes les façons, c’est du même au même. Les sagas se ressemblent puisque ce sont des « familles » ou groupes d’amis, amies qui sont de vrais patriotes et prêchent toujours le bien-être du peuple. Or, nous savons que dans les coulisses ou à la vue de certains.es, des échanges ou tractations / transactions s’opèrent au détriment de ce même bien-être. Impuissants.es, nous le sommes. Le plus gros danger qui nous menace est ce vide abyssal qui nous paralyse à tous les niveaux avec un rituel électoral et ses enchères de dernière minute.
Avant cette toute dernière farce du Reform Party, nous avons assisté à une autre, autrement plus conséquente : la refonte de la pension universelle.
Le pouvoir nous pense bêtes, incapables de comprendre les nécessités structurelles, irresponsables, égoïstes, centrés sur nos besoins propres et incapables de réfléchir à l’avenir de nos enfants. Ils et elles devront se plier car les experts détiennent la formule, celle magique qui nous sortira de ce gouffre. Ils et elles finiront par se montrer responsables car nous, élites choisies par vous, maîtrisons mieux que vous le destin du pays. Aucune excuse pour avoir manqué de respect dans la communication, d’avoir osé outrepasser les promesses, d’avoir eu l’arrogance de se croire au-dessus de toute erreur de jugement. Cette farce-là continuera à marquer les esprits et commence heureusement à les mobiliser. Paroles, paroles…
Kugan Parapen révèle récemment que les promesses électorales faites au sujet de la pension universelle étaient dues au fait de la situation d’enchères mise en place par le MSM pour gagner les élections. Encore une autre farce. Comme une sorte de révélation quasi « épiphanique », à savoir, une révélation soudaine, une illumination inattendue ou une manifestation marquante d’une réalité jusque-là cachée.
Pour qui nous prend-on ? De vrais dindons, bêtes, irrémédiablement bêtes avec une absence d’esprit critique, entretenue par notre système éducatif et cultivée par ceux et celles qui nous gouvernent.
Nous sommes bien conscients, en dépit de ces « maîtres à penser », qu’il existe :
– Une crise de représentation : le sentiment que les partis traditionnels ne répondent plus aux attentes concrètes des citoyens
– Des incertitudes économiques et sociales : les craintes liées au déclassement, aux inégalités accrues, aux transformations rapides du marché du travail, au désespoir des jeunes et des seniors
– Nos peurs du lendemain et nos croyances : Malgré tout, en nous est l’espoir que vous serez à la hauteur de vos paroles
Toutefois, à vous, « honorables » mesdames et messieurs, nous disons
« Vous êtes prêt (…) à prendre la vie pour une espèce de polichinellerie (1), à laquelle il serait niais de s’intéresser trop, avec des pantins qui vont et viennent, sans personnalité, et des accidents qui n’arrivent que pour meubler la scène ».
Edmond de Goncourt, Journal, 1861, p.896.
(1) Une polichinellerie désigne une action ou une parole bouffonne, un comportement brouillon, une attitude inconséquente. Ce terme est dérivé du célèbre personnage de marionnette Polichinelle.

