JEAN-JACQUES SAUZIER

Promotion automatique. L’annonce est tombée au grand soulagement de beaucoup. COVID-19 oblige, les considérations sanitaires priment. Comment organiser des examens dans de pareilles conditions ? Comment réduire à zéro les risques ? Pratiquement impossible. Et au fond, cela arrange tout le monde.

JEAN-JACQUES
SAUZIER

Le ministère de l’Éducation peut faire l’économie d’une réflexion ardue pour proposer un plan d’action complexe et prendre une décision courageuse, les enseignants n’auront pas à corriger d’interminables copies, les élèves qui n’avaient pas été très sérieux durant l’année se retrouveront à la même table que ceux qui ont sacrifié leurs heures pour l’étude, les parents sont soulagés de savoir leurs enfants protégés du méchant virus, mais aussi (et surtout ?) dans le cas des redoublants, ne pas avoir à payer une année supplémentaire de cours particuliers.

La décision est bonne quand on ne voit pas plus loin que le bout de sa réélection, quand certains ne voient pas plus loin que le prochain PRB ou que d’autres ne voient pas plus loin que l’intérêt de leurs progénitures, et tout cela au détriment de la nation. Oui, as one nation est si facile à chanter. Avoir de grands principes et s’en vanter aussi. Mais vivre ces principes, surtout quand cela nous coûte, ce n’est pas si simple.

Cette réflexion est le fruit de mon vécu comme élève de l’éducation publique et de mes dix années d’expérience comme enseignant du cycle secondaire. Je suis conscient que beaucoup ne seront pas d’accord avec moi, que certains seront vexés et pour ceux-là je reste ouvert à toutes les discussions autour d’une pâtisserie.

En sus d’enseigner, je suis chef de section de la Grade 10. En majorité, mes protégés sont des élèves promus automatiquement en 2019, car ils ne pouvaient pas redoubler leur Grade 9 et prendre part aux examens de la NCE (National Certificate of Education). Réforme oblige, ils ont été poussés vers le niveau supérieur, sans savoir la base de la Grade 9, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas pu avoir plus de 40 %.

Par exemple, si l’on considère l’une des matières principales à ce niveau, l’anglais, ces élèves n’en ont qu’une maîtrise approximative alors que la majorité de ce qu’ils étudient en Grade 10 est en anglais. Quand on maîtrise à peine la langue, il est difficile de comprendre et de montrer sa compréhension. J’ai vu dans les premiers mois des élèves s’accrocher et essayer, mais la réalité rattrape toujours. Leur base était insuffisante et ils ont décroché. Cela bien avant le premier confinement. Là, Madame la Ministre annonce qu’ils prendront part aux examens de la SC en 2022.

Il est important de souligner le beau travail des communicants du ministère concerné. Il est dit très subtilement que l’établissement a le droit de ne pas faire monter un élève qui n’a pas acquis le niveau nécessaire. Jolie petite porte de sortie pour n’avoir pas à prendre la responsabilité d’une décision… concrètement l’établissement se base sur quoi pour évaluer si un élève a le niveau ou pas ? Les examens du deuxième trimestre ? Le parent peut dire que son enfant a beaucoup travaillé depuis ces derniers résultats. Au final, l’établissement se retrouve acculé et forcé d’aller dans le sens de l’annonce très populiste du Ministère.

Je suppose que les techniciens de l’éducation qui conseillent, sans une expérience réelle et actuelle du terrain, ont considéré que les galopins allaient se réformer en voyant leur échec en Grade 9 et que cette fois encore, conscient de la situation, ils allaient faire preuve de maturité et rattraper leur retard en Grade 9, Grade 10 et produire les cinq Credits demandés. Les parents aussi le croient ou l’espèrent. Pourtant, la réalité rattrape toujours les bons sentiments et l’incapacité à voir le réel.

Et sans être grand clerc, je devine la suite. Ou bien le Gouvernement réduira le nombre de Credits pour passer en Grade 12 ou bien il maintiendra sa position et enverra les élèves au casse-pipe. Ceux qui voudront tenter leur chance de nouveau auront à débourser 15 k. Beaucoup ne pourront pas se le permettre : ceux qui ont plus d’un enfant, ceux qui ont perdu leurs emplois à cause du Covid-19 ou ceux qui vivent ordinairement dans l’indigence et la précarité.

Hors du système éducatif où iront-ils ? Ceux qui ont les moyens pourront aller faire un foundation course auprès de grandes universités internationales pour retourner dans le système. D’autres finiront dans les centres d’appels ou les hôtels. Par expérience je sais que les premiers vous exploitent, les seconds aussi d’ailleurs, mais qu’avec la fermeture indéfinie du territoire le tourisme périclite. Que reste-t-il ? Sans School Certificate, sans argent, il ne reste que la débrouille, les métiers aliénants et sans avenir ou tout simplement l’illégalité du trafic et de l’argent facile.

Nous pouvons être un grand peuple, mais nous avons nos vilains défauts. Comme celui de se dire en toutes circonstances que cela n’arrive qu’aux autres. De se dire vitement que le problème ne me concerne pas parce que je n’ai pas d’enfants ni veux en avoir, je ne suis pas enseignant, mon enfant va dans une école privée, mes enfants ont fini leurs études, j’ai peur de mourir, sécurité avant tout. Bref, comme le dit si joliment cette savoureuse expression créole : fer kouma bef dan disab (chacun pour soi).

Cela n’est pas possible. Comme je me plais à le dire à mes élèves en sociologie, toutes les parties d’une société sont interconnectées et interdépendantes. L’enfant que le système éducatif broie et éjecte peut être celui qui va vous planter un couteau pour une dose de drogue synthétique. Mais surtout, quand on dit à des enfants qu’ils seront promus sans avoir fait suffisamment d’efforts et de sacrifices, quelles valeurs proposons à nos enfants ?

Je suis enseignant parce que j’ai redoublé une classe et parce que j’ai eu très honte d’avoir échoué. Je n’ai manqué de rien, j’avais juste une préférence pour les filles et les livres pas au programme. Et cette année à traîner ma honte m’a forcé à changer, à sacrifier tout ce que j’aimais pour pouvoir entrer à l’université de Maurice. Mes parents n’avaient pas des millions pour un foundation course pour rattraper mes bêtises.

J’ai eu de très bons enseignants, de très mauvais aussi. J’ai eu peur de certains et j’en ai respecté plus encore. Ils m’ont transmis des valeurs qui me portent encore : courage, effronterie, goût de l’effort et du travail bien fait, sens du bien commun et de l’intérêt public.

Je pose ma question autrement, avons-nous aujourd’hui des valeurs à proposer à nos enfants ? Ou bien le but du jeu n’est qu’une grande maison dans un quartier chic et un SUV toutes options ? Qu’importe si ce n’est pas très juste, qu’importe si l’on piétine les efforts de ceux qui ont tout donné, qu’importe si l’on offre des passe-droits pour circonstances atténuantes… ce qui importe c’est de monter. D’être au sommet. Je ne suis pas bien sûr que c’est ainsi, avec de petites individualités que l’on fait une grande nation…

Je pose la question à Madame la Ministre de l’Éducation, l’Honorable Leela Devi Dookun-Luchoomun, à ma patronne d’une certaine façon. Mon expérience n’est rien auprès de la vôtre, chère madame, j’ai tout à apprendre. Dites-moi, quand vous permettez à des milliers d’enfants de passer en classe supérieure sans passer par l’évaluation des acquis, quel message pensez-vous que vous envoyez ? Quel est le plan sur le long terme ? Éclairez-moi, je n’ai pas vos lumières.

ACCROCHES

« L’enfant que le système éducatif broie et éjecte peut être celui qui va vous planter un couteau pour une dose de drogue synthétique. Mais surtout, quand on dit à des enfants qu’ils seront promus sans avoir fait suffisamment d’efforts et de sacrifices, quelles valeurs proposons à nos enfants ? Mais surtout, quand on dit à des enfants qu’ils seront promus sans avoir fait suffisamment d’efforts et de sacrifices, quelles valeurs proposons à nos enfants ? »

« Madame la Ministre de l’Éducation… quand vous permettez à des milliers d’enfants de passer en classe supérieure sans passer par l’évaluation des acquis, quel message pensez-vous que vous envoyez ? »