À l’occasion de la Journée internationale du travail, le ministre du Travail et des Relations industrielles, Reza Uteem, détaille les priorités de son ministère : réformes du droit du travail, relance du dialogue social, santé mentale en entreprise et gestion de la pénurie de main-d’œuvre. Il veut mettre la santé mentale et les réformes du travail au centre des préoccupations. Dans l’entretien qui suit, il revient également sur les tensions politiques au MMM et les défis économiques à venir.
Vous avez organisé cette semaine un atelier de travail. Pouvez-vous nous expliquer dans quel contexte il s’inscrit ?
Cet atelier s’inscrit dans une semaine d’activités organisée par mon ministère à l’occasion de la Journée internationale du travail du 1er mai. L’objectif n’était pas uniquement symbolique, mais bien de créer un véritable espace de réflexion et de consultation autour des grands enjeux du monde du travail. Nous avons commencé cette démarche par une mission à Rodrigues, où nous avons tenu une série de séances de travail avec le commissaire, les chefs de départements ainsi que les membres de la commission responsables du Travail et de l’Emploi. Nous avons également rencontré les syndicats de Rodrigues. Cette étape était essentielle pour mieux comprendre les réalités spécifiques du marché du travail dans l’île. L’idée est de renforcer la coopération entre Maurice et Rodrigues afin d’améliorer les conditions des travailleurs rodriguais et de faciliter la gestion des conflits avec les employeurs mauriciens.
Quelles ont été les autres étapes de cette semaine d’activités ?
Nous avons poursuivi avec une Job Fair à Flic-en-Flac, qui a connu un franc succès, avec une forte participation des entreprises et des demandeurs d’emploi. Ensuite, nous avons tenu deux réunions majeures : la première avec les représentants des principaux syndicats du pays, et la seconde avec les organisations patronales. L’objectif était clair : écouter, échanger et identifier les améliorations nécessaires dans les services offerts par le ministère.
Les discussions ont été franches et constructives. Plusieurs préoccupations ont été soulevées, notamment la nécessité de réduire les délais de traitement des dossiers et d’améliorer l’efficacité des institutions connexes, comme la Commission de Conciliation et de Médiation.
Vous avez également évoqué la relance du dialogue social…
En effet. Lors de ces réunions, j’ai annoncé que nous avons obtenu l’aval du Cabinet pour reconstituer le National Tripartite Council. Cette instance sera centrale pour discuter des réformes à venir. Après les Assises du Travail et de l’Emploi tenues l’année dernière, nous avons analysé l’ensemble des recommandations et identifié une douzaine de thèmes prioritaires. Ces propositions seront soumises au National Tripartite Council pour délibérations, avant d’être présentées au Cabinet. Nous voulons une approche concertée, où syndicats, employeurs et gouvernement travaillent ensemble.
Quels sont les principaux chantiers identifiés ?
Plusieurs réformes structurantes sont à l’étude. Parmi les plus importantes figurent la mise en place de la semaine de 40 heures et la redéfinition du statut de travailleur. Actuellement, seuls les travailleurs gagnant moins de Rs 600 000 par an sont couverts par certaines dispositions légales. Nous souhaitons revoir ce seuil afin d’élargir la protection.
Nous allons également revoir le Workfare Programme, moderniser le Portable Retirement Gratuity Fund et adapter le cadre légal au télétravail et au FlexiTime. D’autres axes concernent l’indépendance des comités disciplinaires, le renforcement des pouvoirs de la Commission de Conciliation et de Médiation, ainsi que l’amélioration des mécanismes de résolution des conflits industriels. Nous comptons aussi réviser les Remuneration Orders par secteur et par profession.
Un changement est également prévu concernant les alertes de pluies torrentielles, n’est-ce pas ?
Oui. Nous allons soumettre au Cabinet les conclusions d’un comité interministériel visant à revoir le protocole applicable en cas d’avis de pluies torrentielles. Aujourd’hui, il existe une forme de discrimination entre les travailleurs du secteur public et ceux du secteur privé. Nous voulons y mettre fin. L’objectif est que tous les travailleurs puissent regagner leur domicile dans ces situations. Bien sûr, il y aura des exceptions pour les services qui doivent opérer dans des cas d’Emergencies.
L’un des thèmes majeurs de votre atelier concernait la santé mentale au travail. Pourquoi ce choix ?
Parce qu’il s’agit d’un enjeu fondamental et encore trop souvent négligé. Le thème retenu s’inscrit dans la perspective du Bureau international du travail (BIT), qui met l’accent sur l’environnement psychosocial. Ce thème coïncide avec la démarche du BIT dans le cadre des célébrations du Safety and Health at Work, Psychosocial Working Environment, Global Development and Pathways for Action. Et là, je dois vous dire que moi-même, j’étais surpris d’apprendre que presque un million de personnes meurent chaque année de troubles cardiovasculaires liés au stress du travail, des risques au travail.
Selon un consultant en Europe, les sociétés européennes perdent plus de 100 milliards d’euros chaque année parce qu’il y a une perte de productivité liée aux travailleurs dépressifs et qui n’arrivent pas à opérer de manière optimale à cause des troubles psychosociaux. À Maurice, nous ne pouvons pas rester insensibles à ce phénomène parce qu’un travailleur qui a des problèmes de santé mentale, non seulement doit être soigné, représente aussi un danger pour ses Co-Workers.
Quels sont les dangers concrets liés à ces troubles ?
Un travailleur en détresse psychologique peut représenter un danger pour lui-même et pour les autres. Un chauffeur d’autobus, par exemple, confronté à de graves difficultés personnelles, peut voir sa concentration affectée et mettre en danger ses passagers. De même, un employé opérant une machine à haut risque sous stress intense peut compromettre la sécurité de ses collègues. Cela montre à quel point la santé mentale doit être pleinement intégrée dans la gestion des entreprises.
Quelles solutions proposez-vous ?
Nous travaillons avec des experts internationaux pour élaborer des règlements obligeant les entreprises à identifier les risques psychosociaux et à mettre en place des mesures de prévention. Une fois ces risques identifiés, les employeurs devront agir pour protéger leurs employés. Il faudra aussi prévoir un accompagnement adapté pour les travailleurs en difficulté.
Vous faites également le lien entre santé mentale et violence au travail…
Absolument. À Maurice, le stress et la dépression sont souvent liés à des situations de violence au travail. Il faut rappeler que la violence au travail constitue une infraction grave, passible de sanctions pénales. La loi est claire : sous la section 114 de la Workers’ Rights Act, ces actes peuvent être punis de peines allant jusqu’à cinq ans de prison. Pourtant, dans la pratique, un grand nombre de cas ne sont jamais signalés. La raison est simple : les travailleurs ont peur. Peur de perdre leur emploi, peur de représailles, peur d’être stigmatisés. Résultat, ils souffrent en silence et continuent d’évoluer dans un environnement toxique.
Au-delà de la dimension humaine, il y a également un impact économique réel. Même si nous ne disposons pas encore d’études chiffrées à Maurice, il est évident que les entreprises subissent des pertes importantes en termes de productivité. Un employé en détresse psychologique, souffrant de stress chronique ou de dépression, ne peut pas donner le meilleur de lui-même. À l’échelle d’une organisation, cela se traduit par des millions de roupies de pertes.
Face à ce constat, nous avons décidé d’agir. Mon ministère travaille actuellement avec des experts internationaux à l’élaboration de nouveaux règlements. L’objectif est clair : obliger chaque entreprise à identifier les risques psychosociaux présents dans son environnement de travail. Une fois ces risques identifiés, les employeurs devront mettre en place des mesures concrètes de prévention. Il ne s’agit pas seulement de réagir une fois que le problème est installé, mais bien d’anticiper et de créer un environnement de travail sain. Par ailleurs, lorsque des cas de détresse psychologique sont identifiés, il est impératif que les travailleurs concernés puissent bénéficier d’un accompagnement adéquat. Cela passe par un soutien professionnel, mais aussi par des mécanismes internes permettant d’écouter, de protéger et de réhabiliter ces employés.
En parallèle, nous travaillons en étroite collaboration avec le bureau du Directeur des poursuites publiques afin de nous assurer que les auteurs de violences au travail soient sanctionnés. Mais au-delà des lois et des sanctions, il faut surtout un changement de culture. Les entreprises doivent promouvoir des valeurs de respect, de dignité et de responsabilité. Les syndicats ont également un rôle essentiel à jouer pour détecter et dénoncer ces situations. En somme, il s’agit d’un combat à la fois juridique, social et humain. Et nous sommes déterminés à le mener jusqu’au bout.
Faut-il renforcer l’encadrement médical et psychologique ?
Oui. Nous avons déjà formulé une demande pour recruter un médecin du travail. Il jouera un rôle clé dans l’élaboration des politiques et le suivi des cas. Mais les entreprises doivent aussi assumer leurs responsabilités, notamment en offrant un accompagnement psychologique et en mettant en place des mécanismes de plainte confidentiels.
Parlez-nous de l’intégration dans le domaine de l’inclusion dans le travail !
Un autre thème, qui est tout aussi cher à mon cœur, demeure l’intégration dans le domaine de l’inclusion dans le travail. Et je dois dire que j’ai moi-même, quand j’étais député de l’opposition, soulevé à plusieurs reprises ce problème. Le Training and Employment of Persons with Disabilities Board est complètement dépassé et fait que les entreprises ne respectent pas la loi et n’emploient pas le nombre de personnes avec handicap qu’elles devraient. J’en ai discuté avec mon collègue, le ministre Subron.
Je sais qu’il y a des consultations pour améliorer le Training et le recrutement des travailleurs avec un handicap. Au niveau de mon ministère, nous avons un programme qui subventionne en partie le salaire des handicapés qui sont recrutés par des entreprises. Mais malheureusement, depuis 2023, il y a eu seulement 22 cas, alors qu’il y a des centaines de travailleurs handicapés qui veulent contribuer. Je ne suis pas satisfait avec le nombre de personnes handicapées qui sont formées et recrutées par des entreprises. Je pense que l’exemple doit venir d’en haut, et cela doit commencer par la fonction publique. Je pense que, que ce soit la PSC ou la LGSC, elles devront faire un effort particulier pour assurer le recrutement des personnes handicapées et de même que des corps para-étatiques.
Le troisième thème choisi concerne l’emploi et la vision du secteur de l’emploi en 2050, c’est-à-dire un pays plus prospère, plus inclusif, plus soutenable. Donc, il cadre un peu avec la vision 2050 du gouvernement et là il y a au moins trois gros Challenges, trois gros facteurs qui vont déterminer le paysage de l’emploi en 2050.
Comment se présentera le travailleur mauricien de 2050 ?
En premier, il y a le facteur démographique. Aujourd’hui, nous avons une population vieillissante, un taux de natalité assez bas, ce qui fait que la population active est en train de diminuer rapidement. Nous avons une Shrinking Workforce et comme nous n’avons pas de ressources naturelles autres que nos plages, notre ressource humaine est vraiment la clé pour cette vision 2050.
Pour moi, le Mauricien travailleur de 2050 sera un travailleur qui sera Multi-Skills, Multi-Tasks. C’est quelqu’un qui devra s’adapter, qui le matin probablement travaillera dans un secteur, dans l’après-midi dans un autre, et le soir se consacrera à sa rééducation et sa formation. Donc, je suis content de la tenue de ce débat autour de la vision du travailleur en 2050. Et je suis particulièrement content d’avoir entendu le représentant de Business Mauritius parler de co-architectes. Il est grand temps que maintenant les travailleurs arrêtent de rester sur leur position et que les employeurs cessent de rester sur leur position.
Donc, il ne faut plus avoir ce dialogue de sourds où, d’une part ,vous allez avoir des travailleurs qui veulent travailler moins et gagner plus et d’autre part, l’entreprise qui veut payer moins et avoir plus de productivité. J’aime bien cette notion de co-architecture, d’écoute, de partage et d’engager un système de dialogue social pour avoir une Win-Win Solution. La semaine dernière, j’ai été invité au lancement de l’Human Capital Governance Forum et j’ai pris bonne note qu’aujourd’hui la ressource humaine est devenue une priorité pour les conseils d’administration.
Plusieurs secteurs évoquent une pénurie de main-d’œuvre. Comment y faites-vous face ?
Nous faisons effectivement face à un déficit de ressources humaines dans plusieurs secteurs. Pour y répondre, nous facilitons le recrutement de travailleurs étrangers tout en préservant l’emploi des Mauriciens. La priorité reste les travailleurs locaux. Le recours à la main-d’œuvre étrangère n’intervient que lorsque les entreprises ne parviennent pas à recruter localement.
Des mesures ont-elles été prises pour encadrer ce recours ?
Oui. Nous avons instauré un cadre légal pour garantir un recrutement éthique. Il est essentiel que les travailleurs étrangers ne soient pas exploités. Ils doivent être correctement formés, informés de leurs droits et ne pas encourir des frais de recrutement. Des progrès importants ont été réalisés pour rendre le système plus transparent et équitable.
Qu’en est-il des relations industrielles ?
Il reste des efforts à faire, notamment pour accélérer la résolution des conflits. Aujourd’hui, les procédures sont trop longues. Nous devons revoir certaines dispositions légales, car une justice lente est une justice inefficace, surtout dans le monde du travail.
Quel est le principal défi à relever ?
Le changement de mentalité. Employeurs et travailleurs doivent avancer dans la même direction. Nous devons promouvoir un véritable esprit de partenariat. Un travailleur heureux est plus productif, et une entreprise performante profite à l’ensemble de l’économie.
Vous avez passé plusieurs semaines à résoudre la crise qui avait secoué le MMM…
Je ressens une certaine tristesse à la fois pour le MMM et pour Paul Bérenger. Je pense que son expérience aurait été précieuse dans le contexte actuel. Il est regrettable qu’il n’ait pas suivi la volonté de la majorité des militants, qui souhaitaient rester au gouvernement. Je n’ai jamais compris cette logique. Gagner des élections pour ensuite renoncer à exercer le pouvoir me paraît contradictoire. C’est au gouvernement que nous pouvons réellement agir et mettre en œuvre un programme.
Après ce départ, qui porte le projet du MMM ? La responsabilité est désormais collective, portée par les instances du parti. Nous allons relancer nos activités sur le terrain, et nous constatons déjà un regain d’intérêt.
La révocation de certains membres du MMM, dont des conseillers municipaux, était-elle nécessaire ? Oui, pour une question de cohérence. Nous ne pouvons pas appartenir à deux formations politiques en même temps. Les règles sont claires et prévues par la loi.
Les conseillers municipaux n’ont toujours pas été informés…
Nous nous attendions que les conseillers prennent eux-mêmes les devants. Attendons de voir l’évolution de la situation !
La nomination du DPM se fait attendre… On parle de la nomination d’Arianne Navarre Marie…
Cette question relève de prérogatives du Premier ministre, même si nous avions formulé nos propositions.
Quel regard jetez-vous sur la situation économique internationale ?
Les tensions géopolitiques ont un impact direct sur les prix et sur notre économie. Le rôle du gouvernement est d’agir pour soutenir l’activité tout en protégeant les plus vulnérables et les PME.
Quel message souhaitez-vous adresser aux travailleurs ?
Je voudrais exprimer ma reconnaissance envers tous les travailleurs, mauriciens et étrangers, qui contribuent chaque jour à faire tourner l’économie. Je rends également hommage aux syndicalistes qui ont défendu les droits des travailleurs. La lutte continue, et nous devons avancer ensemble pour construire un monde du travail plus juste et plus humain.

