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Sachin Dussoye (SOA) : « Avec les prix, bon nombre de consommateurs retournent au riz ration »

Sachin Dussoye, vice-président de la Shop Owners Association (SOA), fait un état des lieux de la situation dans laquelle opèrent les boutiques du coin actuellement. Face à la concurrence des grandes surfaces et la hausse des prix des commodités courantes, l’association demande au gouvernement d’autoriser les boutiques du coin à opérer jusqu’à 21h durant les jours fériés et les dimanches pour qu’ils puissent améliorer leur situation financière. Dans l’interview qui suit, Sachin Dussoye souligne que « la colère est à son apogée », les consommateurs étant face à la hausse des prix des commodités de base suite au retrait des subsides par le gouvernement. Il dit constater également durant cette période que les gens qui avaient délaissé le riz ration ont commencé à en racheter pour leur consommation personnelle, car leur pouvoir d’achat est en baisse.

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Comment cela se passe-t-il au sein de la Shop Owner’s Association (SOA) après le décès du président de l’association, Santosh Ramnauth ?

Je tiens d’abord à rendre hommage à Santosh Ramnauth pour le bon travail qu’il a effectué avant de rendre l’âme avec le virus du Covid-19. Il a occupé le poste de président pendant plusieurs années. C’était un Hard Worker. Après l’assouplissement du protocole sanitaire, les choses ont commencé à se mettre en place. Nous allons nous réunir très prochainement pour prendre note de la situation afin d’aider les boutiquiers à mieux gérer les affaires.

Il n’est pas exclu dans ce contexte que nous sollicitions l’aide de Suttyhudeo Tengur, président de l’Association pour la protection de l’environnement et des consommateurs, dans l’espoir qu’il nous donne une idée sur notre projet de relance des activités des petites boutiques du coin. Pour le moment, je suis en train de travailler en concertation avec les membres, car durant la période de confinement, et après, nous n’avons pas encore effectué de sorties pour des rassemblements et revoir le comité exécutif.

Nous étions prêts à relancer nos activités, mais malheureusement, notre président est tombé malade pendant au moins six mois. Au sein de l’association, on attendait sa guérison pour démarrer nos activités, mais le président nous a quittés. Nous allons certainement suivre les pas qu’il a tracés pour nous.

Cela fait environ 25 ans que je suis boutiquier. Auparavant, la boutique Dussoye, dont je m’occupe, était un magasin de cadeaux. Puis les gens ont commencé à dire No Gift Box  pour les cérémonies, de mariages et autres. Et les ventes ont chuté. Pour continuer à rester en opération et faire vivre ma petite famille, j’ai dû transformer mon commerce en boutique, désormais connue comme Dussoye.

Quelles sont les principales difficultés auxquelles les petites boutiques font face actuellement ?

Il demeure un fait que les propriétaires des petites boutiques se sentent découragés en ce moment. Certains ont dû fermer boutique, alors que d’autres refusent de payer leurs cotisations mensuelles. Que peut-on faire dans ce contexte quand on sait que leur business ne marche pas et que les supermarchés leur rendent la vie dure, en termes de promotions notamment. Il faut faire ressortir cependant qu’après le retrait des subsides sur les produits alimentaires, les prix ont pris l’ascenseur, et cela a entraîné une baisse dans la consommation.

Je suis cependant heureux de constater que le gouvernement a demandé à la State Trading Corporation (STC) d’importer de l’huile comestible pour faire baisser les prix. Mais la question que l’on se pose, c’est : est-ce que la STC livrera la bouteille d’huile à Rs 75 dans les petites boutiques du coin ? C’est là où le bât blesse.

La STC va livrer aux grandes surfaces, mais qu’en est-il de la situation pour ces petites gens qui viennent s’approvisionner dans les petites boutiques du coin ? Ou est-ce que les petites boutiques achèteront les bouteilles d’huile de la STC ? Est-ce que les petites boutiques devront s’approvisionner des supermarchés ?

Maintenant, nous ne savons pas si les importateurs d’huile comestible réviseront à la baisse leurs prix. Si ce n’est pas les cas, alors que les consommateurs continueront à payer l’huile comestible à plus de Rs 100 la bouteille dans les petites boutiques. La situation est en tout cas très difficile pour les gens, car le prix des grains secs continue de prendre l’ascenseur. Le sachet de dholl ti pwa, que les malheureux utilisent pratiquement tous les jours, est passé à Rs 40 et Rs 45, alors qu’auparavant, ils se vendaient entre Rs 25 et Rs 28 le sachet.

Cette situation est due au retrait des subsides sur les produits alimentaires de base. Nous ne savons pas ce qui va se passer à l’avenir. L’avenir des personnes à faibles revenus est sombre en tout cas, car à part l’huile comestible, les prix du poulet, de la viande, le poisson en conserve, des boissons gazeuses, des jus de fruit, du lait, etc. ont augmenté. La réaction des consommateurs est amère lorsqu’ils viennent à la boutique. « Klian zour nou, li ale parfwa ! »

Ils pensent que ce sont les boutiquiers qui font la pluie et le beau temps, alors que ce n’est pas le cas. En tout cas, leur réaction est tout autre au supermarché. Ils peuvent se plaindre sans toutefois ne rien dire. Là-bas, c’est à prendre ou à laisser. Les consommateurs ont en face d’eux que des responsables des rayons et le propriétaire n’est pas présent.

Les consommateurs, lorsqu’ils viennent dans les petites boutiques, sont en colère. Nous pouvons les comprendre, mais nous ne pouvons rien faire. Je prends l’exemple du lait. Le sachet qui était vendu à Rs 207 est passé à Rs 276. Pas plus tard que dans la matinée, un client est venu chez moi à la boutique Dussoye pour acheter du beurre, du lait et un sachet de sucre, son compte est arrivé à Rs 600. « Boug-la mem gayn sok. Enn mason sa. Li dir : sa kalite-la ? » Je souhaite que la STC arrive à redresser la situation au niveau des prix.

Puisque les affaires vont mal, avez-vous une proposition pour améliorer la situation des boutiquiers ?

Il y a moyen d’améliorer leur situation financière. Durant la semaine, les boutiquiers qui disposent d’un permis de vente d’alcool doivent fermer boutique à 21h. Les dimanches, la loi exige qu’elles doivent fermer leurs portes à 18h. Je pense que le gouvernement doit nous accorder cette faveur pour opérer durant les jours fériés et les dimanches jusqu’à 21h.

Avec une telle décision, les petites boutiques pourront souffler un peu, car la plupart des supermarchés ne sont pas opérationnels jusqu’à 21h les dimanches et les jours fériés. Nous ne sommes pas en train de dire que les boutiques doivent être autorisées à opérer tous les jours jusqu’à 21h. Mais nous demandons au gouvernement de nous autoriser à opérer jusqu’à cette heure-là les jours fériés et les dimanches. Opérer jusqu’à 21h rendra service à de nombreuses familles en termes d’approvisionnement pour divers articles. Cela permettra également d’améliorer la situation financière des boutiquiers.

Kan pe travay ziska sa ler-la, nou pe ed bann ti dimounn. Pena kadi kot nou !. Les boutiques du coin sont devenues des boutiques de dépannage, car nous vendons nos produits au détail. Nous vendons par exemple le riz basmati et la farine au détail. Les gens viennent acheter au détail, car le riz basmati est passé à Rs 40 à Rs 45 la livre. Valeur du jour, la plupart des gens qui vont dans les hypermarchés ont un moyen de transport et peuvent bénéficier parfois de prix promotionnels. Nous, nous nous concentrons sur les services de dépannage pour les gens qui ont besoin de beurre, de pain, de fromage et de sucre à partir de 6h du matin.

Les petites boutiques doivent travailler beaucoup pour pouvoir joindre les deux bouts. Mais cela n’est pas suffisant s’il faut rester en opération en raison d’un problème de finances. Certains de nos membres ont déjà signifié leur intention de ne plus vendre de grains secs. Si les petites boutiques achètent ces produits à des prix élevés, ils vont devoir réajuster leur prix et les consommateurs refuseront d’en acheter. Comme vous le savez, nous ne pouvons garder de grains secs longtemps, sinon ils seront périmés. Les grains secs ne peuvent pas rester sur les étagères pendant longtemps. Il faut que la vente soit rapide.

Comment cela se passe-t-il en ce moment en ce qui concerne l’approvisionnement de vos produits ?

Les petites boutiques rencontrent beaucoup de difficultés avec leurs fournisseurs. Ces derniers ont tendance à favoriser les grandes surfaces. Je donne un exemple : un fournisseur connu nous livrait une dizaine de burgers. Depuis la période de confinement sanitaire, on nous oblige à prendre un carton entier de burgers ou de saucisses. Comment pouvons prendre un carton de ce produit et le vendre ensuite chaque semaine ? Les petites boutiques n’ont pas les moyens de faire de telles dépenses sans savoir que toute la cargaison sera écoulée. Avec la hausse des prix de diverses commodités, les boutiquiers doivent trouver davantage de fonds pour acheter les produits que consomment couramment leurs clients.

Par exemple, nous avions l’habitude d’acheter 25 cartons d’huile comestible à Rs 5 000. Maintenant, nous devons débourser une somme Rs 10 000. Le même scénario s’applique aux cigarettes, aux boissons alcoolisées, aux grains secs, au riz, etc. Ce qui fait que nous devons trouver des fonds additionnels pour rester en opération. Les grandes surfaces n’ont pas ces problèmes. La plupart règlent leur note à la fin du mois avec leurs fournisseurs, alors que les petites boutiques sont obligées de payer cash au moment de la livraison.

Je le redis : j’apprécie que le gouvernement ait pris la décision de mettre en vente l’huile comestible à Rs 75. Mais toujours est-il que les petites boutiques doivent y avoir accès. Personne ne va acheter d’huile à Rs 109 chez moi si elle est vendue ailleurs à Rs 75. Auparavant, le fournisseur de boissons alcoolisées livrait ses produits dans les boutiques chaque semaine. Nous avions l’habitude d’acheter six litres de Goodwill, car c’est un peu cher. C’est notre capacité de vente par semaine. Maintenant, on nous oblige de prendre une caisse. Or, une bouteille de Goodwill est passée de Rs 225 à Rs 274, soit une hausse de presque Rs 50. Tout le monde sait quelle catégorie de personnes consomme le rhum Goodwill, soit des gens modestes. Avec l’hiver et les prix des commodités, ils ont tendance à diminuer leur consommation. D’autres font des contributions entre amis pour acheter ce produit. La situation est catastrophique pour les petites bourses en ce moment.

Y a-t-il beaucoup de consommateurs qui optent pour l’achat à crédit ?

Beaucoup nous ont approchés durant cette période de hausse des prix pour acheter de la nourriture à crédit. Dans le passé, nous avons perdu beaucoup d’argent à travers ce moyen. Beaucoup de consommateurs n’ont pas respecté leurs engagements. Avec la prolifération des supermarchés, ces clients nous ont laissés avec des dettes impayées, C’est pourquoi nous réfléchissons beaucoup avant d’accorder un crédit. D’abord, nous n’avons pas les moyens financiers d’acheter tous les produits pour les revendre ensuite. Maintenant, accorder des crédits signifierait la faillite.

Il demeure un fait cependant que beaucoup de petites boutiques ont commencé à faire usage du fameux Karne Rasyon pour des sommes limitées, soit entre Rs 2 000 et Rs 3 000. Certaines institutions bancaires ne favorisent que les gros supermarchés pour les emprunts. Si une petite boutique contracte un emprunt, il faut forcément rembourser, et ce n’est pas facile. D’autre part, je ne trouve pas normal qu’une boutique paie sa patente pour la vente d’alcool au même prix qu’une grande surface. Pour le moment, la patente de General Retailer est Free pour les boutiques et les supermarchés. Mais les fournisseurs nous obligent à prendre livraison de nourriture en gros. La question que l’on se pose est de savoir si nous serons en mesure de tout vendre avant la date d’expiration. Si on ne réussit pas à tout vendre, il faut alors jeter tout cela à la poubelle, car les fournisseurs ne veulent pas reprendre leur marchandise.

L’avenir des petites boutiques est bien sombre et ils n’ont pas les moyens financiers. D’autre part, les jeunes ne sont plus intéressés à reprendre le flambeau dans les petites boutiques, car c’est un travail très Demanding, et ils ne seront pas en mesure de manage public opinion lorsqu’ils seront confrontés aux critiques des clients. Je sais que le gouvernement commence à baisser le prix de l’huile comestible et j’espère qu’il continuera sur cette même lancée pour d’autres produits de consommation courante. Le prix de la farine est encore abordable, soit Rs 243 pour 50 livres. Avec la cherté de la vie, les gens qui avaient délaissé le riz ration en rachètent à nouveau.

Est-ce que la situation des boutiquiers ne s’est pas améliorée avec la fin de la période de confinement sanitaire ?

Je ne pense pas que je vais apprendre quelque chose à la population en disant cela mais tout le monde sait que malgré la période de confinement sanitaire, les petites boutiques ont dû trase pour écouler leurs produits. Mais nous ne pouvions pas rester insensibles à la détresse de la population, qui avait besoin de nourriture, car la plupart des commerces étaient fermés. Dimounn ti pe vinn fatig nou ! Les habitants aux abords des petites boutiques ont continué à s’approvisionner, malgré les menaces des forces de l’ordre.

Je dois être franc. Les boutiquiers ont beaucoup aidé leurs clients durant cette période. Certains nous disaient qu’ils n’ont rien à manger à la maison. Nou ti pe donn zot parski zot ti pe rod manze. Aussi, durant la période de confinement sanitaire, les familles mauriciennes ont tendance à consommer plus, car tout le monde est à la maison, que ce soit les salariés ou les enfants. En période normale, les salariés et les enfants ont tendance à consommer du pain durant la journée. Mais lorsque tout le monde est à la maison, on a tendance à faire plusieurs repas par jour. Ils consomment plus, et c’est là où on intervient, tout en prenant toutes les précautions sanitaires. Nous avons travaillé un peu durant la période de confinement sanitaire. Kan bann sipermarse ti ferme bann ti laboutik finn resi debrouye an kasiet. Les gens avaient besoin aussi de gaz ménager. Nous étions obligés de rendre service à nos clients.

Justement, l’approvisionnement en matière du gaz ménager se fait-il normalement maintenant ?

Je ne crois pas qu’il y ait une pénurie de gaz ménager. Il se pourrait qu’il y ait une autre raison qui explique parfois un retard dans l’approvisionnement. Je donne un exemple. Pas plus tard qu’aujourd’hui (lundi, NdlR), j’ai reçu une cargaison de gaz ménager. Sur 30 bonbonnes que j’ai demandées, j’ai eu droit à seulement une quinzaine. L’explication que j’ai reçue du fournisseur est qu’il y a un manque de main-d’œuvre pour des travaux de manutention. En raison de ce problème, les camions n’arrivent pas à livrer la quantité de bonbonnes de gaz demandée.

Pourquoi les boutiques du coin n’arrivent-elles pas à concurrencer les grandes surfaces en termes de prix ?

La concurrence est rude. Peut-être que les grandes surfaces arrivent à baisser le prix de certains produits parce qu’elles achètent en gros. Parfois, elles vendent des produits à des prix qu’on achète nous-même auprès de nos fournisseurs. Nous ne pouvons pas nous permettre d’acheter en grande quantité. Il y a même des boutiquiers sont bien obligés d’aller acheter dans les grandes surfaces pour ensuite les revendre dans leurs boutiques. Pourquoi font-ils cela ? Parce que les fournisseurs les obligent à acheter en gros, alors que dans les supermarchés, ils peuvent choisir combien ils peuvent acheter pour les revendre dans les boutiques.

Il y a aussi des fournisseurs qui veulent livrer uniquement dans les grandes surfaces. Je pense que le gouvernement aurait dû intervenir à ce niveau à travers la mise sur pied d’une compagnie de distribution pour desservir les petites boutiques. Le problème, c’est que lorsque les fournisseurs n’approvisionnent pas les petites boutiques, on est bien obligé d’aller nous approvisionner dans les grandes surfaces. Un boutiquier ne fait pas de gros profits sur les produits qu’il vend. Notre profit sur la cigarette, par exemple, est de 3%, et ce n’est pas 10% sur le gaz ménager et les grains secs. Les profits des boutiquiers sur leurs produits vendus sont sous la barre des 10%.

Lorsque le gouvernement avait décidé de subventionner les importateurs de produits alimentaires, les boutiquiers avaient-ils ressenti une baisse de leur vente ?

Il est vrai que les importateurs avaient obtenu de l’argent pour importer, mais il n’y avait pas de contrôle sur les distributeurs. Donc, ils pratiquent des prix comme bon leur semble. Nous, au niveau de l’association, qui regroupe plus de 2 000 boutiquiers à travers l’île, nous avons bien ressenti ce problème. Je fais ressortir qu’en raison la cherté des produits, certains ont préféré fermer boutique. Ceux qui possèdent un permis pour la vente d’alcool ont dû continuer à se spécialiser dans la vente de boissons alcoolisées et de cigarettes pour sortir la tête hors de l’eau. D’autres, eux, ont été obligés de diversifier leurs activités.

Propos recueillis par

Jean-Denis PERMAL

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