JEAN CLÉMENT CANGY

Lettre à mon fils : « La destruction du corps noir est une tradition, un héritage »
Il faut lire le livre de Ta-Nehesi Coates, « Une colère noire », qui estimait déjà en 2015 qu’il était urgent de mettre en garde son fils alors âgé de 15 ans contre ce qui se passe aux États-Unis, car il fallait qu’il sache qu’en Amérique, « la destruction du corps noir est une tradition, un héritage. » « Je ne voudrais pas que tu te couches avec un rêve. Je voudrais que tu sois un citoyen de ce monde beau et terrible à la fois, un citoyen conscient. J’ai décidé de ne rien te cacher. »

Ta-Nehesi Coates écrit donc à son fils parce qu’il avait vu Eric Garner « se faire étrangler et tuer parce qu’il vendait des cigarettes », Renisha McBride être abattue alors qu’elle appelait à l’aide et John Crawford tué parce qu’il se promenait entre les rayons d’un magasin. C’était bien avant la mort de George Floyd, entre les mains de la police de Minneapolis, étranglé et étouffé en pleine rue et la trop longue liste d’Africains-Américains décédés toujours en raison d’exactions policières. « Tu as vu des hommes en uniforme assassiner, de leur voiture Tamir Rice un enfant de 12 ans qu’ils avaient juré de protéger. Tu as vu des hommes dans ce même uniforme tabasser Marlene Pinnock, une grand-mère, sur le bas-côté d’une route. Et tu sais maintenant que les services de police de ton pays ont été dotés du pouvoir de détruire ton corps. Peu importe que cette destruction soit le résultat d’une réaction malencontreuse et excessive. Peu importe qu’elle découle de la stupidité de certaines lois. Si tu vends des cigarettes sans en avoir l’autorisation légale, ton corps peut être détruit. Si tu manifestes de la colère contre ces gens qui essayent de l’enfermer, si tu empruntes un escalier trop sombre, ton corps peut être détruit. Les auteurs de cette destruction auront rarement des comptes à rendre. »

Comment alors vivre dans ce corps noir ? C’est une question profonde, dit-il, « car l’Amérique se perçoit comme l’œuvre de Dieu, mais le corps est la preuve manifeste qu’elle n’est que la création de l’homme ». L’écrivain n’hésite pas à dire qu’il a peur, à chaque fois que son fils le quitte, pour aller à la rencontre du monde extérieur.
«  Je savais que mon père était mort, que mon oncle Oscar était mort, et qu’à chaque fois ça n’avait pas été de mort naturelle. Et je voyais cette peur chez mon propre père qui t’aime, qui te donne des conseils, mon père qui me glissait de l’argent pour m’occuper de toi. Mon père avait tellement peur… »

Nombre de fois les policiers, qui avaient détruit les corps des Africains-Américains, s’en étaient sortis par une pirouette légale, par un argument fallacieux, ou tout simplement parce qu’ils étaient policiers, couverts par des règlements de police qui leur assuraient une quasi-impunité. L’American dream est trop souvent pour les Africains-Américains un cauchemar. Telle est la condition de l’homme noir aux États-Unis que Ta-Nehesi relate à son fils dans un livre qui fait 175 pages.
Ta-Nehesi Coates a reçu le National Book Award 2015 pour « Une colère noire ». Il est journaliste-écrivain correspondant de The Atlantic.