Vijay Makhan, ancien secrétaire aux Affaires étrangères « Maurice doit se penser comme un État océanique »

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Dans son ouvrage Geopolitics of the Indian Ocean*, Vijay Makhan, ancien secrétaire aux affaires étrangères et ancien secrétaire général adjoint de l’Organisation de l’Unité africaine – qui a été remplacée par l’Union africaine –, analyse les nouvelles rivalités géopolitiques qui redessinent l’océan Indien, entre compétition des grandes puissances, enjeux de sécurité maritime et incertitudes diplomatiques. Dans cet entretien à Le-Mauricien, il plaide pour une vision stratégique à long terme de Maurice, une diplomatie fondée sur le multi-alignement et une défense ferme de la souveraineté mauricienne sur les Chagos. Au sujet des Chagos, il affirme : « Il y a l’urgence de rendre possible le retour et la réinstallation des Chagossiens dans l’archipel, alors que les plus âgés d’entre eux — ceux qui y sont nés et en ont été déracinés — disparaissent peu à peu avec l’âge ».  D’autre part, il estime que le pays doit dépasser son statut de petite île pour s’affirmer comme un véritable État océanique, capable de défendre ses intérêts et de peser davantage dans son environnement régional.

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Vijay Makhan, votre livre, « Geopolitics of the Indian Ocean », est déjà en circulation dans les librairies. L’océan indien a toujours été une source d’inspiration pour beaucoup d’auteurs. Quel est le but de votre démarche? Est-ce que vous abordez l’océan indien sous l’angle historique, économique ou politique?

Dans la préface, je pars d’un constat que le monde autour de nous change plus rapidement, plus profondément et peut-être plus dangereusement que beaucoup d’entre nous, observateurs, ne sommes prêts à l’admettre.

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Au fil de mes articles de presse, j’ai analysé certains événements au fur et à mesure de leur déroulement. Il m’est apparu que ces évolutions ne pouvaient être comprises si nous les abordions isolément. Elles s’inscrivent dans des dynamiques plus vastes, qui transforment l’équilibre géopolitique de l’océan Indien. C’est cette conviction qui m’a motivé à écrire cet ouvrage.

J’aborde donc l’océan Indien à travers ses dimensions historique, économique et politique, car elles sont indissociables. Les héritages du passé éclairent les rivalités actuelles, tandis que les routes maritimes, les ressources et les échanges donnent à l’océan Indien une importance croissante dans les rapports internationaux.

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Je résume cette démarche en une phrase : « History has returned to the Indian Ocean » — l’Histoire est de retour dans l’océan Indien. Mon ambition était de mettre en perspective les changements en cours et d’examiner ce qu’ils signifient pour Maurice et pour les États de la région.

Votre titre évoque aussi la fin des illusions. De quelles illusions parlez-vous?

L’illusion que la mondialisation et l’interdépendance économique suffiraient à empêcher les conflits. L’illusion, aussi, que les règles internationales s’appliqueraient de la même manière à tous, indépendamment de leur puissance.

Il faut également se défaire de l’idée que la seule position géographique de Maurice constitue automatiquement un avantage et lui assure une influence, comme on a pu le penser dans le passé.

Aujourd’hui, cette géographie peut offrir des possibilités, mais elle expose aussi le pays aux rivalités. Pour en tirer parti, Maurice doit se doter d’une vision, de capacités et d’une diplomatie à la mesure de son environnement stratégique.

Il ne s’agit pas de céder au pessimisme, mais de regarder le monde tel qu’il est, afin que les petits États ne prennent pas leurs souhaits pour des garanties. Comme je le propose dans mon livre, Maurice pourrait envisager, sur les dix prochaines années, la mise en œuvre d’une feuille de route stratégique couvrant plusieurs secteurs, afin de consolider son positionnement et de mieux anticiper les évolutions de son environnement régional et international.

Est-ce que la volonté de créer un océan indien zone de paix qui avait été envisagée dans les années 70/80 était une illusion? Quelle est la situation aujourd’hui?

Non, cette volonté n’était pas une illusion. Elle traduisait une aspiration légitime des pays de la région à préserver l’océan Indien des rivalités et de la militarisation des grandes puissances. La Déclaration de l’océan Indien comme zone de paix, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1971, a donné une expression concrète à cette ambition.

L’illusion aurait été de croire que cette déclaration suffirait, à elle seule, à réaliser cet objectif. Les divergences d’intérêts et l’absence d’un mécanisme régional efficace ont empêché sa mise en œuvre. Aujourd’hui, l’océan Indien est marqué par une présence militaire accrue et par une compétition stratégique plus intense. L’idée d’une zone de paix demeure pertinente, mais elle exige désormais une coopération plus concrète entre les États riverains.

Vous présentez Maurice comme ‘A Small Island in an Age of Fracture’. Que voulez-vous dire?

Je veux dire que Maurice doit se situer dans un monde où les repères se fissurent : les équilibres internationaux sont plus instables, le multilatéralisme est fragilisé et les rivalités entre puissances pèsent davantage sur les décisions collectives. Pour un petit État insulaire, ces bouleversements peuvent se traduire rapidement par des risques économiques, diplomatiques et sécuritaires.

Mais la petitesse n’est pas une fatalité. Elle oblige plutôt Maurice à mieux anticiper, à défendre ses intérêts avec constance et à nouer des partenariats sans renoncer à son autonomie.

Si nous tenions compte de la présence des pays comme l’Inde, l’Australie, l’Afrique du Sud, et dans une certaine mesure la Chine et d’autres pays, pouvons-nous considérer l’OI comme le centre du monde prenant en compte son poids démographique et économique?

Je serais prudent avec l’expression « centre du monde », mais l’océan Indien est incontestablement l’un des grands carrefours stratégiques de notre époque. Sa région rassemble plus d’un tiers de la population mondiale et relie des économies majeures. Ses routes maritimes sont vitales pour le commerce international et les approvisionnements énergétiques.

Le conflit actuel au Moyen-Orient le démontre de façon immédiate. Les hostilités et les menaces de mines entravent fortement la navigation dans le détroit d’Ormuz, tandis que les attaques houthies mettent également en danger le passage par Bab-el-Mandeb. Ces deux chokepoints montrent combien les routes maritimes de l’océan Indien sont exposées et combien leur sécurité concerne directement l’économie mondiale.

La présence de l’Inde, de l’Australie, de l’Afrique du Sud, de la Chine et d’autres puissances reflète cette importance. Mais l’océan Indien ne doit pas être considéré uniquement à travers les intérêts de ces États. Les pays riverains et insulaires sont eux aussi des acteurs de cet espace, et doivent prendre part à son avenir.

Quelle est l’importance de l’OI dans le cadre de la zone indo-pacifique marquée par la rivalité entre les pays occidentaux, dont les États-Unis avec la Chine?

L’océan Indien est une composante essentielle de l’espace indo-pacifique. Il relie le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie, et concentre des routes maritimes vitales pour les échanges et les approvisionnements énergétiques. La rivalité entre les États-Unis et la Chine s’y manifeste par une présence stratégique accrue, mais elle s’inscrit dans un environnement où l’Inde, l’Australie et les États riverains ont également leurs propres intérêts.

Le risque est de réduire l’Indo-Pacifique à une compétition entre grandes puissances et de traiter l’océan Indien comme un simple théâtre de cette rivalité. C’est pourquoi les États insulaires de l’océan Indien doivent engager une concertation plus agissante et proactive, comme je le recommande dans mon livre.

En unissant leurs voix et leurs efforts, ils pourront mieux défendre leurs priorités communes, notamment la sécurité maritime, la liberté de navigation et la protection de leur capacité de décision.

Quel est le rôle de Maurice dans tout ça?

Maurice doit d’abord se penser comme un État océanique, et non simplement comme une économie insulaire. Comme je le souligne dans mon livre : « Mauritius must think like an ocean state, not merely an island economy. » Cela suppose de considérer notre espace maritime comme un enjeu central de notre développement, de notre sécurité et de notre diplomatie.

Maurice ne peut agir seule face aux grandes puissances, mais elle peut jouer un rôle actif en défendant le droit international, en contribuant à la sécurité et à la gouvernance maritimes et en mobilisant les autres États insulaires de la région. Sa voix aura d’autant plus de poids qu’elle s’appuiera sur une vision claire et une action cohérente.

L’océan indien est devenu l’épicentre du choc d’intérêts entre l’Inde, la Chine, et les États-Unis. Comment Maurice peut-elle maintenir une « autonomie stratégique » crédible sans se faire instrumentaliser?

L’autonomie stratégique ne signifie ni l’isolement ni le refus de coopérer. Elle suppose que Maurice puisse nouer des partenariats avec plusieurs acteurs, tout en conservant sa liberté de décision et en évaluant chaque proposition par rapport à ses intérêts nationaux.
Pour être crédible, cette autonomie doit reposer sur une vision claire, des institutions capables d’examiner les enjeux et une diplomatie cohérente. Elle exige également une concertation plus étroite avec les autres États insulaires de l’océan Indien. Maurice ne pourra éviter toute pression, mais elle peut réduire le risque d’instrumentalisation en sachant précisément ce qu’elle veut défendre et en parlant avec constance.

Jayshankar, le ministre indien des Affaires extérieures, préconise la pratique du multi-alignement plutôt que le non-alignement. Qu’en pensez-vous?

Je suis à l’aise avec la pratique du multi-alignement. Elle permet à un pays de nouer des partenariats avec différents acteurs, selon les enjeux, sans s’enfermer dans un seul bloc. Pour Maurice, elle peut élargir notre marge de manœuvre et renforcer notre autonomie stratégique.

Le non-alignement ne veut pas dire inaction. Il peut se traduire par une diplomatie active, des partenariats diversifiés et des prises de position fondées sur nos principes et nos intérêts. Pour Maurice, le multi-alignement doit s’inscrire dans cette démarche et s’appuyer sur une vision claire et cohérente.

Où en sommes-nous avec les Chagos? Est-ce que le gouvernement va dans la bonne direction?

Nous sommes présentement dans une situation de blocage. L’accord signé le 22 mai 2025 prévoit la reconnaissance de la souveraineté mauricienne sur l’archipel, mais il n’est pas entré en vigueur. La ratification britannique est suspendue dans l’attente d’un accord avec les États-Unis sur l’avenir de la base de Diego Garcia.

Le gouvernement a raison de maintenir le dialogue et de chercher à relancer le processus. Londres a réaffirmé sa volonté de travailler avec Maurice et les États-Unis à une solution. Mais c’est à Maurice de maintenir l’initiative diplomatique, de proposer les prochaines étapes, de garder le processus actif et de faire en sorte que le retard ne devienne pas permanent.

Les discussions sur les modalités pratiques ne doivent pas remettre en cause le principe de souveraineté reconnu dans l’accord. Il y a enfin l’urgence de rendre possible le retour et la réinstallation des Chagossiens dans l’archipel, alors que les plus âgés d’entre eux — ceux qui y sont nés et en ont été déracinés — disparaissent peu à peu avec l’âge.

Après les victoires d’étape à la CIJ et aux Nations unies, un accord final avec la Grande-Bretagne est bloqué par le président. Est-ce que ce problème est surmontable?

Le président Trump avait initialement accueilli favorablement l’accord. Son revirement est intervenu dans un contexte de différends avec Keir Starmer, alors Premier ministre britannique, au sujet de l’utilisation de bases britanniques pour des frappes contre l’Iran, ainsi que de tensions autour du Groenland.

Oui, le problème est surmontable, même si cela demandera de la persévérance. Il faut maintenir le dialogue et chercher à répondre précisément aux préoccupations de sécurité, tout en préservant le principe de souveraineté mauricienne. Les arrangements opérationnels peuvent être discutés. Toutefois, ils ne doivent pas conduire à rouvrir indéfiniment la question de souveraineté. Maurice dispose d’un fondement juridique et diplomatique solide et doit continuer à l’utiliser activement.

Paul Bérenger a invité récemment le gouvernement à s’engager dans des négociations tripartites de haut niveau entre Maurice, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Qu’en pensez-vous?

Je me suis déjà exprimé publiquement en faveur de l’exploration de cette possibilité de négociations tripartites, une proposition qui a d’ailleurs trouvé un écho à Maurice comme ailleurs.

Une rencontre de haut niveau entre les trois pays pourrait contribuer à débloquer la situation, à condition que son objectif et son cadre soient clairement établis. Les préoccupations américaines concernant la base de Diego Garcia doivent pouvoir être entendues et examinées.

Mais Maurice doit maintenir l’initiative et rester au centre du processus. La participation des États-Unis ne doit pas transformer la question de notre souveraineté en objet de négociation à trois. Les discussions peuvent porter sur les garanties et les modalités opérationnelles nécessaires à la sécurité de la base, tout en préservant le principe de souveraineté mauricienne.

Quel rôle doit jouer la gestion de la zone marine protégée des Chagos dans l’affirmation effective de notre statut d’État océanique?

La CAMPA doit montrer que Maurice assume concrètement ses responsabilités d’État océanique. Il ne suffit pas d’exercer des droits souverains. Il faut protéger les écosystèmes, surveiller l’espace maritime, mener des travaux scientifiques et agir contre les activités illégales.

La politique officiellement énoncée par le gouvernement interdit la pêche commerciale dans les eaux de la CAMPA. Seules la pêche de subsistance et la pêche de loisir pour les personnes réinstallées sont prévues. Une gestion rigoureuse, appuyée par des capacités de surveillance et de contrôle, donnera une réalité à notre responsabilité. Les échanges déjà engagés sur la surveillance maritime vont dans ce sens et doivent se traduire en actions concrètes.

Vous étiez présent à la réunion organisée par la NHRC à la Middlesex University à l’occasion du 40e anniversaire de la Charte africaine des droits de l’homme. Quelle en est l’importance? Quelle est sa pertinence pour Maurice?

Cette Charte est un instrument majeur du système africain des droits de l’homme et des peuples. Adoptée en 1981, elle est entrée en vigueur le 21 octobre 1986. Elle affirme les droits de la personne et ceux des peuples, notamment le droit au développement, à la paix et à un environnement satisfaisant. Maurice l’a ratifiée en 1992 et s’est ainsi engagé à en respecter les principes.

Je tiens aussi à rappeler qu’en avril 1999, Maurice a accueilli à Grand-Baie la première Conférence ministérielle de l’OUA sur les droits de l’homme et des peuples en Afrique. J’étais alors secrétaire général adjoint de l’OUA. La conférence a adopté la Déclaration et le Plan d’action de Grand-Baie, également connus comme la Déclaration de Maurice. Elle a réaffirmé que les droits de l’homme et des peuples sont universels, indivisibles et interdépendants.

Cet héritage donne à Maurice une responsabilité particulière de faire vivre ces principes dans ses institutions et dans la vie quotidienne, en défendant la dignité humaine, la responsabilité publique et la cohésion sociale.

Quel regard jetez-vous sur les perturbations qui ont affecté le pays ces dernières semaines?

Ces événements doivent nous conduire à une réflexion sérieuse. Les manifestations ont été nourries par des préoccupations concrètes, notamment les pénuries d’eau et le coût de la vie. Elles se sont aggravées après qu’une jeune femme a été blessée par balle par un policier. Je fais également miennes les préoccupations exprimées quant à la marginalisation perçue de certaines sections de la population. Ces préoccupations méritent d’être entendues et examinées avec sérieux.

Les violences et les destructions sont condamnables, mais les revendications et le sentiment d’exclusion qui les ont précédées ne doivent pas être ignorés. Il faut établir les faits avec transparence, tirer les leçons de cet épisode et agir sur les difficultés exprimées. Le retour au calme ne saurait, à lui seul, régler les problèmes de fond. Une réponse durable doit associer responsabilité des institutions, maintien de l’ordre et action concrète sur les services essentiels et le coût de la vie.


“Aujourd’hui, cette géographie peut offrir des possibilités, mais elle expose aussi le pays aux rivalités. Pour en tirer parti, Maurice doit se doter d’une vision, de capacités et d’une diplomatie à la mesure de son environnement stratégique”.

“Aujourd’hui, l’océan Indien est marqué par une présence militaire accrue et par une compétition stratégique plus intense. L’idée d’une zone de paix demeure pertinente, mais elle exige désormais une coopération plus concrète entre les États riverains”.

“L’océan Indien est une composante essentielle de l’espace indo-pacifique. Il relie le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie, et concentre des routes maritimes vitales pour les échanges et les approvisionnements énergétiques”

“Chagos: Il y a enfin l’urgence de rendre possible le retour et la réinstallation des Chagossiens dans l’archipel, alors que les plus âgés d’entre eux — ceux qui y sont nés et en ont été déracinés — disparaissent peu à peu avec l’âge”.

Disponible dans les librairies de Le Printemps.

Jean Marc Poché

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