MÉLANIE THÉODORE

« La misère n’épargne pas plus les professions libérales que les professions manuelles. Vous n’avez rien fait tant que le peuple souffre ! Vous n’avez rien fait tant qu’il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui désespère ! Vous n’avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l’âge et qui travaillent peuvent être sans pain ! » (Victor Hugo). Nouveau shopping mall, fast food de renom fraîchement débarqué à Maurice, le plus grand océanarium de l’océan indien, sorry I’m not impressed !

Rassurez-vous, ce n’est pas un sentiment antipatriotique qui m’anime. C’est plutôt le sentiment d’être la laitière et le pot au lait, qui aurait perdu son pouvoir d’achat dans une île Maurice endettée.

Adieu veau, vache, cochon, couvée ! Je ne suis pas économiste, je suis consommatrice; je ne vis pas dans les projections budgétaires ou les rapports souvent biaisés, je vis dans la réalité ; je ne suis pas ministre, je suis contribuable. Je ne suis ni riche ni pauvre. Je ne suis pas mère célibataire, je suis cheffe de famille. Et comme tout chef de famille qui se respecte, je veille au bien-être de ma famille. Si on affirme que le pouvoir d’achat aurait augmenté, le ressenti de la population est tout autre.

Le porte-monnaie après le 15 du mois ressemble au tableau de Munch! Les familles se démènent pour maintenir un train de vie qui s’érode. Il fut un temps, l’on pouvait après avoir réglé ses factures, faire du shopping, s’acheter une voiture d’occasion avec une plaque d’immatriculation classique, s’offrir cette petite robe pour les fêtes ou une séance de spa, profiter de ce déjeuner d’anniversaire où l’on regarde les yeux brillants de nos enfants plutôt que l’addition.

Peut-être entend-on ici le cri de la classe moyenne? Si tel est le cas, gardons en tête le rôle économique prépondérant de cette “classe” que Joe Biden définissait récemment comme « la colonne vertébrale » de son pays, et qu’il compte choyer. En effet, on investit dans l’éducation : écoles privées, études universitaires (même si la méritocratie semble être une denrée rare de nos jours), le logement et la santé (investir dans une assurance, une nécessité n’est-ce pas?).

Combien de parents qui pendant, après ou à cause du confinement n’ont pu s’acquitter des frais de scolarité de leurs enfants? Beaucoup de frustration chez d’autres, car ils ont payé ces frais pendant le confinement, puis pour moins de jours en présentiel et finalement pour un an de plus! Certaines dépenses pré-engagées, comme les frais du transport scolaire (van) ont augmenté – encore ces fameuses deux roupies d’essence. Après les dépenses contraintes, que reste-t-il du revenu arbitrable d’où il faudra puiser les dépenses alimentaires?

Mais on oublie ceux dépassant le seuil requis pour recevoir l’aide sociale. Ni riche, ni pauvre (pendant combien de temps encore), cet “enfant du milieu”, coincé entre l’aîné riche et “gâté” et le petit dernier qui requiert, à juste titre, plus d’attention. Messieurs les ministres, mesdames les ministres, souvent propulsés dans une classe supérieure par les bulletins de vote, la vie est difficile pour la classe moyenne! Mesdames et Messieurs, entrez dans la Cuisine, celle de la famille mauricienne. Le kari-poul, on le réserve désormais pour le début du mois, en s’assurant d’y mettre bien plus de pommes de terre que de morceaux de poulet. Savez-vous que certains parents se privent d’un repas ou de certains plaisirs pour resi tini ziska lapey. Selon le Mouvement pour l’autosuffisance, les gens ont réduit « leur consommation de nourriture de 27% ».

Le coût d’une tranche de foie de bœuf, auparavant considéré comme un aliment peu onéreux, a grimpé au plafond. Dans le panier tiffin que retrouvons-nous? Pain, beurre et fromage finement coupé ? Ou avec un peu de chance, les restes qu’on est parvenu à sauvegarder du dîner de la veille? Le prix des boissons a atteint des sommets insurmontables pour nous protéger, mais en contrepartie, pouvons-nous offrir des fruits – pour faire le plein de vitamines – chaque jour aux enfants ? Ne pensons pas aux suppléments en pharmacie, les prix des médicaments donnent la migraine. Comment renforcer le système immunitaire des enfants qu’on s’apprête à vacciner? Cela ne vous dérange-t-il pas que les produits frais ou de qualité soient accessibles qu’à certaines bourses? Avez-vous tenté un régime (mode alimentaire ordinaire pour certains) qui privilégie fruits et produits bio? Myrtilles, pêches, prunes, tomates cerises, quinoa, granola et même les kiwis boudent les petites bourses.

Les pains et gâteaux sans gluten sont les Louboutin de l’alimentation. Et même si quelques bons produits comme le poisson adoptent un prix raisonnable, notre portefeuille nous permet-il d’en acheter régulièrement pour une famille nombreuse ? Ou faut-il déployer des trésors d’imagination pour jongler quasi quotidiennement avec les produits subventionnés – majoritairement les grains secs et les conserves. On nous exhorte souvent à pas ou lekzamen, gayn 5 Credits, rod enn bon travay. Nous l’avons fait et travaillons honnêtement, pourtant il devient de plus en plus difficile de joindre les deux bouts ou si on s’en sort, il est impossible d’économiser. Ne sommes-nous pas jaloux de voir le gouvernement faire les yeux doux aux étrangers ? En effet, ces derniers ont eu le feu vert pour villas et appartements dans les Smart Cities à des prix indécents pour le « commun des Mauriciens ».

Au nom de l’économie, acceptons, camarades! Plus difficile cependant de ne pas crier à l’injustice quand certaines banques rémunèrent de manière scandaleuse leurs grands patrons ou accordent des prêts exorbitants, alors qu’on supplie pendant des mois pour un prêt modique afin de réaliser un rêve immobilier? Si les Mauriciens ont joué le jeu, en restant confinés (on se demande d’ailleurs pourquoi nous ne le sommes plus), par conséquent, combien de chômeurs aujourd’hui ? L’île Maurice ne devrait-elle pas former les siens au lieu de se tourner vers une main-d’œuvre étrangère bon marché ou spécialisée. Le 1er octobre, alors que la recrudescence de cas est sans pareille et que le nombre de décès défraie la chronique, à qui profitera cette tant attendue relance économique ? Qu’en est-il des projets pour réduire l’importation? Que devrions-nous produire mis à part des vaccins?

Comment favoriser la production locale? Points positifs : beaucoup se sont réveillés, ont revu leurs priorités et pris conscience de la spirale de l’endettement qui les guette dangereusement dans cette société de consommation dont ils sont les protagonistes. Mais nous aurions voulu qu’en bons patriotes, on se serre TOUS cette ceinture – déjà usée avant la Covid-19 ! Argument acerbe, pécuniaire d’une contribuable, diriez-vous ? Hélas, ressent-on la hausse quand on est une PPS qui touche Rs 246000 ou un ministre recevant Rs 330000 mensuellement, ou dira-t-on avec nonchalance “let them eat cake”! Récemment, les employés de la Fonction publique apprenaient que les congés maladie non utilisés pour 2021 seront remboursés qu’à la retraite. De plus, prendre son passage benefit en argent actuellement est interdit. Ces mesures confirment que quand la situation économique l’exige, on peut réduire. La laitière avait de grands projets.

La dépréciation de la roupie en a décidé autrement. Être patiente comme Pénélope ou alors crier son mécontentement et sa détresse, pour regagner son pouvoir d’achat et se remettre à rêver!