Explorer « l’iceberg » mauricien

Danielle Palmyre

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L’iceberg est une métaphore qu’on utilise beaucoup aujourd’hui et dans différents contextes pour véhiculer l’idée, qu’en face d’une réalité, nous ne devons pas nous contenter d’examiner superficiellement la partie visible, mais qu’il est crucial de plonger au plus profond, jusqu’aux sources de ce qui se manifeste à la surface.

Il est toujours plus facile d’en rester à la surface et de proposer des explications souvent simplistes, comme si une réalité n’avait qu’une seule cause directe. C’est une démarche paresseuse qui ne réclame pas beaucoup d’efforts. Il suffit pour chacun de nous replier sur ce que nous savons déjà : nos idées bien établies, nos principes, nos méthodes éprouvées, sans oublier nos biais cognitifs et nos préjugés tenaces, engrangés dans une partie inconsciente et aveugle de notre esprit.

Ce type de lecture rassure faussement. Sur le moment, on croit tenir une explication qui nous dispense de penser plus avant et surtout différemment (« out of the box » selon le slogan à la mode). En effet, si quelque chose se manifeste à la surface de manière récurrente, la logique voudrait que l’on comprenne que c’est probablement parce que nous n’avons pas encore trouvé « l’anguille ou les anguilles sous roche ».

Ce mode de fonctionnement est courant et nous en sommes tous atteints. Les leaders, eux non plus, ne sont pas immunisés contre cette tendance simplificatrice de notre cerveau à apprécier les raccourcis. Ces mirages nous apparaissent comme des « évidences », qui n’attendent qu’à être confirmées par d’autres fausses « évidences ». En réalité, nous sommes tous victimes d’une illusion collective parce que, tous, nous n’aimons pas l’effort. Pourquoi dépenser de l’énergie à chercher plus loin et plus profond au risque de se noyer dans une certaine complexité ?

Cependant, les remous en surface viennent et reviennent nous interpeller. Ils nous invitent à considérer une réalité sous plusieurs angles, l’éclairer de plusieurs perspectives, chercher parfois à tâtons, collectivement et péniblement à établir un diagnostic plus complet et plus exact. Descendre pour explorer la partie immergée de l’iceberg, voilà ce qui permettra de comprendre les causes profondes et les traiter durablement si besoin est.

Il y a non seulement un aveuglement cognitif généralisé mais aussi le biais de confirmation, deux travers bien connus des psychologues, mais que l’on peine à appliquer au leadership politique. Que le commun des mortels ne parvienne pas à se dégager de ses « blinds spots », on peut le comprendre, mais il est inacceptable chez ceux qui sont censés nous gouverner.

Car, gouverner c’est pré-voir, et dans « pré-voir », il y a « voir ». Ils ont donc un « devoir de voir ». Ils doivent se donner tous les moyens pour appréhender les causes d’une réalité récurrente qui se manifeste à la surface de la société. Ils doivent le faire en cessant d’appliquer les méthodes du passé. Ils doivent descendre sous la surface pour saisir les mécanismes profonds et complexes qui produisent les effets que l’on perçoit à la surface.

Alors pourquoi est-ce que notre système social bug et pourquoi sommes-nous dans une boucle sans fin, où les mêmes problèmes se manifestent encore et encore, décennie après décennie ? Ne serait-ce pas parce que, contrairement à ce que préconise Einstein (1), on continue à aborder les manifestations sociales avec les mêmes vieilles mentalités et les mêmes vieux filtres qui ont présidé à leur émergence ?

À quel moment de son histoire, l’île Maurice pourra-t-elle produire des hommes et des femmes politiques courageux, qui n’auront pas peur de plonger pour cerner les vraies sources et causes sous la surface de ces manifestations sociales récurrentes ? Quelqu’un a humoristiquement illustré sur Facebook le fait que notre pratique de la démocratie se résume à choisir entre deux vieux sous-vêtements qui pendent, depuis l’indépendance, sur une corde usée. Par notre vote, nous ne faisons que choisir l’un ou l’autre. Nous passons simplement de l’un à l’autre, alors qu’il faudrait jeter corde et vieux sous-vêtements pour inventer un nouveau paradigme de leadership politique.

Ceci devient d’autant plus urgent que le monde se complexifie à grande vitesse tandis que notre société continue de laisser à la traîne une proportion non négligeable de ses membres, surtout parmi les plus jeunes. Comment une société peut-elle, sans sourciller, année après année, laisser des milliers de jeunes, démunis et sans aucune compétence ?  Comment peut-elle les priver d’un accès légitime aux ressources du pays, dont l’emploi en premier lieu ?  Plus douloureusement, comment peut-elle égoïstement se désintéresser de leur sort et les abandonner au désespoir ? Et comment peut-elle ensuite avoir la cruauté de les stigmatiser ?

Oui, nous avons grandement besoin de plongeurs et plongeuses en apnée, qui ont un cœur et un esprit ouverts, pour aller identifier les racines complexes de notre dysfonctionnement systémique. C’est à cette condition qu’il y aura une lueur d’espoir à l’horizon de notre fameux « vivre ensemble » car, pour le moment, il y en a qui ne se sentent pas inclus dans cet « ensemble » et peut-être même dans ce « vivre ».

Ce ne sont pas les compétences qui manquent à notre peuple, seulement l’émergence d’une nouvelle « qualité d’être » chez une masse suffisante de nos jeunes adultes, afin de constituer un nouveau leadership véritablement mauricien. Ce sont eux qui pourront, en embrassant la totalité de notre riche histoire, proposer une vision et une direction nouvelles et plus équitable pour tous. Une vision qui identifiera les vraies causes de nos failles systémiques pour les corriger avec un sens plus aigu de justice sociale.

 

14 octobre 2026

 

(1) « On ne peut résoudre un problème avec le même mode de pensée qui l’a engendré »

 

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