KHAL TORABULLY

Ces propos constituent la dernière partie de notre trilogie écrite dans le sillage du mouvement des statues venu du meurtre de George Floyd, initiant des débats de société qui interpellent. Cette partie suit « Gandhi déboulonné » et « Colomb décapité ». Il est question ici d’un terme que l’on veut déboulonner, le paria de l’Histoire, l’engagé ou coolie, inscrit dans le débat en cours, qui ne peut se faire l’économie d’un décodage affiné de la mémoire et de l’Histoire.

Un changement visible de paradigmes est-il en cours avec le meurtre de George Floyd ?

Il le semble : on a déboulonné la statue d’un propriétaire et négociant d’esclaves à Bristol, le roi Léopold II à Antwerp est peint en rouge, en Belgique et maintenant, la statue de Colomb à Boston est décapitée… Avant il y avait Schoelcher aux Antilles…

« Même les statues meurent »…

La vague irrépressible de déboulonnage vise à voir l’Histoire en face, à la corriger, car la version officielle souvent exclut et nourrit la haine et le racisme. La face la plus visible de cette entreprise est le déboulonnage des effigies, plaques ou statues des personnages illustres ayant un passé esclavagiste et/ou raciste. Pour citer un célèbre film de Chris Marker et d’Alain Resnais, « Même les statues meurent »… Elles peuvent mener à la détestation de soi et de l’autre. Les liens entre ces actes de « déboulonnage » précités ? La colonisation, l’esclavage, le racisme et l’exploitation, suivis par une défiguration de l’autre dans les sociétés actuelles, les rejetant à la marge, dans des affres de la représentation tronquée, méprisante et dans les faussetés des textes écrits pour maquiller la vérité complexe. Fait historique, le roi des Belges a officiellement présenté ses « regrets » pour les exactions et crimes de son ancêtre Léopold II (sans le nommer et dont la statue avait été peinte en rouge), au Congo, tuant des millions d’innocents dans sa cupidité et désir de domination des « nègres ». Ce roi sanguinaire considérait le Congo comme son bien privé. Précédant des excuses à venir, le roi Philippe s’engage à exhumer de vieux démons pour mieux préparer l’avenir et à « combattre toutes les formes de racisme ». « J’encourage la réflexion qui est entamée par notre Parlement afin que notre mémoire soit définitivement pacifiée », a-t-il poursuivi. « L’heure est venue pour la Belgique d’entamer un parcours de vérité » à propos de son passé colonial, a à son tour affirmé mardi la première ministre belge, Sophie Wilmès, à Bruxelles, en saluant le geste du roi Philippe ». (https://www.lci.fr/international/passe-colonial-en-rdc-le-roi-philippe-de-belgique-exprime-pour-la-premiere-fois-des-regrets-2158007.html).

Oui, quelque chose est en cours et nous saluons ce travail iconoclaste, en y apportant un correctif nécessaire. Déboulonner une statue pour faire émerger une pensée juste, corrective, réparatrice, oui. Cependant, les symboles, les statues, les noms de rue, comme je l’ai déjà fait ressortir dans mes précédents articles, ne peut masquer le travail de fond à faire, et cela concerne une (re)lecture de l’Histoire pour corriger la mémoire et le récit national, donc, il s’agit de débusquer ce qui fait ciment ou non dans la société par le biais du langage. Le terme coolie (engagé remplaçant les esclaves) illustre bien mon propos. On a cherché, lui, à le déboulonner, alors qu’il est le terme qui sied à toute une page de l’Histoire…

Cachez ce terme ou statue
qui ne saurait faire mémoire…

Je réfléchis à ce terme en le raccrochant aux faits, d’abord, à l’engagisme.

Car il se trouve que l’engagisme doit se connecter à cette lame de fond, opposant mémoire, histoire et récit national, à condition de quitter des ornières où certains édiles les ont enfermés, pour des desseins « masqués » faciles à comprendre.

Partons d’un postulat de langue, de terminologie. Au-delà des noms des rues, salles ou places à changer, il ne faut pas avoir honte de connaître son passé, qu’on ait été appelé esclave, nègre, coolie ou immigré. Cette blessure dont parle le roi Philippe au présent, signifie que nous aussi sommes concernés dans cette remontée du refoulé, souvent parce que nous occupons la place de l’autre.

Mieux connaître le passé et redéfinir la mémoire avec dignité et rigueur méthodologique, c’est une tâche que nous développons depuis 1989…

Cela n’a pas été sans embûches. Mais quelque chose, pour la première fois et ce, pendant une pandémie, se débloque. Après la mort de Georges Floyd, dégomme les symboles et concepts qui ont « gommé » des vérités indigestes pour les « dominants » et les « dominés » et ce, pour des raisons souvent opposées.

Ces jalons sont d’importance pour nous, car la symbolique de ces actes est puissante et dépoussière l’Histoire qui ronronne, créant un décalage entre les faits et le langage qui régit les rapports sociaux, politiques, économiques et culturels entre les divers groupes de la société… Le passé a conservé son écho déstructurant dans le présent, défi qu’il faut adresser.

Dans ce travail de « correction » historique inévitable et souhaitable, car il n’y a pas de science humaine infaillible, il faut éviter les censures créées par les puissants, et même par les victimes de l’engagisme et de l’esclavage. Cela est le vrai fond du débat du déboulonnage de la statuaire ou de l’Histoire, que dit-elle de nous, et comment le dit-elle ?

Revenons aux termes d’abord, puisque les mots blessent, paralysent, dévalorisent plus que les statues sur les avenues ou squares. Ils sont dans nos têtes, dans nos consciences, nos idées que nous nous faisons de notre passé, de notre présent, de notre avenir et des représentations que nous faisons de nous-mêmes et des autres. Ce sont de présences invisibles tutélaires qui habitent nos mémoires et nos cartographies intimes et sociales.

Mots lourds des sens,
comment les conserver ?

Je reviens au mot coolie ou esclave dans ce contexte de déboulonnage actuel.

Disons-le d’emblée : il serait totalement irresponsable d’aller à l’extrême, dans ce mouvement des statues, c’est-à-dire, gommer ou effacer les termes esclave ou coolie des pages de l’Histoire, en prétextant que cela nous blesse, nous défavorise aujourd’hui, que cela nous a fait ou nous fait mal à l’âme, à la chair. Cacher un mot dur chargé d’Histoire, un pan de mémoire ou renommer un fait selon son fantasme est une entreprise coupable et dangereuse. Il faut appeler un coolie un coolie et un esclave un esclave.

Les mots faisant référence à des périodes douloureuses, il faut donc les lire dans leur ancrage et tracé historique, les confronter avec le présent, d’en sonder les résonances. Il importe de se les approprier en ne les mutilant pas, en raison même de leur histoire douloureuse, dévalorisante, méprisante pour les humanités. Cependant, on peut en devenir propriétaires pour pouvoir les (re) définir, avec rigueur et sans tomber dans le fantasme, pour mieux vivre et avec le passé, le présent et l’avenir. Césaire et Senghor ont fait cela avec la négritude, en prenant les mots « nègre », comprenant justement leur pouvoir de subversion poétique et politique.

Nous avons fait la même chose avec le terme coolie, épousant la résonance du terme pour le dépasser dans sa prison de représentations dévalorisantes, figées de l’Histoire et de la colonisation. Dans le terme inclusif qui en résulte, le terme a commencé par dépasser le sens strict dans lequel on a voulu l’enfermer et a relié esclave et coolie, rétablissant un parcours qui fait tomber nos statues se regardant en chiens de faïence de toutes sortes dans nos faux panthéons de victimes de l’Histoire. Je reviendrai plus loin à la définition de ce mot lourd de sens.

D’abord, il convient que, pour se référer à l’engagisme, il faut aller tout droit vers ce mot, « coolie », qui a cristallisé toute une entreprise de révisionnisme historique ou de déboulonnage idéologique de ce terme contre lequel j’ai lutté durant des décennies. J’ai voulu comprendre pourquoi. Est-ce parce que ce mot est tombé en désuétude ? Est-ce une statue qui est morte ?

Que non…

Si par exemple vous entrez le mot coolie sur un moteur de recherches, vous atteignez 7, 200.000 résultats. Si vous entrez le mot engagé (le terme qui lui est associé presque en synonymie), vous avez 38, 700.000 résultats, mais attention, vous devez distinguer entre le fait de s’engager, d’engager quelque chose et un engagé coolie. Donc, le terme est pris dans d’autres champs sémantiques. Donc, le mot coolie précise le sens du terme engagé sans se perdre dans des ambiguïtés de vocabulaire. Cependant, le terme d’engagé est parfois préféré au mot coolie, au nom d’une censure ou auto-censure ou provenant du désir de certains de l’oblitérer parce qu’il fait honte aux descendants d’Indiens actuels. On préfère être désigné comme engagé plutôt que comme coolie. Pour ma part, et ayant voyagé dans plusieurs pays où l’engagisme a été pratique, j’ai constaté que ce mot cachant un autre relève souvent d’une entreprise contestable de censure d’un mot historique. Or, soyons-en certains, on ne peut déboulonner le mot coolie de son piédestal dans l’Histoire de l’engagisme, qu’il sonne comme une insulte ou une blessure mémorielle. Il en va de même pour le mot esclave, qui est un crime contre l’humanité. Rappelons que pour le mot esclave on a 20, 300.000 entrées. Donc, c’est un mot ancré dans l’Histoire, même s’il renvoie à une réalité horrible. Et je ne vois pas sous quel autre terme on remplacerait cette amère réalité historique de l’esclavage.

Cachez ce coolie que je
ne saurai plus voir…

Pour revenir au COOLIE, il est important de comprendre un fait qui s’est développé avec la visibilité de cette page d’histoire : des « penseurs » révisionnistes de l’engagisme ou « coolie trade » ont voulu remplacer le terme historique « coolie », le déboulonner du vocabulaire de l’Histoire du servilisme, en prétextant qu’il est « insultant », que c’est un « colonial slur », etc. Cela est vrai dans des contextes précis, certes, mais il est aussi à dire que ce terme va au-delà de cette « blessure », qui n’est qu’une partie de l’Histoire de l’engagisme.

Un mot ne doit pas masquer la complexité d’une pensée ou d’une page d’Histoire. La simplification est abusive dans le cas d’une volonté d’effacement du terme « coolie », que l’on soit les descendants des engagés ou non. On ne peut déboulonner le coolie sans relire l’Histoire et situer les vrais enjeux.

Aussi, je pense que le mot Coolie peut « blesser » certains, s’ils n’ont pas désamorcé le « mal aux mots » dans lequel on nous enferme. Comme le mot esclave, qui a une mémoire « suppurante ». Mais ces termes sont plus complexes qu’une blessure ou un souvenir de mépris.

Prenons le cas du mot esclave. Il vient du mot slave, d’Esclavonie (Slavonie ou Croatie actuelle) des païens que l’on privait de liberté, désignant l’assujettissement d’un peuple européen par d’autres Européens. Donc, esclave ne se limite pas aux peuples noirs d’Afrique.

Le mot coolie possède une mémoire contrastée aussi. Étymologiquement et aussi dans ses occurrences historiques, l’on ne peut ramener à une monosémie (engagé indien, souvent) car il signifie semi-esclave, travail de cochon, porteur ou salarié journalier et se réfère aussi à ces coolies blancs, africains, malgaches ou chinois. Ne parlons pas des premiers engagés, les « indentured servants », qui étaient européens aussi, aidant les colons aux Caraïbes et aux Amériques. Donc, les termes renvoient à d’autres blessures aussi…

Aussi, vu cette polysémie avérée, le terme, dans un champ littéraire, par exemple, peut être sujet à un dépassement, à condition de l’ancrer dans sa véracité historique plurielle.

Aussi, dans les activités et interprétations de dépassement et de créativité construites sur des lectures avérées de l’Histoire, il n’est pas interdit, dans un acte de décolonisation mentale et linguistique, de prendre un terme censé faire mal à la victime pour le désarmer et l’investir pour une portée inclusive, humaniste, n’ayant plus à rougir du terme « coolie », qui, jusqu’à la fin des temps, qu’elle qu’en soit la volonté de censure ou d’édulcoration de l’Histoire, désignera l’engagisme. C’est cela aussi un déboulonnage linguistique, plus efficace qu’une censure ou effacement de termes pour se distancer d’une réalité du passé que l’on considère peu valorisante au présent.

Aussi, toute tentative de « redorer » sa mémoire, d’en biffer les éléments qui « insultent » son être-au-monde actuel provient parfois d’une volonté de ramener l’engagisme à une épopée, à de l’héroïsme épique, en mettant au pied de ses idoles le coolie qui a écrit cette Histoire de son sang. Cela, telle est la lecture qui s’impose dans ce faux déboulonnage, provient d’une lecture fantasmatique de l’Histoire pour ne pas mettre à mal les hautes castes qui veulent réécrire l’Histoire à leur sauce « anticoloniale », effaçant l’injure en cachant ce coolie qui ne saurait faire mémoire. Cette censure proviendrait aussi des descendants de coolies qui ont honte de leurs ancêtres coolies, trop frustes, trop sales, trop pauvres, ne confortant pas le récit qu’ils veulent ériger à la place de la déplaisante réalité du coolie trade. Cela provient aussi d’une risible tentative de ceux qui veulent changer des « faits » en changeant des mots, pour se rattacher à une histoire de l’Inde de prestige. Mais tout cela, je le répète, provient d’un complexe d’infériorité chronique vis-à-vis de son identité ou de sa propre mémoire.

Mais l’Histoire reste l’Histoire et il faut appeler un chat un chat.

L’histoire de l’engagisme, venant après le slave trade, était connu comme le coolie trade, le commerce du coolie, pas celui des engagés. Ce sont les textes officiels de l’époque qui l’établissent, de même que le « slave trade ». On peut ou non aimer cette dénomination, mais c’est la véracité historique de l’engagé, il est désigné comme coolie dans les premiers textes officiels. Autour on peut broder en l’appelant girmitya ou « aapravasi » ou « laboureur », des euphémismes qui ne peuvent en aucun cas déboulonner le terme coolie. Le COOLIE TRADE était bien le terme générique de ce type de travail d’engagés avec contrat.

Cela est un FAIT INCONTESTABLE.

La peur du coolie
cache quelque chose

Depuis une trentaine d’années, pionnier dans les études de l’engagisme, j’ai lu des révisions, des hontes, des ressentis regrettant que les ancêtres n’aient pas tous été des descendants de maharajas ou de haute caste… On a vu cela avec Naipaul.

En fait, en voulant une autre histoire, une histoire de récupération idéologique, née de la honte du coolie, car il n’était, hélas, pas au sommet de la pyramide, on déboulonne mal un mot qui désigne, en dépit de son ressenti personnel ou une mémoire mal explorée, une page d’Histoire indéboulonnable.

Remplacer coolie par engagé ou salarié contraint, etc. ne peut faire mentir les faits historiques. Pour preuve, on n’a pas rebaptisé le “Slave Trade” par “Migrant Trade” ou “Half-chained African Trade”. Quand on dit le mot esclave, aussi détestable soit le sens de ce mot, il désigne sans écran de fumée tout un univers d’exploitation et de résistance. Taire un mot avéré dans l’Histoire, cela révèle du fantasme ou de la politique révisionniste des « puissants » ou des victimes ayant intégré les complexes des dominants. Cela a pour résultat que l’on ne peut se voir tel que l’on est, mais plutôt à travers des valeurs dominantes.

Au vu de ce qui se passe depuis la mort de George Floyd, il est important de revenir à l’approche objective des faits historiques. Il ne s’agit pas d’effacer le terme coolie, colon, esclave, etc. Les mots sont aussi faits pour dire des maux et les transmettre de génération en génération, pour les exorciser.

Aussi, il faut jeter les fausses statues de l’engagisme, des figures montées de toutes pièces pour faire justement bonne figure au présent, totalement en accord avec les faits historiques et son positionnement dans le présent.

En ce moment, il faut voir l’Histoire en face, en adultes, comme l’a fait, jadis, Sir S. Ramgoolam, le premier PM de l’île Maurice, pays du coolie trade, qui ne rougissait pas d’appeler ses ancêtres des coolies, dont il était fier. Aux célébrations de l’Aapravasi Ghat, site pour la mémoire des coolies, son fils l’a rappelé plusieurs fois. Justement, c’est parce qu’ils appelaient leurs ancêtres coolies et qu’ils ont pu DÉPASSER la représentation dans laquelle le puissant a voulu les enfermer, non en gommant un mot, mais en s’émancipant par l’éducation et l’engagement intellectuel, culturel, social, économique et humain. Là est une démarche intelligente et digne, qui ne déboulonne pas ses ancêtres en voulant effacer un mot ou leur statut…

Reboulonnons ce qui nous
fait mal en l’extirpant

Ce n’est donc pas le mot, la substance de la statue ou le signifiant qu’il faut déboulonner, c’est la prison mentale des signifiés dans laquelle le dominant ou nos propres incompréhensions ou instrumentalisations nous ont enfermés.

Depuis que je m’intéresse à l’engagisme, je n’ai permis à personne de me censurer sur le mot coolie. Une chose est claire : une sentence n’efface pas l’histoire d’un mot et sa prégnance dans nos mémoires. Les lobbies ou groupes de révision de terminologie historique n’y font rien. On ne s’approprie pas l’Histoire en l’édulcorant pour des besoins du présent.

Coolie et engagé, les deux termes se valent presque, avec une précédence pour le terme coolie, car l’engagé, n’était-il pas un coolie dans les faits et dans le contrat ?

Changer de vocabulaire, est-ce effacer le passé ou plutôt le maquiller à sa convenance ? Il nous faut affronter les impostures historiques, cautériser les blessures, les non-dits pour les intégrer, les dépasser et écrire avec justesse et une créativité qui ne mettent pas en berne tout un pan de notre mémoire, douloureuse ou pas, ou pour en faire un film Bollywood édulcoré et qui correspond au cinéma que l’on tourne dans sa tête, pour ne pas voir la vérité historique en face.

Aussi, tout ne consiste pas à accabler le mot coolie de tous les maux, en n’analysant pas la richesse et la complexité de ce terme générique, qui ne fut pas, comme certains semblent le dire, qu’une insulte coloniale ou « colonial slur » qu’il faut censurer, sans s’approprier ce terme dans tous ses champs de vérité et des possibles.

Aussi, il est important de voir la réalité complexe au-delà de la sidération qu’un mot pourrait provoquer.

Dans le « mouvement des statues » actuel, où on décapite la statue de Colomb aux USA, on badigeonne en rouge la statue de Léopold II en Belgique ou on jette la statue de Colston à la mer à Bristol, conséquent au meurtre de Floyd et au mouvement BLM, il est à rappeler que ce mouvement doit se lire dans une diagonale transnationale visant à « corriger » des langages qui n’ont pas fait leur examen de conscience, érigeant en objets de dévotion béate des lieux de mémoire, des personnes ou des symboles de l’exploitation humaine, passant sous silence les aspects les plus sordides et inacceptables des faits et figures du récit national.

Et Colbert dans tout cela ?

Pour clore cette réflexion, dans le sillage du déboulonnage et du gommage des noms de l’Histoire et de la mémoire, l’ex-Premier ministre français Jean-Marc Ayrault, qui avait commencé dès 1989 un travail de mémoire à Nantes, premier port négrier de France, a souhaité renommer la salle Colbert, auteur du Code Noir, à l’Assemblée nationale.

Or, il se trouve qu’il y a une dizaine d’années, avec l’Association Agir Ensemb de Jennifer Pelage, j’avais été invité, avec d’autres historiens et acteurs de la société civile, à parler de coolitude à l’Assemblée nationale, pour la toute première fois dans l’Histoire de France. L’engagisme n’avait jamais eu droit de cité ici, après son abolition.

On inaugurait le coolie trade en réhabilitant la mémoire de Henri Sidambarom, qui lutta pour les descendants des engagés en Guadeloupe, notamment pour l’acquisition de la nationalité française. Cet événement mémorable se déroula, ironie de l’Histoire, à la salle Colbert.

Je me rappelle avoir dit, à l’instar d’autres intervenants, que le symbole était puissant : on réhabilitait la mémoire des coolies dans un lieu républicain portant le nom de celui qui avait rédigé le Code Noir, remplissant un vide juridique, désignant l’esclave comme « un bien meuble »… Même si c’était un grand commis de l’état, et que c’est son fils qui a en grande partie rédigé le Code Noir (c’est lui qui le signe), Colbert était loin de ne pas être un esclavagiste.

Cette coïncidence m’avait dérangé.

Mais l’important, ce que nous avions dit ce que nous pensions de Colbert et tout ce qu’il représentait dans notre prise de parole inaugurale. L’événement faisait se rencontrer le coolie et l’esclave, frères d’infortune, dans cet endroit hautement symbolique.

Ayrault soutient qu’il faut renommer cet espace.

Je pense que, fondamentalement, l’ex-PM JM Ayrault fait sens en demandant que l’on dé-nomme cette salle qui est un lieu emblématique de la République française. Et de trouver un autre héros qui tienne compte du fait que l’Histoire n’est pas renfermée dans un bocal de formol, pour asphyxier la mémoire et transmettre les relents d’un récit national exclusif et vicié. Il ne faut pas ramener cela à une question de couleur de peau, mais d’éthique.

Je fais aussi cette suggestion, si l’on ne débaptise pas cette salle Colbert : c’est d’y mettre une plaque mentionnant que Colbert était l’auteur d’un document qui a régi la vie de millions d’êtres humains mis en esclavage et bien qu’il ait été un grand serviteur de l’état français, il a été le porte-parole contredisant la devise de la République française, à savoir Liberté, Égalité et Fraternité.

Ce faisant, je pense que nous nous inviterions à lire et comprendre l’Histoire d’une façon plus complexe, au-delà des confrontations noir-blanc-marron, mais de façon adulte et humaine, dans un dépassement salutaire. Déboulonner, c’est aussi cela, déconstruire l’Histoire en l’expliquant, sans la faire subir un double déboulonnage, celui de l’enlèvement ou de l’effacement du mot ou de la statue ou du lieu et celui qui ne nous permettrait pas de nommer les maux qui en découlent puisque le support permettant une production de sens aurait disparu, nous privant d’un commentaire réparateur et apaisant au présent…