« New normal » ou pas, certaines choses ne bougent pas : cette année encore, la Fête des Mères, célébrée en ce dernier dimanche de mai, nous ramène le même lot de rengaines usées jusqu’à la moëlle. À commencer par la rengaine publicitaire.

Nul besoin d’être naïf. Si l’histoire fait remonter à l’Antiquité les premières célébrations vouées aux mères, avec les Grecs et les Romains organisant chaque année au printemps une cérémonie en l’honneur de Rhéa et Cybèle, les divinités mères des dieux, la chose a très vite été récupérée à des fins autres que d’hommage.

Car tous bons sentiments que l’on puisse nourrir, la Fête des Mères est aussi au cœur d’une question de pouvoir.

Il est ainsi important de noter qu’en France, célébrer les mamans, et à travers elles les familles, est une idée attribuée à Napoléon. C’est lui qui, en 1806, évoque l’idée d’une fête des mères officielle au printemps dans le but d’honorer spécifiquement les mères de familles nombreuses. La France finira par attendre avril 1926 pour instituer la première “Journée des mères de familles nombreuses” nationale avec remise de “Médailles de la Famille française”.

Honorer les femmes dans leur fonction de reproductrices.

Plus : dans leur fonction de repeuplement.

C’est ce que dit sans ambages le maréchal Pétain lorsqu’en 1941, il institue la Fête des Mères dans le but avoué de repeupler la France qui souffre de la Seconde Guerre mondiale.

À la base, un double mécanisme.

Premier ressort : la culpabilisation.

Les femmes sont directement désignées comme responsables de la défaite de la France ­en 1940 : Trop peu d’enfants, trop peu d’armes, trop peu d’alliés, voilà les causes de notre défaite, dit en substance le maréchal Pétain. Les femmes doivent, donc, se cantonner à leur foyer et procréer.

Deuxième ressort : la sacralisation.

Pour convaincre les femmes de rester dans ce rôle, elles sont d’abord grondées, puis hissées sur un piédestal. En 1942, le maréchal Pétain s’adresse aux femmes en ces termes : « Mamans, la femme coquette, sans enfants n’a pas de place dans la cité, c’est une inutile. La mère de famille y a son rôle parce qu’elle est compétente, c’est sur leurs genoux que se forme ce qu’il y a de plus excellent dans le monde, un honnête homme ». Et pour parfaire le tout : « Vous seules savez donner à tous ce goût du travail, ce sens de la discipline, de la modestie, du respect qui font les hommes sains et les peuples forts. Vous êtes les inspiratrices de notre civilisation chrétienne ».

Voilà donc les femmes investies d’une mission quasi divine, gardiennes du temple, justifiées dans leur existence par leur capacité à endurer, à se sacrifier, à protéger et prolonger l’ordre établi.

Qu’est-ce qui a changé ?

Malgré tous les combats et avancées féministes, l’image de la femme puisant son bonheur exclusif du foyer a décidément la dent dure. Cette année encore, chez nous, nous avons été abreuvés d’une avalanche de publicités rivalisant de clichés pour vendre des produits électroménagers pour faire plaisir à maman.

Et le pompon, c’est quand les mamans elles-mêmes s’y mettent.

Témoin cette pub, incroyablement inspirée, où une maman refuse avec véhémence la perspective de recevoir encore une fois des bijoux en capsules de boissons et intime à ses enfants chéris l’ordre de lui offrir une télé 65 pouces. Pas même 43 ou 55, non, carrément la grosse à plus de 30 000 balles…

Qu’y a-t-il de mal à vouloir un beau cadeau ?

Le problème, c’est justement le trade-off mercantile.

L’an dernier, lorsque le déconfinement (et la réouverture des centres commerciaux) avait été fixé à la veille de la Fête des Mères, peu crurent que cela visait le confort psychologique de permettre aux familles de se retrouver davantage, de permettre la relance d’un secteur commercial durement éprouvé.

Il n’y aurait rien de mal à offrir des cadeaux pour la Fête des Mères, si cela se limitait à ça.

On célèbre les Mères à grands coups de dithyrambes, mais que faisons-nous réellement pour assurer que les femmes, à Maurice, puissent devenir mères dans des conditions correctes, justes, respectueuses de leur équilibre physique et mental ?

Quand allons-nous enfin parler vraiment des conditions dans lesquelles les femmes accouchent dans nos hôpitaux ?

Demandez-leur.

Ceux qui ne savent pas seront édifiés. Choqués par le non-respect total de la plus élémentaire humanité d’une femme alors qu’elle est livrée à l’une des épreuves peut-être la plus belle pour certaines, mais aussi, assurément, l’une des plus bouleversantes, des plus douloureuses et des plus dangereuses pour bien d’autres.

Ceux qui savent hausseront les épaules. Façon de dire c’est ainsi. Ça fait partie du sort des femmes. Souffrir. Subir. Endurer. En silence, on préfère.

Et pourtant.

Il faut écouter les femmes raconter comment à l’hôpital, elles sont trop souvent traitées comme du bétail qui est là pour « mettre bas ». Comment, trop souvent, le personnel hospitalier, même féminin, s’estime autorisé à leur manquer de la plus élémentaire considération, « kan ti fer ti gagn bon, asterla ki ou vinn plore isi? ». Demandez aux femmes combien ce genre de remarques est commune alors qu’elles souffrent pour accoucher.

Cette question des conditions dans lesquelles les femmes accouchent à l’hôpital s’est posée récemment avec l’affaire de Sweta Ram et la naissance dramatique de sa petite Prishtee le 12 avril dernier à l’hôpital SSRN. La population a été choquée et a vivement réagi aux images, qui ont largement circulé sur les réseaux sociaux, du cadavre du bébé mort-né transporté par la police dans une vulgaire boîte en carton usagée devant son père effondré.

Mais il faut encore écouter cette mère raconter les circonstances effrayantes de son accouchement, comment elle n’est pas prise en compte, maltraitée, comment ceux présents s’acharnent pour sortir son bébé jusqu’à séparer sa tête de son corps.

Cas isolé ?

Début mai, Virginie Quirin et son mari Pascal confient leur histoire à Week End.

Le 5 février dernier, Virginie a accouché d’une petite fille dont la naissance était prévue pour mai. Dans une séquence hallucinante, Virginie raconte comment elle a été malmenée, que les médecins lui ont déclaré que son bébé était trop prématuré pour être viable, la laissant souffrir pendant 48 heures avant de lui appliquer les forceps, puis de mettre « le cadavre » du bébé dans une boîte de désinfection médicale en acier inoxydable, alors même qu’elle dit avoir eu le sentiment d’avoir senti battre son cœur. Une heure plus tard, une infirmière qui passait par là entend pleurer le bébé.

Vivante. Celle que ses parents ont choisi d’appeler Emilie est vivante, et elle devrait, très prochainement, sortir de l’unité de néonatalogie où elle a été prise en charge depuis février.

C’est après avoir vu la vidéo sur laquelle Sweta Ram raconte son calvaire à l’accouchement et la mort de sa petite Prishtee que Virginie et Pascal Quirin ont décidé de parler publiquement de ce qui leur est arrivé. « Il faut que ça s’arrête! Il y a un gros problème dans notre système de santé publique pour les accouchements. En écoutant cette maman raconter son expérience, je me suis revue sur la table d’examen à l’hôpital de Rose-Belle. Je n’ose même pas imaginer sa douleur, tant la mienne était atroce! Moi, j’ai la chance d’avoir un bébé miraculé. Mais combien d’autres sont passées par des épreuves atroces à cause d’une négligence médicale ? », interroge Virginie Quirin.

Le pire, c’est qu’alors que le couple a porté plainte pour négligence médicale, une réponse du ministre de la Santé au Parlement, récemment, indique que leur plainte semble ne pas être parvenue aux instances appropriées.

Selon certaines études, la façon dont nous naissons conditionnerait beaucoup ce que nous devenons par la suite. La façon dont nous faisons face à la vie.

On ne naît pas femme, on le devient, disait Simone de Beauvoir. De la même façon, on ne naît pas mère. Et il est terrible que cet extraordinaire-là, construire un corps au cœur de son propre corps, le nourrir de soi et le mettre au monde, en vienne à être si bafoué! C’est dire s’il y a urgence à revoir les lieux et la façon dont nos femmes accouchent. Dans quelles circonstances elles donnent naissance. Et comment elles sont accompagnées par la suite, avec leurs enfants.

Ce serait certainement la plus belle façon de les fêter…