Une perspective théorique des jeux sur l’Éléphant et le Dragon dans l’océan Indien

By Aaron Kwang Poon

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 En juin 2026, le président birman issu de la junte, Min Aung Hlaing, et le tout nouveau Premier ministre bangladais Tarique Rahman se sont succédé à Pékin. À la fin du même mois, le Premier ministre indien Narendra Modi était l’invité d’honneur du jubilé d’or de l’indépendance des Seychelles. À y regarder de près, un dénominateur commun relie ces visites : l’océan Indien, théâtre d’une rivalité qui s’intensifie entre l’Éléphant et le Dragon.

Certains analystes cristallisent cette rivalité en mettant en opposition le « collier de perles » chinois et le « collier de diamants » indien qui serait une tentative de blocus au cas où les choses tourneraient au vinaigre. D’autres font le lien entre le BRI et MAHASAGAR.

Lors du Sommet Min-Xi, les deux chefs sont convenus de renforcer le corridor économique Chine-Myanmar (CM). En plus des oléoducs et gazoducs déjà en service depuis 2013, le corridor verra l’ajout d’une voie ferrée et d’une autoroute.

Myanmar et Chine ont également trouvé un accord pour accélérer la transformation de Kyaukphyu en port en eau profonde — porte d’entrée stratégique de la Chine vers l’océan Indien.

Les deux camps étudient en outre la construction d’une nouvelle branche du corridor, qui bifurquerait à Mandalay pour rejoindre le port de Yangon, le principal port maritime du Myanmar.

Dans le même esprit, Rahman et Xi ont évoqué le corridor économique Bangladesh-Myanmar-Chine (BMC). Le ministère bangladais des Affaires étrangères s’est toutefois empressé de préciser qu’aucune décision n’avait été entérinée  — sans doute pour ne pas froisser New Delhi.

Chose curieuse : le Bangladesh et le Myanmar étaient censés appartenir à la sphère d’influence indienne et comptaient parmi les piliers de la politique du « Neighborhood First ». Or, une recomposition semble en marche, et New Delhi observe ces visites d’un œil vigilant.

De longue date, l’Inde est le premier partenaire du Bangladesh, et chaque nouveau dirigeant a fait de la visite à Delhi un rite d’inauguration. Rahman a brisé la tradition en se rendant à Pékin avant Delhi. Il est vrai qu’il s’était d’abord arrêté à Kuala Lumpur — sans doute pour éviter de donner l’impression que « Dhaka largue Delhi pour Pékin ».

Plusieurs projets de coopération sino-bangladaise ont fait tiquer Delhi. D’abord le port de Mongla, que l’Inde convoitait jadis et qui se retrouve aujourd’hui servi sur un plateau à la Chine.

La tension est encore montée d’un cran lorsque Delhi a appris que la Chine envisageait de livrer au Bangladesh des chasseurs multirôles J-10.

Pour couronner le tout, la Chine a manifesté sa volonté d’aider le Bangladesh à aménager et gérer le fleuve Teesta, qui coule non loin du corridor de Siliguri. Une présence chinoise aux portes du « cou du poulet » équivaudrait à ressentir l’haleine chinoise sur la nuque indienne.

On savait Sheikh Hasina proche de l’Inde ; renversée par la révolution d’août 2025, elle s’était d’ailleurs réfugiée à Delhi. Arrivé au pouvoir, Tarique Rahman a choisi de faire pivoter le Bangladesh vers l’Empire du Milieu.

Aung San Suu Kyi passait pour une alliée de l’Occident, auréolée du prix Nobel de la paix en 1991. En tant que conseillère d’État, elle a dirigé de facto le Myanmar jusqu’au coup d’État militaire de 2021. Quant au nouveau dirigeant birman, Myint Swe, ostracisé par l’Occident, il n’avait guère d’autre choix que de se tourner vers la Chine.

Dans leur compétition pour l’influence en Asie du Sud-Est et dans l’océan Indien, la Chine et l’Inde mobilisent chaque artifice du métier — à commencer par leurs diasporas, qu’elles flattent au moyen de récits récurrents sur les liens « ancestraux ou ombilicaux ».

Les pays d’Asie du Sud-Est étant majoritairement bouddhistes, l’Inde a promu une renaissance bouddhique dans l’espoir de les attirer dans son giron. On peut concevoir le bouddhisme comme une forme particulière de l’hindouisme. Cependant, le bouddhisme demeure sans doute la forme la plus ouverte et la plus tolérante de ces traditions — d’où son instrumentalisation comme outil de prédilection du « soft power ».

De son côté, la Chine promeut les courses de bateaux-dragons, tradition du Festival du double cinq. Les régates endiablées et la possibilité de savourer les délices de la cuisine chinoise seraient un cocktail gagnant pour attirer les grosses foules.

De l’autre côté, la diplomatie religieuse a aussi le potentiel de rapprocher les deux rivales en mettant en exergue l’héritage en commun. Difficile tâche, mais pas impossible ! D’ailleurs, Trump a failli accomplir l’impossible avec sa politique de « tarifs réciproques », imposés indistinctement aux amis comme aux adversaires.

C’est en 2015, lors d’une tournée des États insulaires de l’océan Indien, que Modi a dévoilé sa doctrine SAGAR (« Security and Growth for All in the Region »). L’Inde avait alors ouvert des discussions avec les Seychelles pour obtenir une base sur l’île de l’Assomption, et avec Maurice pour prendre pied à Agalega.

Le Parlement seychellois a ensuite enterré le premier accord, tandis que le second, relatif à Agalega, aboutissait — moyennant, côté mauricien, le projet de Light Rail Transport.

En mars 2026, le vice-président chinois Han Zheng s’est rendu aux Seychelles, avec une subvention de 14 millions de dollars à la clé. Pas question de se laisser distancer : Modi a enchaîné avec sa propre visite d’État en juin 2026, offrant une ligne de crédit de 150 millions de dollars assortie d’une subvention de 25 millions.

Les Maldives présenteraient une excellente étude de cas de ce va-et-vient entre la Chine et l’Inde. Sous l’ère Yameen (2013-2018), le pays s’était jeté corps et âme dans la Belt and Road Initiative. Avec Solih (2018-2023), cap sur l’ « India First ». Depuis l’accession de Muizzu à la présidence en 2023, les Maldives exécutent un exercice d’équilibriste entre les deux géants.

Sous l’égide de la BRI, Yameen avait obtenu de la Chine un prêt de 200 millions de dollars pour construire le pont de l’amitié Maldives-Chine et moderniser l’aéroport. Les touristes chinois ont afflué, et les Maldives ont même signé un accord de libre-échange avec Pékin en 2017.

L’Inde a par la suite repris une partie de la main, en accordant une enveloppe de « refinancement de la dette » à hauteur de 580 millions de dollars.

Le Sri Lanka a suivi une trajectoire comparable à celle des Maldives. Sous le règne de Mahinda Rajapaksa (2005-2022), le pays a basculé vers la Chine, porté par des projets pharaoniques tels que les ports de Hambantota et de Colombo. De 2015 à 2019, Sirisena et Wickremesinghe ont tenté, brièvement, d’endiguer l’influence chinoise, sous le feu des critiques autour du « piège de la dette ».

Incapable d’honorer ses énormes dettes, le Sri Lanka a dû concéder à China Merchants Port Holdings un bail de 99 ans sur le port de Hambantota. De quoi donner des frissons à Delhi, où l’état-major indien a vu une tentative d’encerclement. Autre source d’inquiétude : le Sri Lanka est devenu une plaque tournante du transbordement, assurant en grande partie le flux maritime commercial de l’Inde.

Gotabaya Rajapaksa, frère de Mahinda, a tenu le volant de 2019 à 2022, devait gérer les suites du krach économique et de la crise de la dette souveraine.

Wickremesinghe ayant repris les rênes après les élections de 2022, l’Inde a foncé sur le pays avec un paquet de sauvetage financier. Aujourd’hui, sous Dissanayake, le Sri Lanka semble avoir appris à faire jouer les deux géants l’un contre l’autre, à son plus grand bénéfice.

Le cas de Maurice se complique avec le contentieux autour de la souveraineté sur les Chagos, et sur Diego Garcia en particulier — île que les États-Unis n’ont pas hésité à qualifier de « la plus importante du monde ».

Sous le régime Jugnauth — le père, puis le fils — de 2014 à 2024, Maurice a joué à peu près le rôle de « Chota Bharat ». Avec Navin Ramgoolam au pouvoir, on aurait pu s’attendre à une recalibration dans le style des Maldives ou du Sri Lanka.

Mais le combat pour les Chagos empêche Maurice de manifester trop d’affection pour l’Empire du Milieu. Les opposants ont agité avec vigueur la menace du « péril chinois » pour justifier l’envoi de l’accord de restitution de la souveraineté aux poubelles de l’Histoire.

Il n’en demeure pas moins que Maurice est le seul pays d’Afrique, parmi ceux ayant des liens diplomatiques avec la Chine, à ne pas avoir souscrit à la BRI — parce que l’Inde y a apposé son veto.

Trump, par ailleurs, a la réputation d’être plutôt vindicatif quand les choses ne tournent pas à sa façon. Starmer en sait sans doute un rayon sur la fureur de Trump, pour avoir émis une opinion dissidente sur le Groenland et l’Iran.

En début de mandat de Ramgoolam, Modi a accordé à Maurice un paquet financier savamment calibré de 680 millions de dollars — une ligne de crédit de 440 millions et une subvention de 215 millions, soit légèrement moins que le cumul de plus d’un milliard de dollars déboursés sous le règne précédent des Jugnauth.

On pourrait avancer que Ramgoolam dispose encore de trois années de mandat et pourrait peut-être recevoir une nouvelle tranche. Mais que peut-il offrir à l’Inde en échange ?

Dans les milieux militaires, on considère que la Chine laisse délibérément le différend frontalier avec l’Inde en suspens, afin d’immobiliser une part importante des forces indiennes près de sa frontière septentrionale. Sinon, comment justifier l’énergie et les moyens déployés pour défendre quelques kilomètres de terres montagneuses et arides ?

Comme si Galwan et Doklam ne suffisaient pas, il reste encore la question non réglée du Jammu-et-Cachemire, que le Pakistan peut enflammer à tout moment, avec ou sans instigation chinoise.

Cette stratégie est connue dans les écoles de guerre sous le nom de stratagème fabien, tandis que l’Art de la guerre de Sun Tzu en propose une variante aux caractéristiques chinoises : « feindre à l’Est, frapper à l’Ouest ».

Il faut être deux pour danser le tango — et deux peuvent jouer à ce jeu. Si la Chine et le Pakistan peuvent semer le chaos dans l’Himalaya, l’Inde et les États-Unis peuvent faire irruption dans les mers de Chine orientale et méridionale. Par les opérations de liberté de navigation (FONOPS), la Chine est tenue en haleine sur ces théâtres, laissant l’océan Indien grand ouvert où l’Inde peut s’étendre à loisir.

Les expériences du Sri Lanka et des Maldives l’indiquent : un pays peut se positionner d’un côté ou de l’autre de l’Himalaya, mais finit toujours par trouver un équilibre. Les Seychelles et Maurice se trouvent en plein milieu de ce processus, mais l’équation se révèle plus ardue à résoudre, avec les paramètres Agaléga, Assomption et Diego Garcia à prendre en considération.

La participation d’autres acteurs — États-Unis, Royaume-Uni, France, Australie, Japon — n’influe pas peu sur l’état des lieux. Les enceintes régionales telles que la COI, l’IORA et le Quad peuvent, elles aussi, peser sur l’évolution en cours.

Après quelques oscillations successives, un État rationnel tend à se stabiliser en un point d’équilibre. En langage de politique étrangère, on parle de « balancing » ou de « hedging », selon la position effective de cet état d’équilibre.

Du point de vue de la théorie des jeux, la rivalité sino-indienne emprunte à la fois au dilemme du prisonnier et au jeu de la poule mouillée. La coopération offrirait aux deux parties les plus grands bénéfices — mais aucune ne fait suffisamment confiance à l’autre pour s’y risquer.

Les Chinois craignent de perdre la face; les Indiens ne veulent pas perdre le nez. Ni l’un ni l’autre ne veut céder : tous deux sont des États-civilisations fiers, promis à devenir des pôles d’un monde multipolaire.

Au final, le mieux que l’on puisse espérer est une « coopétition » maîtrisée qui ne dérape pas en conflit militaire ouvert. Chacun a ses sensibilités et ses atouts ; l’on formule le vœu que la sagesse multimillénaire des civilisations de la vallée de l’Indus et du fleuve Jaune suffise à conjurer la catastrophe.

Aaron Kwang Poon
Stratège géopolitique

 

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