Il se passe des choses étranges en ce moment dans le royaume de Maurice.
Étranges et incompréhensibles.
Comment expliquer en effet qu’un gouvernement récemment élu par une véritable vague populaire en soit, si peu de temps après son élection, a donné à ce point l’impression à cette population qu’il voudrait la punir ?
Parce que c’est bien ce sentiment qui se dégage en ce moment suite à la présentation du deuxième budget de l’ère Ramgoolam.
Voilà un gouvernement qui a été porté au pouvoir par un élan marqué, orchestré par une population qui voulait en finir avec le règne Pravind Jugnauth et ses abus, notamment en termes de démocratie, de népotisme, de corruption. Et qui aujourd’hui, un an et demi plus tard, s’adresse à cette même population comme si elle était constituée de profiteurs et de jouisseurs à mettre au pas à coups de trique…
On peut tout à fait entendre que la précédente administration a gravement, voire criminellement vidé les caisses. Encore que l’on attend toujours que les responsables soient dûment punis pour cela. Mais avec sa deuxième réforme des pensions après celle, drastique de l’an dernier, Navin Ramgoolam vient semer une pagaille encore plus importante. Et quand il est obligé de revenir sur cette réforme face à la réaction populaire, ce n’est pas pour faire amende honorable. Non. C’est pour menacer. Et annoncer comme un père fouettard colérique et revanchard que si l’on n’a pas voulu de sa réforme drastique et injuste, eh bien il va nous soumettre à une batterie d’autres taxes. Des assurances santé jusqu’aux revenus des jeunes influenceurs, en passant par les contributions exponentielles qui seront réclamées aux self-employed, les ponctions vont apparemment se multiplier auprès d’une population dont le pouvoir d’achat est déjà très affecté, et l’endettement asphyxiant.
Que se passe-t-il donc dans le royaume de Maurice ?
Quel intérêt y a-t-il à venir piocher dans les poches de celles et ceux qui travaillent dur et essayent de contribuer à l’avancement de leur famille et du pays, les poches d’une classe moyenne déjà exsangue, toutes ces personnes qui se battent au quotidien pour arriver à joindre les deux bouts et construire quelque chose ?
La réussite de Maurice s’est aussi largement bâtie sur la sueur de celles et ceux qui ont accepté d’œuvrer chaque jour en étant sous-payés. Aujourd’hui, ils sont traités presque comme des criminels.
Pour avancer, un pays a besoin d’un élan. Un élan qui doit être impulsé par son gouvernement, imprimant un sens de direction, mettant en place une architecture et initiant des projets à même de galvaniser une population qui, malgré les difficultés, pourrait ainsi avoir l’impression d’être en train de travailler dans le sens d’une amélioration à venir de sa situation personnelle et du bien commun.
Rien de tout cela ne figure dans le dernier exercice budgétaire.
Et comment faire passer des annonces de rigueur budgétaire appliquées à la population quand, en face, le gouvernement ne donne pas le signe de vouloir se l’appliquer à lui-même ? Et quand par ailleurs les signes d’une richesse insolente de certains profiteurs du système s’affichent avec une indécence révoltante ?
Pire encore : ce gouvernement nourrirait l’intention, en profitant de sa majorité de plus de ¾, d’inscrire la réforme des pensions comme une chose inaliénable, à laquelle aucun futur gouvernement ne pourra toucher…
Certes, il serait dans l’absolu souhaitable que la question des pensions fasse l’objet d’une gestion professionnelle et intégrée, et ne puisse plus être utilisée comme un appât électoral. Car c’est bien ce à quoi nous avons assisté depuis quelques décennies. Et il est clair que pendant la campagne électorale de 2024 ayant mené à son élection, Navin Ramgoolam s’est retrouvé contraint de céder à la surenchère sur l’augmentation des pensions de retraite lancée par Pravind Jugnauth en annonçant que, s’il était élu, la pension passerait « à Rs 21 000, voire à Rs 21 500 ». Mais aujourd’hui, dûment élu, il nous assène que la pension sera à Rs 11 000, sujette à de nombreux paramètres. Et compte bloquer le mécanisme là-dessus. Mais d’où bloque-t-on sur le pire scenario, le plus dévalué, le moins bénéfique ?
À New York ce jeudi 2 juillet 2026, dans le temple du capitalisme, le maire Zohran Mamdani a annoncé qu’il avait décidé de « baseline » une mesure qu’il a choisi d’instituer dans le cadre de son budget 2027. Baseline, cela veut dire qu’il ne s’agit pas d’un one-off, mais de quelque chose qui fera partie du budget floor (plancher budgétaire), année après année, maire après maire, donc, qui sera intouchable. Cette mesure, elle consiste à fixer de façon permanente un plancher de $31,7 millions pour les bibliothèques de la ville et $15 millions pour les parcs. S’assurant ainsi que ces deux entités n’aient plus, comme c’était le cas jusqu’ici, à négocier voire supplier chaque année pour prouver leur utilité et obtenir des financements.
Cette mesure intervient après la taxe « pied à terre » instaurée en avril 2026 par Zohran Mamdani, imposant une redevance annuelle sur les logements de plus de 5 millions de dollars non occupés à plein temps. Mesure qui devrait rapporter à la ville de New York quelque 500 millions de dollars, qui seront utilisés pour financer des services sociaux (protection sociale de l’enfance, nettoyage des rues et sécurité des quartiers). Il disait ainsi vouloir corriger un système qu’il juge « profondément injuste pour les New-Yorkais qui travaillent ». Et la mesure correspondait à ses promesses de campagne, basées sur une politique de justice fiscale et de rééquilibrage social.
Outre cette mesure de taxation du patrimoine immobilier des ultrariches, Zohran Mamdani se proposant ainsi de relever les impôts sur le revenu des New-Yorkais gagnant plus d’un million de dollars par an. Tout cela s’inscrivant de fait dans une politique plus large en faveur notamment d’une taxation minimale de 2% sur les grandes fortunes au niveau national, en se fondant sur les travaux du Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et de l’économiste franco-américain Gabriel Zucman (celui-là même qui avait plaidé en vain en France pour une taxe sur le patrimoine des grandes fortunes en 2025).
Nos dirigeants seraient peut-être bien avisés de consulter ces trois hommes.
Ils leur apprendraient peut-être qu’on baseline une avancée, pas une mesure dévaluante imposée dans un contexte de crise.
Ils leur apprendraient aussi sans doute à considérer combien il est contre-productif, et insoutenable, de taxer sans arrêt ceux qui n’ont déjà pas grand-chose en refusant de toucher aux privilèges des plus nantis qui ne cessent, eux, paradoxalement, de s’enrichir.
Ils leur apprendraient certainement que l’on ne peut rien construire sur une population qui se sent démonétisée, méprisée, menacée, insultée, injustement punie pour une situation résultant des mal-administrations et malversations dont elle n’est pas responsable.
Aujourd’hui à Maurice, la frustration, la colère, le sentiment d’insécurité et d’incompréhension sont tels que l’on voir resurgir la phrase de Pravind Jugnauth qui demandait « abe kot nou’nn fote » face au désastre de l’immobilité de son gouvernement devant la marée noire du Wakashio en août 2020. Ce qui témoigne de l’état d’esprit d’une population qui se demande ce qu’elle a fait de mal pour mériter un tel traitement de la part du nouveau gouvernement qu’elle a pourtant porté aux nues du pouvoir dans un bel élan d’espoir. Mais qui trahit aussi la catastrophe d’une réapparition opportuniste de ce même Pravind Jugnauth que le pays a si fortement choisi de déboulonner, d’envoyer dans les oubliettes du pouvoir.
Face à cette débandade, le gouvernement Ramgoolam est-il encore en mesure de se ressaisir ?
Laissera-t-il s’abimer sur les récifs ce bel et indispensable élan ?
SHENAZ PATEL
