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Immigration Act 2022 — Alain Ah Vee (Lalit) : « La répression n’a jamais été la solution »

Dans cet entretien, Alain Ah Vee, de Lalit, parle des dangers du pouvoir absolu. Qu’il s’agisse du droit de mariage et de résidence, dont il est question dans l’Immigration Act 2022, des négociations entamées sur la souveraineté du territoire mauricien ou de la structure hiérarchique au sein des partis politiques traditionnels, Alain Ah Vee appelle à la vigilance et au rassemblement, car comme dit l’adage, « power corrupts, absolute power corrupts absolutely. »

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Lalit est récemment monté au créneau concernant l’Immigration Act 2022 et un cas a même été logé en cour. Concrètement, que contestez-vous ?

Il était important pour nous de le faire, car il s’agit d’une attaque contre la liberté et Lalit ne peut pas rester insensible à cela. On a senti qu’il fallait participer à l’action de soutien en solidarité avec une de nos membres, Lindsey Collen, qui a logé ce cas en cour. Vous voyez, nous vivons dans une époque où il y a plus de répression que de liberté, et avec cette nouvelle loi, l’on s’attaque à la liberté du mariage. La Mauritius Citizenship Act a été amendée, et pour résumer, elle sous-entend que l’on ne peut plus se marier avec quelqu’un de son choix et il n’y a plus le choix comme avant de s’enregistrer en tant que citoyen mauricien. Il y a là le risque de la perte du droit de résidence. C’est comme un système de permis au final. L’enjeu est énorme. Nous sommes d’ailleurs bien conscients que beaucoup de jeunes Mauriciens vont étudier à l’étranger et beaucoup finissent pas épouser une personne étrangère. Donc, avec cette nouvelle loi, il y a une épée de Damoclès sur eux. De plus, la loi parle de « absolute discretion », de pouvoir absolu du Premier ministre qui peut sans explication et sans la chance de droit d’appel enlever la citoyenneté d’une personne ! Donner autant de pouvoir à une seule personne, en l’occurrence au Premier ministre, sur un sujet comme le mariage, est inconcevable. Nous demandons à cet effet le soutien des autres organisations.

Quid des cas d’abus, des mariages blancs ?

Certainement, cela existe, mais l’on ne peut pas utiliser des méthodes répressives. La répression n’a jamais été la solution. Et pourtant, les autorités sont dans une double dynamique, encourageant l’immigration circulaire avec des travailleurs étrangers qui sont employés à Maurice et ces personnes-là doivent avoir la garantie que leur époux seront en sécurité. Il faut donc une augmentation de contrôle et il y a certainement d’autres mécanismes pour résoudre ce problème dont vous faites état. En fait, il faut beaucoup de débats, c’est quelque chose qui manque énormément dans le pays. Au Parlement, ils n’ont d’ailleurs pas beaucoup débattu sur cette loi…

Lalit a par ailleurs émis un communiqué durant la semaine sur les négociations entamées entre Maurice et l’Angleterre pour la souveraineté des Chagos. « Négociations », un mot qui fait tiquer ?

La souveraineté d’un pays n’est pas négociable. La souveraineté d’un pays concerne l’ensemble d’un territoire et l’on ne peut pas négocier pour une partie uniquement. D’autant que Maurice est en position de force dans ce combat ! Parler de négociations met le pays en position de faiblesse, alors que nous avons le soutien de la Cour internationale de Justice et du monde entier. Il y a eu un vote massif pour que l’Angleterre se retire de la totalité, et je mets l’accent sur ce mot, la “totalité” des Chagos, pas uniquement d’une partie. Maurice aurait dû passer à l’offensive en demandant par exemple une feuille de route ou en demandant un délai pour que l’Angleterre quitte les Chagos. D’ailleurs, l’heure est propice pour le faire avec la situation géopolitique actuelle autour de l’Ukraine et de la Russie. Par ailleurs, Maurice est signataire d’un accord sur l’interdiction de stocker tout matériel nucléaire en Afrique, et Lalit, sur une question de principe, est pour que l’on ferme toutes les bases militaires dans l’océan Indien et que l’on interdise l’accès à tous les bateaux de guerre dans tous les ports. C’est un positionnement fort pour la paix et nous pouvons compter sur le soutien international. L’on ne peut donc pas parler de négociations ou de victoire. La victoire, nous l’aurons que lorsque Maurice connaîtra une vraie décolonisation.

Décolonisation, comment Lalit la définit-elle ?

Il y aura décolonisation quand Maurice aura la souveraineté complète et sans entraves sur tout son territoire, comme pour la mise en place de projets agricoles. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous rendre à Diego. Pourquoi ? Il y a donc une entrave à notre liberté de mouvement à l’intérieur de notre propre territoire, sans parler du droit de retour des Chagossiens dans leur pays actuellement occupé.

Vous parliez plus tôt de paix et la démilitarisation de la zone indiaocéanique a toujours fait partie des revendications de Lalit. Aujourd’hui plus que jamais ?

Tout à fait. Lalit a pris plusieurs actions à ce sujet, avec une lettre ouverte pour demander aux associations locales de ne plus prendre de donations des Américains qui occupent notre territoire. Nous avons aussi demandé l’interdiction d’accès des bateaux militaires à tous nos ports, incluant celui d’Agaléga. Nous ne devons pas oublier que pour la guerre en Afghanistan et en Irak, les avions et bateaux de guerre sont sortis de Diego. Nous ne pouvons être utilisés comme un outil de guerre ! Dans la conjoncture, avec la guerre en Ukraine, la question de l’armement nucléaire est revenue sur la table et l’océan Indien, plus que jamais, se retrouve sous le feu des projecteurs. Diego est un endroit de stockage d’armes nucléaires. Donc, la démilitarisation de l’océan Indien doit toujours être maintenue à l’agenda. Maurice a un rôle important à jouer et Diego est la clé.

Que pensez-vous de la situation politique dans le pays ?

Il y a en ce moment une tendance que l’on peut observer. C’est le déclin des partis politiques traditionnels, qu’ils soient du gouvernement ou de l’opposition. Ils appartiennent tous à la même famille, avec la même stratégie politique, et au final, personne n’a aucune réponse à la gravité de la situation économique actuelle. Ils ne semblent pas être conscients des enjeux réels des problèmes climatiques, par exemple. Il n’y a aucune réponse concrète, il n’y a que des sortes de solutions sparadrap. Pour la question de l’emploi, en l’occurrence, il n’y a pas de volonté pour créer une industrie autour de la sécurité alimentaire et il n’y a pas de mesures sérieuses pour développer une vraie industrie de la pêche, alors que Lalit et d’autres organisations en parlent depuis des années…

Qu’est-ce qui pourrait expliquer ce déclin des partis traditionnels, selon vous ?

À Lalit, l’on considère que ces partis traditionnels ont arrêté de pratiquer une politique de classes. Il n’y a que des aménagements internes au sein de systèmes existants qui sont clairement en déclin. Ces partis n’ont plus de programmes. Ils ont une “lalist komision” et les questions sociétales majeures ne sont pas traitées à la source, mais de manière symptomatique, avec des mesures superficielles. Il n’y a plus aucune stratégie et, d’ailleurs, les partis politiques traditionnels n’ont plus vraiment de structure, plus d’idéologie, comme ce fut le cas auparavant. Il y a désormais des structures autour d’un seul leader. Ou alors, dans certains cas, le leader est lui-même devenu le parti. C’est une véritable dégradation de la démocratie. Avant, pendant les élections, dans les salles de classe, il y avait des militants qui faisaient partie de structures bien définies, selon les régions notamment. Désormais, il n’y a que des agents. Le leader finit par devenir comme une sorte de personnage régal détenant le pouvoir absolu sur tout et cela est dangereux.

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