SAMAD RAMOLY

« Bizin bes pri manze ». En d’autres termes, nous souffrons de la vie chère. C’est ce qui ressort à vif des micros-trottoirs avant chaque présentation du budget national. Dans ce contexte, l’éveil face à l’un des producteurs de nos « toxines » qu’est l’accaparement de nos ressources, déjà ultra limitées, ne peut atteindre que celles et ceux qui peuvent se permettre le luxe du discernement. Et aussi du détachement par rapport aux outils médiatiques de propagande et de diversion au service de l’entente politico-économique qui contrôle les leviers du pouvoir et abuse du territoire mauricien.

Si, en général, les médias sociaux répercutent bêtement les objets de diversion ou, dans le plus constructif des cas, les symptômes de nos maux profonds, leur suivisme peut, en revanche, aussi véhiculer ce qui est plus apte à atteindre les sources même de ces maux. Hélas, pour parodier le tristement célèbre « moralite pa ranpli vant », la population, dans sa très grande majorité, survit en mode « reflesi pa ranpli vant ». Ceci pour suggérer que la voie vers le salut s’annonce longue.

Heureusement des acteurs vaillants du changement se manifestent de plus en plus, dont Aret Kokin Nu Laplaz (AKNL) et Adish Maudho*. Ce dernier a tout récemment, dans la page Forum du Mauricien, tiré la sonnette d’alarme sur l’accaparement des terres pour le développement foncier et son impact sur la déforestation graduelle dont on constate déjà les séquelles néfastes par le biais de « la réduction de la fourniture de services écosystémiques sous différentes formes comprenant la détérioration de la sécurité alimentaire, la fertilité du sol, la capacité de séquestration du carbone, la production de bois, la recharge des nappes phréatiques, etc, incluant des coûts sociaux et économiques importants pour le pays ».

Ce qui est encore plus pervers ce sont les incitations fiscales des gouvernements successifs, non pas pour les Mauriciennes et les Mauriciens afin de les soulager du coût prohibitif d’un logement, mais destinées aux promoteurs de villas et d’appartements pour étrangers achetant avec une monnaie qui ridiculise la nôtre. Ainsi, la vie chère ne se limite pas seulement à l’alimentation. Ce mépris accentue l’inaccessibilité au logement avec un effet domino sur tout le système. En contrepartie, pendant que les plages, qui comptent parmi les loisirs préférés des locaux, rétrécissent, les betting houses se sont propagées. La finalité est que le stress ne peut s’évacuer que par des canaux comptant parmi les plus malsains.

Qu’il s’agisse de l’inconscience, de l’incompétence, de la corruption ou des trois tares simultanément, nos « élites » et leurs facilitateurs attisent la frustration doucement, mais sûrement. Eventuellement, la colère peut se transformer en turbulence avec des conséquences dramatiques. L’histoire et l’actualité à travers le monde l’attestent. Sous notre malaise, la xénophobie couve. Pourra-t-on alors blâmer le peuple et les « populistes » qui exploitent la situation ? Il est déjà très tard, le sursaut des esprits les plus éclairés parmi nous ne peut plus attendre.

Nous assistons ces derniers temps à un habituel jeu de blâme. Cette fois-ci il s’agit du fléchissement dans les arrivées des touristes. D’une part, nos dirigeants n’ont toujours pas intériorisé que le facteur expérientiel, c’est-à-dire l’immersion dans le paysage traditionnel, culturel et environnemental, est désormais déterminant dans la compétitivité de la destination Maurice. D’autre part, notre attrait principal est notre cosmopolitisme et notre « gentillesse légendaire », qui font partie de notre ADN.

Paradoxalement, en contribuant à fragiliser le tissu social, les politiques sordides sont en train de compromettre sérieusement nos éléments de différenciation par rapport à nos concurrents et notre productivité nationale. Avec un vécu tissé dans des fibres multi-ethniques et plurireligieuses, la contagion peut se révéler dévastatrice. Surtout avec une concentration hégémonique de titres de propriété, souvent acquis par coercition, par copinage et clientélisme ; ou encore trompeusement chiffrés.

Le sucre, avec le charbon en supplément, et le béton, en excès, constituent un cocktail explosif. La rupture avec notre modèle de développement ne peut plus être une nouvelle arnaque. Le fantasme d’un paradis pour cyniques et défiscalisés ne mènera-t-il pas à un cauchemar pour tous ? Autrement, il serait souhaitable que AKNL se mue en « Aret Kokin Nu Later » pour cibler notre dérive systémique et que d’autres mouvements citoyens leur emboîtent le pas.

* https://www.lemauricien.com/article/letat-de-nos-forets-face-au-developpement/