L’invité de Week-End de cette semaine est Armand Maudave. Un homme qui a une longue expérience de la vie et qui ne laisse jamais indifférent. Son parcours, riche et varié, se résume en un diplômé en Humanities des universités de Leeds et d’Oxford, un officier de la Légion d’honneur, un enseignant du collège Royal, un diplomate représentant plusieurs pays étrangers et des institutions internationales, un ambassadeur aux Nations unies et aussi pendant trois ans, le secrétaire permanent et directeur de cabinet au ministère du Tourisme à Maurice. Habitant de longue date du village de Souillac, il est aujourd’hui président de l’Association des Campement Owners Union (ACOU). Il a récemment signé un communiqué de cette association pour revendiquer « le droit des propriétaires de campements de jouir de leur propriété en toute quiétude. » Alors que le débat fait rage à ce sujet, il a bienveillamment accepté de répondre à nos questions sur un sujet où les autorités cultivent le flou, alors que la clarté s’impose pour que les relations, parfois tendues, entre propriétaires de campements et ceux qui vont à la mer puissent enfin s’apaiser.

On a récemment pris connaissance d’un communiqué de l’ACOU, que vous avez signé en tant que président, concernant les droits écornés des propriétaires de campements. Quelles sont vos motivations ?

La motivation profonde ce serait qu’on laisse les gens qui résident dans les villas pieds dans l’eau, qui détiennent en toute légalité un bail du gouvernement, leur droit de jouir de leurs propriétés en toute quiétude. Comme l’explique le communiqué de l’ACOU, les campements sont situés sur les Pas Géométriques jusqu’à la haute marée. Il s’agit de propriétés privées pendant la durée du bail. Les Pas Géométriques relèvent d’un décret du général Decaën selon lequel une zone de passage d’environ 80 mètres serait réservée tout au long de la côte. Pourquoi ? Pour permettre la libre circulation des troupes pour la sécurité et la migration des troupeaux vers d’autres pâturages. Aujourd’hui, cette zone est du domaine public appartenant à l’État mais louée à des personnes qui y ont érigé des propriétés privées. Ces personnes payent des millions au gouvernement pour le privilège d’y résider en paix. C’est une zone privée jusqu’à la haute marée. Le public a un droit de passage, mais nullement le droit d’y camper ou de squatter. Le ministre des Terres a tort lorsqu’il avance que les gens peuvent aller pique-niquer devant les campements. En réalité, le public jouit de « proclaimed public beaches » où il est libre de camper. Et même là, il existe des règles précises qu’il doit respecter. La zone où se trouvent les campements, « is not proclaimed land. » C’est cela que les gens ne comprennent pas. Passez si vous voulez, mais pas de pique-nique ou de parties de cartes ou de football en hurlant. Cela, c’est de la provocation. Délibérée.

D’où une certaine perception qu’il existe des plages privées à Maurice…

Oui, la plage devant une villa est privée jusqu’à la haute marée. « The property is therefore private property of the lessee and the lessee is entitled to free, direct and unobstructed access to the sea. » La mer toutefois va et vient, et on ne peut pas réellement préciser la surface de ce droit de passage. Mais qu’elle soit d’un mètre ou de dix mètres, le public qui passe doit respecter la tranquillité des résidents. C’est une question de savoir-vivre, de politesse, de bienséance. Il y va du respect de l’autre. Cela relève de la morale. La morale traduit la loi.

De temps à autre, les propriétaires de campements sont la cible des gouvernants du jour. Est-ce justifié, ou est-ce de la démagogie ministérielle ? 

Un ministre, il a des mandants, il sait qu’il est là pour une période déterminée. Il est obligé d’écouter ses mandants. Tous les hommes politiques à un certain moment de leur mandat ont recours à une certaine démagogie. Il est normal que devant leurs mandants ils tiennent des propos qui plaisent. La démocratie élimine heureusement ceux qui ne se complaisent que dans la démagogie…

On annonce à chaque crise la révision des règles des Pas Géométriques et les baux aux propriétaires de campements. Et puis il ne se passe rien. Est-ce des effets d’annonce ou une réelle volonté étatique ? 

Lisez attentivement le communiqué de l’ACOU. Il y est écrit « il convient une fois de plus. » Cela veut dire que ce n’est pas la première fois que nous, à l’ACOU, nous abordons ces équations. Cela remonte à 2008. Cela fait donc dix ans que nous demandons qu’on actualise la législation, qu’on la clarifie pour que ce soit clair pour tout le monde. La volonté de l’État ne s’exprime qu’à travers ses lois. La volonté étatique comme vous le dites et l’humeur d’un ministre ou d’un député peuvent se contredire. La volonté étatique, transcrite dans les lois, est permanente. L’humeur, elle, passe. On peut excuser l’humeur mais ce qu’on ne peut excuser, c’est que, depuis dix ans, nous recherchons le dialogue. Le dialogue pour nous n’est pas limité à du lobby, mais à des rencontres, des discussions franches, des accords, des comptes-rendus précisant des décisions agréées.

Depuis dix ans, seuls deux ministres se sont assis et ont bien voulu nous écouter : Raj Dayal et Alain Wong. Un ministre qui écoute, prend des notes et agit est digne de respect. Alain Wong nous a non seulement écoutés, mais il a aussi réuni son personnel et donné l’impression qu’il voulait sérieusement trouver des solutions. Il est parti avant d’avoir pu agir. Dayal aussi. Il n’y a donc pas eu de suivi ! Nos conseillers légaux sont prêts à aider le gouvernement à revoir la législation. Je répète : nous disons cela depuis dix ans. Si on n’explique pas clairement ce que sont les Pas Géométriques, les gens ne comprennent pas. Qu’est-ce que c’est que le « proclaimed public beach » et qu’est-ce que le domaine privé ? Il est important de rendre les choses claires.

Êtes-vous favorable à une révision de la règle du high water mark ?

Oui. Mais que va-t-on réviser dans le high water mark (HWM) ? Il y a certains, comme AKNL et d’autres, qui disent qu’il faut pousser le HWM à 20-30 mètres. À 20 ou 30 mètres de quoi ? Va-t-on détruire les campements qui se trouvent dans cette zone ? Il faut prendre les choses telles qu’elles sont et s’adapter à ce qu’on ne peut pas bouger, pas changer ou modifier. Les campements sont là. Les baux s’étendent sur une période de 60 ans. Et nous sommes un état de droit. La « permanence de l’État », le respect des accords relèvent de droits fondamentaux dans une démocratie. Et cela est inscrit dans le roc qu’est la Constitution.

À travers l’ACOU, vous revendiquez le droit à l’espace privé et à la tranquillité des propriétaires des campements qui payent des redevances importantes. Vous pensez que cela est vraiment possible avec les messages étatiques ?

Le droit à la propriété privée est un droit fondamental. C’est dans la Constitution du pays et de tous les pays démocratiques. Le ministre a tort lorsqu’il dit que les gens peuvent aller pique-niquer devant les campements. De tels propos sont dangereux. Je persiste : les résidents, qu’ils soient détenteurs de baux ou touristes dans un hôtel, ont droit à la quiétude, à la jouissance de leur propriété, à la sécurité, au droit à la propriété privée.

On s’en prend aux propriétaires de campements et on épargne des hôteliers à qui on a donné accès à une partie de plage publique avec des EIA contestables…

C’est une méconnaissance, à mon avis tout au moins, de la complexité de l’industrie du tourisme. Au début, dans les années 1980, quand les constructions d’hôtels ont démarré sous Gaëtan Duval, il fallait encourager l’implantation des hôtels. Ce sont de gros investissements et cela donne de l’emploi à nos compatriotes. Avec l’apport des devises, l’économie du pays en sort renforcée. Les hôteliers ont parfaitement le droit d’exiger le respect de la tranquillité de leurs clients. Les hôtels constituent un secteur “formel”. Mais il y a un autre secteur tout aussi important : l’informel. L’informel représente 1 600 campements pieds dans l’eau, plus des milliers à l’intérieur du pays, dans les villages non loin de la côte. Cela représente actuellement 250 000 touristes sur 1,2 million de visiteurs par an. C’est un quart de la population touristique qui va chez l’habitant et qui ne va jamais aller dans les hôtels. Entre Le Morne et Tamarin, il y environ 11 000 facilités d’hébergement, maisons, villas privées impliquées dans l’informel. À Grand-Baie et sa région, on en compte, dit-on, près de 20 000. Il y en a sur la côte est. Ce que le gouvernement devrait faire, à mon avis, c’est encourager, par tous les moyens ces Mauriciens débrouillards. Cela, c’est de la libre entreprise, et la libre entreprise c’est ce qui fait marcher l’économie partout dans le monde. C’est de cela dont devrait s’occuper le ministre des Terres et celui du Tourisme.

À Riambel, il y a des véhicules, dont ceux du gouvernement, qui roulent illégalement sur les baux des campements au bord de la mer, au risque de renverser des personnes allant dans l’eau ou les petits qui profitent de la plage. Est-ce acceptable ?

Ce n’est bien sûr pas acceptable. Cela fait des années que c’est comme cela. Dans le sud, entre Riambel et Pomponette, sur la plage, il y a non seulement les autos, mais aussi les chevaux. Ça aussi c’est dangereux.

Que pensez vous de ceux, hôteliers et propriétaires de campements qui érigent des murets ou autres jetées obstruant le passage des passants, ce qui contribue aussi à accentuer l’érosion ? N’est-ce pas contradictoire à votre lutte pour la préservation de l’environnement ?

C’est une question que nous avons analysée. Croyez-vous que quelqu’un qui a payé des millions au gouvernement et qui tous les ans paye des centaines de milliers en location va ériger devant chez lui quelque chose d’inélégant obstruant la vue sur l’océan ? Ce qu’il érige souvent, c’est simplement une petite clôture, deux poteaux et une cordelette. Sur cette clôture, bien souvent, les propriétaires mettent « Propriété privée ». Ils ont le droit de le faire. C’est à l’intérieur de leur propriété, au-delà de la ligne de la haute marée. Ce ne sont que des clôtures légères pour bien montrer que, là, c’est la ligne de haute marée. Passez si vous voulez, mais vous n’avez pas le droit de squatter. S’agissant des jetées, on avait cru, il y a 20 ans, que si à Pointe d’Esny on mettait des jetées, on allait empêcher l’érosion. C’est le contraire qui s’est passé. Les jetées ont été construites avec l’accord des autorités.

Un autre point soulevé est l’accès à la plage.

Le public a le droit d’accéder à la plage. Tous les 500 mètres, les pêcheurs et le public ont le droit d’accès vers la plage. Les propriétaires de villas n’ont pas le droit d’obstruer l’accès. Ceux qui l’ont fait ont eu tort.

Reconnaissez-vous cependant cette problématique de besoin de plages pour les citoyens mauriciens ? 

Certainement. D’autant que, maintenant, le citoyen a le moyen de s’y rendre. Nous sommes dans une économie qui s’est beaucoup développée ces 50 dernières années. Auparavant, le Mauricien n’avait pas de tels moyens, donc, il n’avait pas l’aspiration d’aller passer une journée à la plage. Aujourd’hui, il a les moyens et il est informé. C’est un plaisir auquel il ne goûtait pas auparavant et auquel aujourd’hui il a droit. C’est un droit légitime. Ce qu’il faudrait, c’est que nous ayons beaucoup plus de proclaimed public beaches aménagées d’infrastructures nécessaires pour les toilettes, les barbecues

Pensez-vous que ces militants, ANKL, Forums Citoyens Libres et Rezistans ek Alternativ et autres, sont importants pour la préservation des plages et de l’environnement ?

Je suis tout à fait d’accord avec eux. Ils font du bon travail. Ce sont des gens qui sont là, qui connaissent les réalités de la vie dans ces villages côtiers. Ils étaient là avant le ministre, ils sont là pendant ce gouvernement et seront là après le ministre. Et ils ont maintenant les moyens d’être informés des besoins du citoyen. Il est possible que nous ayons atteint un point de saturation pour ce qui est de la construction d’hôtels. Allouer à autrui ce qui reste des plages est dangereux. Politiquement aussi.

Justement, l’accaparement des plages par de nouveaux hôtels encouragés par le gouvernement, en dépit d’EIA contestables, est un sujet qui anime des militants de la protection des plages. Quel est votre sentiment ?

Le ministre des Terres, dans sa déclaration au Parlement cette semaine, dit qu’il faut construire des hôtels car cela crée de l’emploi, cela contribue à l’économie. Naturellement. Mais nous sommes probablement arrivés à un point de saturation. L’île est petite et on ne peut pas continuer à construire des hôtels. Prenez la plage de Pomponette. Les gens y vont tout le temps depuis des années. Et non seulement cela, c’est une plage où la mer est dangereuse. Des gens s’y sont noyés. Mais nous, nous vivons là, nous savons quand il faut y aller nager et où peut s’ aventurer. Destiner cette plage à un complexe hôtelier, c’est de la folie!Maintenant que les plages sont de plus en plus réduites à une peau de chagrin, il faut aller vers l’informel. Les villas pieds dans l’eau représentent en gros 10 hôtels. Il faut encourager cette hôtellerie chez l’habitant par tous les moyens. À Maurice, ce qu’il faut aujourd’hui, c’est le tourisme intérieur et non uniquement le tourisme des plages. La France, le pays le plus visité au monde, compte 60 millions de touristes par an. Environ 35 millions vont chez l’habitant. C’est ce qu’il faut encourager.

M. Maudave, on connaît vos combats pour l’environnement et le patrimoine. D’où vous vient cette passion ?

Cette passion vient de ce que je vis. Je ne suis pas un homme des villes, mais un homme de la campagne. J’ai une passion pour la nature. Je parle aux arbres, je leur joue de la belle musique  Malheureusement, nous vivons de plus en plus cantonnés dans des appartements, nous perdons la joie de vivre pieds nus, de marcher sur le gazon et d’écouter les vagues. Je suis pour un retour à la nature. Cela a toujours été en moi. D’où mon engagement pour la préservation de l’environnement et du patrimoine, notamment quand on a voulu bétonner Gris Gris. Imaginez, bétonner Gris Gris ! Ils allaient enlever le “batatran” et mettre des bancs en béton. Cela allait défigurer cette plage. Il faut la laisser telle quelle. La nature est plus belle que ce que vous pouvez y faire avec du béton. J’ai écrit au ministre Sinatambou, mais il ne m’a jamais répondu. Un quidam arrive avec ce genre de plan et le ministre approuve. Je trouve cela aberrant. Pour revenir à mes impulsions ou mes pulsions profondes : privilégions la nature, arrêtons de construire sur les plages et allons vers le tourisme de l’intérieur.

Quel regard portez-vous sur la situation de l’environnement à Maurice ?

Un regard inquiet. Inquiet car, en gros, le public n’a pas été encore assez éduqué et averti pour respecter l’environnement. Venez un lundi matin à Gris Gris et vous verrez les déchets. Il y a des poubelles, mais les gens ne les utilisent pas. Le long des routes pendant la période coloniale, les Français comme les Anglais abattaient les arbres s’il le fallait pour élargir les routes, mais ils en replantaient tout de suite. Ici, on enlève les arbres pour élargir les routes mais on n’en replante pas.

Un dernier message pour les Mauriciens et l’État ?

Mon message serait d’écouter non seulement la voix du peuple, mais aussi la voix de ceux qui payent très cher le droit de résider autour des côtes. Eux, la plupart du temps sont très respectueux de la nature et de l’environnement. Je parle là pour les 600 membres de notre association. Le gouvernement, lui, comme le public, ne respecte plus l’environnement. Il n’a pas cette sensibilité. Il faut éduquer le peuple pour qu’il respecte l’environnement. Il faut agir à tous les niveaux : au sein de la famille, à l’école et puis dans la société. Lorsque tous seront empreints du respect et de l’amour de la nature, des animaux, des arbres, etc., cela va naturellement se transmettre plus haut, chez les députés et ministres.