KENDY
CHOKEEPERMAL

Ah ! Qu’il fait bon vivre à Maurice ! La société y est tellement subtile qu’elle suscite grande curiosité intellectuelle. L’essence d’une société, c’est d’être constituée de membres individuels. Or, cette définition de la société est problématique à Maurice. C’est un concept qui est tombé en panne, parce que la notion collective de société est reléguée au second plan, au profit de celle d’individu. La réalité de chaque membre d’une société, c’est de vivre dans deux sphères – la vie publique et la vie privée. La vie publique relève des obligations morales et juridiques qui incombent à chaque citoyen, ainsi que des droits dont il jouit dans l’espace public, ce qui convoque la notion d’égalité des citoyens dans l’ensemble de l’espace national commun qu’il partage avec ses concitoyens. La vie privée, elle, relève des pratiques, des croyances et du mode de vie de chacun. Le Mauricien fait tous les jours son choix : il se libère des contraintes de la vie publique, n’hésite pas à transiger sur les obligations morales et juridiques du droit public, pour donner prérogative à la vie privée. Pourtant, qu’est-ce qu’une société, un pays où le droit public est systématiquement bafoué, relégué au second plan ? Si la société et ses intérêts passent avant l’individu, alors l’égalité des citoyens est réalisable. Si l’individu prime, alors la société flanche. Un pays où l’arbitraire individuel commande, c’est à cela que ressemble Maurice : le respect des personnes morales qui nous entourent, et de leurs droits, devient objet de choix volontaire, non pas une obligation. Quand nous ne voulons pas les respecter, nous ne les respectons pas. Maurice ressemble trop souvent à une reconstitution du Far West américain, parce que ce ne sont pas les lois qui commandent les individus, mais l’inverse. C’est étonnant de voir, dans l’histoire moderne, un pays où la situation juridique et morale fait penser à un territoire sauvage du dix-neuvième siècle, soit deux siècles auparavant !

Dans le vieux monde, Les Lumières avaient déjà posé les fondements de la critique de la religion et de la superstition au dix-huitième siècle. L’île Maurice, elle, est restée, depuis sa découverte, sa colonisation et son organisation comme territoire sucrier – peut-être même à cause de tout cela en même temps – une pépinière et une école de la foi, où la croyance domine la raison. En recourant aux croyances et aux superstitions, les colons parvenaient à mieux administrer les plantations – la peur, un instrument de persuasion efficace, est aussi un moteur extraordinaire. Le Mauricien est resté, depuis cette période noire de son histoire, religieux, superstitieux et communautariste. Même après l’émancipation officielle de l’indépendance du pays en 1968, l’esprit du Mauricien est resté profondément colonisé. Il est devenu son propre colon : ses choix de la revendication d’un passé traditionaliste et conservateur, ses choix communautaristes, fait de lui un être retardé !

 

Ah ! qu’il fait bon vivre à Maurice ! Le Mauricien peut faire preuve de respect, de sympathie, d’hospitalité et de générosité dans l’espace public, vis-à-vis de ces concitoyens ; il le fait souvent, il ne faut pas exagérer ! Le seul problème, et cela change tout, c’est que cette bonté relève du vouloir de chacun. Si les actes sont dictés par un vouloir individuel chancelant, instable, alors la notion même d’obligation morale et juridique perd de sa substance dans le temps. C’est à cause de cette faille que, dans la plupart des cas, sinon toujours, le Mauricien peut se permettre de privilégier les exigences et les conditions de sa vie privée – confession religieuse, communauté et pratique religieuse, et d’autres considérations personnelles encore – au détriment de ses obligations morales et juridiques qui, de toute façon sont inexistantes ou ne sont pas assez marquées. Le seul collectif auquel l’individu mauricien se soumette, c’est la communauté à laquelle il se sent appartenir de manière primitive qui, loin d’être un groupe social public, au sens d’être ouvert sur le plan laïc et non-privé, est une projection magnifiée des croyances privées de chaque individu qui la constitue. Les autres membres de la société, ceux qui n’ont pas les mêmes croyances privées, ne sont que des voisins trop souvent indésirables, des intrus, bien qu’ils soient ses concitoyens.

Là où le privé prend l’ascendant sur le public, l’homme vit seul. Mais comme il n’a jamais supporté la solitude, il s’est entouré, par pulsion primitive, comme à la préhistoire, de ceux qui lui ressemblent. Si c’était une ressemblance uniquement physique, elle serait superficielle ! Elle a dû se sophistiquer pour prendre de l’importance. Elle s’est étendue alors au domaine des croyances et de la religion – seul support d’écriture digne d’intérêt pour le Mauricien. Car, bien que profondément maintenu dans une obscurité dogmatique, le Mauricien est un oiseau fier qui n’aime pas se croire ignorant. Par peur de paraître stupide, il s’efforce alors de confondre spiritualité et profondeur intellectuelle.

Le droit public devient objet de diktat de communautés religieuses à Maurice, et le territoire national, une immense mosaïque de parcelles étanches et un terrain favorable à l’expression belliqueuse de la haine communautariste. Chaque communauté se regroupe, par commodité et par affinité – c’est toujours mieux d’être entouré de gens qui partagent les mêmes croyances privées que soi ! L’on se sent plus en sécurité quand ceux qui nous entourent nous ressemblent ! La notion de territoire est ainsi limitée et restreinte à Maurice : elle est définie par une présence communautaire majoritaire. En cette contrée fantastique, l’obligation et le sens du devoir ne sont pas publics, mais communautaires, donc privés, et la citoyenneté républicaine y est une notion ignorée. A Maurice, la notion de République (Res Publica : bien commun) apparaît comme une farce ubuesque !

Ah ! Qu’il fait bon vivre à Maurice ! C’est pourquoi il ne faut pas trop en demander au Mauricien : « les choses sont ainsi à Maurice et l’on ne peut pas les changer ! », j’entends souvent prononcer, avec à la fois une hésitation rationnelle et une résignation indifférente qui ne peuvent que dénoter une absence de confiance en son pays, en sa politique, ainsi qu’une défiance à l’égard de ses concitoyens différents. Maurice est une somme d’individualités qui cohabitent les unes avec les autres. Il n’y a aucun concept, aucun idéal pour donner l’énergie et la motivation nécessaires à une cohésion collective dans l’esprit et les mœurs des Mauriciens, un peuple maintenu dans l’obscurité de la caverne de Platon (La République, Livre VII) par ses dirigeants qui, au lieu de lui montrer la voie vers la lumière, l’ont empêché de trouver la sortie de la grotte. Le Mauricien souffre dans son obscurité, mais n’en est pas conscient. Il ignore tout de la science de la dialectique. Pourquoi l’apprendre ? Quelle en est l’utilité ? Le nom de Hegel résonne depuis toujours comme un barbarisme, tout comme les avatars de la pensée hégélienne. La chouette de Minerve ulule sans fin dans la nuit, invoquant la philosophie, mais personne ne lui prête oreille.

Ah ! Qu’il fait bon vivre à Maurice ! La laïcité ? Un mot qui résonne comme dans un immense espace, se répétant désespérément jusqu’à feindre sans interpeller aucune oreille du petit peuple. La laïcité est un concept sociopolitique fondé sur une notion de neutralité de la vie privée – croyances, foi, sexualité – dans la sphère de la vie publique – actes moraux et civiques – selon lequel l’identité citoyenne est définie par le droit public qui régit la liberté et l’action de chaque individu dans une société. Parce que les libertés individuelles et la vie privée sont au-dessus des règles laïques collectives et universelles, la communauté religieuse constitue le seul espace où chaque individu considère son prochain comme son égal – une égalité restreinte, dénaturée dans le cadre communautaire. En dehors de ce cadre, plus d’obligations morales et juridiques, seuls les revenus financiers d’une personne constituent alors un critère de valeur dans la société. Peu importe sa façon d’agir et de parler à ses concitoyens : du moment où il a le portefeuille bien rempli, il peut tout se permettre. Les ressources pécuniaires ont atteint, à Maurice, un statut de vérité absolue. Ce ne sont pas les mots ou les actes qui y indiquent le sens de la vérité, mais le contenu des comptes en banque !