ÉCOLOGIE : Une nouvelle espèce de bois clou endémique

De taille moyenne, l’Eugenia alletiana peut atteindre quinze mètres de haut

Les botanistes et écologues Vincent Florens et Claudia Baider ont décrit cette année, dans la revue spécialisée Phytotaxa, la nouvelle espèce Eugenia alletiana, sa morphologie, son écologie et ses besoins vitaux. De taille moyenne, cet arbre endémique de Maurice aux gros fruits et jolies fleurs blanches a besoin d’un coup de pouce si l’on ne veut pas qu’il disparaisse totalement de nos forêts. Bien qu’ayant étudié et suivi plus de vingt adultes depuis 2006, ce n’est qu’en 2012 que les auteurs ont pu voir ses fruits arriver à terme. La bonne santé de cette espèce de bois clou nécessite qu’il soit tenu à l’écart des plantes envahissantes propres aux forêts humides, ainsi que de la voracité dévastatrice des singes et des rats…
Il est toujours surprenant que l’on trouve encore dans le peu de forêts endémiques qui restent à Maurice de nouvelles espèces végétales. À ce titre, la découverte de l’Eugenia alletiana est une excellente nouvelle à condition que l’on y veille comme à la prunelle de nos yeux… « The highest priority is the removal of invasive alien weeds from the E. alletiana habitat or, at least, from the immediate surroundings of known trees, to reduce mortality risks and to help enhance plant fitness and hence seed production. The next priority is to either protect the plants from the monkey attacks or control the monkey population to a level that would allow in-situ fruit ripening. The localised control of rats seems also advisable since fewer seeds appear to have been predated where rat control has been done. »
Ces recommandations accompagnent la description de cette nouvelle espèce de bois clou, Eugenia alletiana, dans un article que les scientifiques Vincent Florens et Claudia Baider, respectivement de l’Université de Maurice et du Mauritius Herbarium, ont publié cette année dans une revue spécialisée. Cet arbre a été découvert lors d’inventaires de la flore réalisés en 2006 sur des parcelles-échantillons d’un hectare dans la forêt de Brise-Fer, dans les Gorges de Rivière-Noire. D’autres individus de la même espèce ont par la suite été identifiés dans la même localité du parc national ainsi que dans deux autres sites de forêts humides, à Bassin-Blanc et à la Montagne du Pouce. L’Eugenia alletiana appartient à la même famille que le goyavier, les myrtacées. On connaît vingt espèces d’Eugenia endémiques dans les Mascareignes dont seize à Maurice.
Seulement vingt-deux adultes…
L’Eugenia alletiana fait partie des plus rares espèce de son genre puisque seulement vingt-deux individus adultes et quatre juvéniles sont connus à l’issue des observations réalisées sur une période de cinq ans par les auteurs de l’article. Dix-huit vivent à Brise-Fer, sept au Pouce et une à Bassin-Blanc, cette zone-ci n’ayant cependant pas été étudiée en détail. Compte tenu de sa rareté et des difficultés de reproduction que cette espèce exclusive à Maurice semble rencontrer, les auteurs recommandent une classification sur la liste des espèces en danger critique dans le répertoire de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Ils ont choisi l’épithète “alletiana” pour la nommer afin de saluer « la contribution botanique considérable et le dévouement à la conservation de la flore locale » de Mario Allet, garde forestier au service de conservation des parcs nationaux.
Si elle semble assez proche d’autres espèces d’Eugenia (E. elliptica et E. bojeri), l’Eugenia alletiana s’en distingue toutefois notamment par les fleurs blanches, solitaires ou par groupe de deux ou trois, qui présentent une quantité impressionnante de longues et fines étamines, ou encore par le nombre d’ovules présentes dans chaque loge. Cauliflores, ces fleurs ont pour particularité de pousser directement sur les tiges de l’arbre. Le bouton floral intrigue parce qu’il ressemble à un fruit compact. Lorsque la fleur s’épanouit, celui-ci se déchire en quatre, cinq ou six languettes, laissant apparaître les innombrables étamines blanches chargée de pollen qu’il enfermait en son sein.
Ces arbres peuvent mesurer de 3,5 m à 15 m de hauteur, leur tronc à hauteur de poitrine pouvant atteindre jusqu’à 35 cm de diamètre. L’écorce finement fissurée verticalement présente des traces de démasquation laissant apparaître des teintes tantôt roussâtre, terre de Sienne ou brunes. Les feuilles dites opposées, c’est à dire disposées les unes en face des autres, sont fines et peuvent montrer une surface plus ou moins brillante selon leur exposition au soleil, vert brillant à la surface du feuillage et vert olive mat sous le couvert. Les auteurs remarquent aussi que les fruits comme les graines ellypsoïdes sont plus gros dans cette espèce que dans tout autre Eugenia de ce groupe à l’exception peut-être d’une seule espèce… dont les fruits et graines ne sont pas connus. Aucune autre espèce n’a de branches terminales aussi minces. Les bourgeons floraux peuvent apparaître de mi-décembre au mois de mars sur ces arbres, tandis que la floraison s’épanouit franchement en mars-avril. La fructification se produit quant à elle essentiellement en janvier et février.
Des fruits qui ne mûrissent pas…
Fait marquant au cours de ces années de suivi, les auteurs n’ont pu observer des fruits mûrs pour la première fois qu’en janvier 2012 ! Les seuls arbres qui ont réussi à se reproduire se trouvent dans la forêt de Brise-Fer dans les aires de gestion de la conservation où les plantes et arbres exotiques envahissants sont régulièrement enlevés. La plupart des adultes connus (62%) d’Eugenia alletiana se trouvent d’ailleurs dans ces aires de gestion de la conservation, où ils semblent pouvoir mener une vie plus paisible. Les déchets de fruits verts retrouvés montrent qu’ils sont particulièrement prisés par les macaques qui abondent dans nos forêts. Or lorsque ces animaux s’attaquent à un arbre, ils y reviennent généralement jusqu’à ce qu’ils en aient mangé tous les fruits, avant même qu’ils aient atteint la maturité qui permettra aux graines de germer par la suite. Mais cet arbre doit aussi redouter un autre type de prédateur chez le rat qui en apprécie particulièrement les graines, si l’on en juge par la nature des traces retrouvées sur certaines d’entre elles.


Les chauve-souris disséminent les graines
Les plants d’Eugenia alletiana ne se reproduisent jamais très loin, leur répartition étant relativement agglomérée, ce qui suggère un faible niveau de dispersion des graines et inquiète aussi les auteurs pour la survie future de l’arbre à l’état sauvage. Ce constat indique que ces arbres ne bénéficient pas de l’aide d’un animal disperseur qui pourrait transporter leurs graines plus loin. Aucun oiseau habitant ces forêts ne peut transporter ses fruits en raison de leur taille et de leur poids. En revanche, il est possible que la roussette mauricienne (Pteropus niger) s’en charge pour peu qu’elle soit présente en nombre suffisant dans la région où poussent ces myrtacées. Les auteurs ont en effet retrouvé des marques sur les fruits et les graines caractéristiques de ces mammifères volants. Encore faut-il que la densité de leur population soit suffisamment importante pour qu’elles se chamaillent lorsqu’elles investissent un de ces arbres, ce qui les oblige à fuir plus loin pour grignoter tranquillement leur butin… Ce point précis a été particulièrement étudié sur une espèce voisine de Pteropus dans des îles tropicales du Pacifique (Vava’s & Tonga’s islands) par Kim McConkey et Donald Drake qui partagent leurs conclusions dans la revue Ecology en 2001 : « Les chauve-souris sont des disperseurs importants des grosses graines mais leur efficacité dans ce domaine dépend de la densité de leur population qui permet de développer des interactions agressives. » Elles ne semblent donc pas assez nombreuses à Brise-Fer… Ce constat apporte un argument de plus pour l’équilibre écologique des forêts mauriciennes et la préservation de leur diversité, en faveur de cette chauve-souris endémique que les producteurs de fruits combattent avec ardeur. Les auteurs imaginent que la dispersion de ces graines pouvait jadis être aisément effectuée par les dodos et les tortues endémiques. Aussi évoquent-ils en conclusion de leur article la possibilité de remédier à ce problème en introduisant des tortues analogues aux tortues qui peuplaient Maurice dans les aires de gestion de la conservation. Il a été prouvé en 2010 qu’elle pouvait redynamiser la diversité de la flore mauricienne.