Maurice a accueilli cette semaine un événement très important : la treizième reunion annuelle du Comité intergouvernemental de l’UNESCO consacré à la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Pas juste une réunion comme une autre, mais un signal fort. Du 26 novembre au 1er décembre, en effet, les représentants de 24 États parties à cette Convention de l’UNESCO ont discuté des mesures à prendre pour la sauvegarde du patrimoine vivant à travers le monde. Celui-ci comprenant des traditions et expressions orales, des arts du spectacle, des pratiques sociales, des rituels et événements festifs, des connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers et des savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel.

Le comité de l’UNESCO, qui examinait 40 demandes d’inscription, a par exemple intégré mercredi les savoir-faire liés au parfum de Grasse en France. Mais la grande nouvelle de cette session est indéniablement venue de l’inscription du reggae de Jamaïque aux quelque 400 éléments que compte la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité. En ces temps troublés, ce n’est pas anodin. On peut même dire que cela a une portée politique non négligeable.

« Qui dit reggae pense dreadlocks, culte rasta et non-violence. Mais cette musique, née en Jamaïque dans les années 1960, va bien au-delà de ces clichés. Fruit d’un vaste métissage, la plus populaire des musiques jamaïcaines continue d’évoluer et d’étendre son influence de par le monde » souligne avec justesse le site graion.net.

Si l’origine du mot « reggae » est discutée (il dériverait de l’anglais regular people (gens du peuple) ou de raggedy (déguenillé) ou encore de l’argot jamaïcain streggae (femme facile), il ressort que c’est en 1968 que le terme de reggae est utilisé pour la première fois dans la chanson “Do the reggae” écrite par Toots, leader du groupe The Maytals. Par la suite, c’est Bob Marley et son groupe The Wailers qui en fera le succès mondial que l’on connaît. Aujourd’hui, de nombreux styles musicaux s’inspirent du reggae et poursuivent son métissage à travers le monde. Et l’on ne peut s’empêcher ici de penser au seggae que notre défunt Kaya a fait voyager bien au-delà des côtes mauriciennes.
C’est aussi ce caractère foncièrement métissé du reggae qui est ici mis en avant. Issu du ska et du rocksteady, il a aussi intégré des influences du jazz et blues d’Amérique. Et s’il est indissociable du rastafarisme, mouvement spirituel qui sacralise l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié et promeut l’usage de la marijuana (ou gandia), le reggae s’est très tôt revendiqué comme la musique des opprimés, abordant des questions sociales et politiques, notamment celles ayant trait aux inégalités.

C’est bien cela que l’UNESCO a voulu souligner, en mettant en avant la dimension à la fois « cérébrale, socio-politique, sensuelle et spirituelle », du reggae et « la contribution de cette musique à la prise de conscience internationale sur les questions d’injustice, de résistance, d’amour et d’humanité ».

« Seuls l’amour et l’art rendent l’existence tolérable » affirmait une récente conférence organisée par l’Université d’Avignon et des pays du Vaucluse. Aujourd’hui plus que jamais, l’expression culturelle se pose comme un vecteur essentiel mais ô combien menacé de ce qui fait l’essence de nos êtres et de notre communauté humaine. Le Comité de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO a aussi, lors de cette réunion mauricienne, inscrit plusieurs éléments sur la Liste des éléments nécessitant une sauvegarde urgente. Parmi, on peut notamment relever le théâtre d’ombres de la République arabe syrienne, art traditionnel mettant en scène des marionnettes fabriquées à la main et dont le contenu dramatique tourne autour de la critique sociale sur un ton humoristique avec des récits satiriques relayés entre les deux personnages principaux.

Le maintien de cette fonction et de cette capacité de critique sociale est capital, alors notamment que nous sommes de plus en plus privés du sens même des mots. Sur les réseaux sociaux ces jours-ci, on peut voir une vidéo de Franck Lepage présentant ses « Ateliers de désintoxication de la langue de bois ». En affirmant : « Aujourd’hui, la prophétie de Georges Orwell se trouve réalisée : on nous a supprimé tous les mots du vocabulaire qui nous permettaient de penser négativement le capitalisme. Un licenciement collectif s’appelle un plan de sauvegarde de l’emploi. Et quand on ne peut plus nommer quelqu’un « exploité » mais qu’on est obligé de l’appeler « défavorisé », la personne n’est plus la victime d’un exploiteur, juste quelqu’un qui n’a pas eu de chance. »

Ce n’est pas un hasard si le maloya réunionnais a résonné sur les barrages des gilets jaunes au cours de ces deux dernières semaines à la Réunion. Il n’est pas anecdotique que les Chagossiens aient présenté cette semaine leur album Tambour Chagos, tradition dont ils demandent la reconnaissance par l’UNESCO. Il y va bien de ce que chantait Bob Marley : « Emancipate yourselves from mental slavery/None but ourselves can free our minds ».
C’est aussi de la possibilité de s’affirmer, dans sa complexité, et en remettant en question les carcans politiques, économiques et sociaux qui nous sont imposés, que l’on peut aspirer à sa liberté…

Shenaz Patel