EMMANUEL BLACKBURN

L’arrestation d’Atma Shanto ne devrait laisser indifférent aucun citoyen se voulant vigilant face aux dérives d’un pouvoir ayant verrouillé la presque totalité de nos institutions vitales. Cette honteuse intimidation qui visait à décapiter les syndicats affiliés à la Fédération des Travailleurs Unis devrait interpeller doublement la classe des travailleurs et il est impérieux qu’elle en tire les leçons. Elles sont multiples mais deux méritent qu’on s’y arrête. D’abord l’utilisation du bras répressif de l’Etat pour confisquer la parole de la classe syndicale.

Cette parole-là, si cruciale à la défense des travailleurs mais aussi à leur mobilité sociale, n’est nullement incompatible avec l’intérêt général car, pour un syndicat responsable, la préservation des acquis sociaux, la consolidation des droits tant individuels que collectifs et la promotion sociale des salariés ne devraient pas contrarier les impératifs de l’économie dans une conception ambitieuse des rapports entre le capital et le travail. Par conséquent, cette détention appelle une dénonciation sans équivoque. D’autant plus que son caractère à géométrie variable crève les yeux, mettant en exergue la dangereuse perception de partialité de notre police et amplifiant le déficit de crédibilité dont elle souffre.

Il appartiendra à une cour de justice de statuer sur le bien-fondé des allégations de diffamation pesant sur Atma Shanto mais le tribunal de l’opinion publique jugerait sans doute aucun plus sévèrement un élément beaucoup plus grave: l’absence d’une prise de conscience par les travailleurs de la nécessité d’une solidarité sans faille. Une exigence absolue car aujourd’hui l’arrestation d’un syndicaliste est effectuée, non pas sur les ordres des puissants de l’hôtel du gouvernement, mais suite à une plainte d’un représentant du patronat au sein de l’Employment Relations Tribunal.

Sans que le dossier soit transmis au préalable au DPP, un traitement qui semble être réservé aux VIPs du jour. La mobilisation permanente est donc de mise car les mutations sociales, lentes par essence, s’acquièrent non pas au prétoire, mais avant tout sur le terrain, dans un rapport de forces nouveau. Le législateur suit alors et le judiciaire exécute. La seconde leçon pour les travailleurs, tout aussi sinon plus importante, demeure l’autre impératif, celui de prendre conscience de la précarité commune qui les unit, des difficultés similaires qu’ils partagent, mais surtout des luttes qui devraient les rassembler et que la globalisation rend encore plus dures et que n’atténuent pas les partis politiques mainstream, prisonniers de leur socle idéologique qui repose sur le néolibéralisme. Et paradoxalement, la détention d’Atma Shanto représente une chance inouïe, notamment celle qui pourrait faire de lui l’incarnation de l’homme pont et ainsi fédérer les hommes et les femmes de bonne volonté dans un combat unitaire pour une société plus juste. En effet, celui-là même qui chaque année se retrouve sur l’estrade du Mouvement Premier Mai pour fêter le travail a vu sa caution payée par le fer de lance de Rezistans ek Alternativ, deux mouvements qui se regardent en chiens de faïence!

Les élections sont derrière la porte, une dose de proportionnelle est dans le domaine du possible. Les quarante minutes d’Atma Shanto derrière les barreaux d’une cellule de la prison centrale à Beau-Bassin pourraient donc avoir été providentielles. Pour peu que Jack Bizlall et Ashok Subron privilégient une synthèse entre le possible et le souhaitable et en franchissant enfin le Rubicon. Leur débâcle lors des élections générales de 2014 et le revers essuyé lors de la partielle de décembre 2017 les y appellent…