FIROZ GHANTY : « Quand les institutions s’effondrent, les gens redeviennent des bêtes »

Entretien en deux volets avec Firoz Ghanty. L’artiste expose à la Galerie Agartha sise à la rue St George à Port-Louis tout le mois d’août. Il présente Khronos ou une sélection de ses œuvres sur les dix dernières années. Et dans un deuxième temps, livre une lecture des événements sociaux et politiques qui secouent le pays. Un point de rupture avant le renouvellement.

Votre présente expo a pour titre Khronos. Pourquoi ?

L’idée de prendre Khronos comme titre, c’est pour dire le temps. Car une sélection qui se décline sur une dizaine d’années. C’est le temps qui est le lien entre les différentes pièces. Des peintures, des collages et des techniques habituelles. On voit la patte de l’auteur. La griffe et la manière. On verra aussi les choses qui changent par rapport aux couleurs. Depuis quelques années, je vais vers le blanc et noir, mais avec des nuances de gris. Des petites touches de couleurs de temps en temps. Aussi de l’érotisme, bien évidemment, c’est plus fort que moi (rires).

Quel est le but de l’expo ?

Mon ami Pierre Martin a eu l’idée d’inviter presque une centaine de personnes à Maurice. Cette exposition montrera mon travail à ses relations non-résidentes à Maurice. J’ai fait une sélection d’œuvres sur quelques années afin de montrer mon travail. Ce n’est pas une rétrospective mais une sélection de travaux qui datent d’environ une dizaine d’années. J’ai fait spécifiquement 5 pièces inédites pour cette expo qui en comporte 28. Un deuxième vernissage, après celui du 21 juillet, se tiendra le 8 août. Ce sont deux vernissages à deux dates différentes, organisés par Pierre Martin, pour montrer mon travail à ses relations non-résidentes à Maurice. L’expo sera accessible au public à compter du lundi 24 juillet à l’ancien consulat de France (rue St George, Port-Louis).

Qu’avez-vous cherché à exprimer ?

La relation à soi. À l’autre. À l’univers. Une pensée qui recoupe politique, ésotérisme et esthétisme.

Firoz Ghanty, votre œuvre donne-t-elle davantage à réfléchir ou à ressentir ?

Ça dépend de qui est le regardeur. Les intellos et les cérébraux ont tendance à se poser des questions qui n’ont pas lieu. Ou qui ont lieu. Ce que j’aime, c’est comme l’innocence de l’enfant. Un regardeur vierge d’a priori. Qui regarde et qui réagit. Ça me gonfle qu’on me pose 42 mille questions sur « pourquoi la ligne là ? Pourquoi ça ? Pourquoi ci ? » Je fais ce que j’ai à faire et je vous le donne. Vous en faites ce que vous voulez… Je ne réponds pas à des questions sur chaque pièce individuellement. Parce que dans chaque pièce, il y a 64 ans de boulot !

Pourquoi créez-vous ?

C’est la seule chose qui me permette d’exister. De vivre. Au fil des années, je commence à comprendre que la vie n’a aucun sens. Chacun s’accroche à ce qu’il peut. À dieu le père ou dieu le fils ou le diable… La vie est un processus biologique. On naît avec la certitude de mourir. Et entre les deux, on fait ce qu’on peut. Pour moi, c’est la raison absolue de créer. Ça me permet de construire les choses en attendant que… Mais au fond, il y a autre chose. C’est ce que j’appelle « l’inné ». Pourquoi on naît plasticien, artiste ou journaliste ? Il n’y a pas de réponse à cela.

Tout commence en enfance. N’est-ce pas ?

Ça a commencé par le fait de me sentir différent. À l’école primaire, je sentais que je n’étais pas comme les autres ; je n’avais pas les mêmes préoccupations. Je n’avais pas envie de jouer au foot, je n’avais pas envie de jouer aux billes. J’étais seul dans mon coin à gamberger en permanence à propos de chose qui n’ont peut-être aucun intérêt pour les autres. Je crois que j’ai dû me poser la question du « pourquoi la vie » à 7 ans. Je suis un grand malade, hein ? (rires)

Est-ce le propre des artistes ?

Absolument !

Est-ce sa sensibilité qui fait que l’artiste a besoin de plus d’amour que les autres ?

Je ne sais pas si c’est parce qu’il a besoin de plus d’amour, qu’il est sensible ; ou, si c’est parce qu’il est sensible, qu’il a besoin de plus d’amour… Je suis un chercheur d’absolu. Ce monde dans lequel on est ne me convient pas. J’ai besoin d’autre chose. Comme je n’ai pas ce que je veux, je me construis mon monde et mon univers.

Quelle lecture faites-vous de l’état actuel du pays ?

Quand les institutions d’un pays, les élites, le corps dirigeant, que ce soit l’industrie, les intellectuels, les politiques ne sont plus attachés aux valeurs fondamentales qui régissent les relations entre les êtres dans une société, il y a une espèce de déliquescence des institutions. D’une part, il y a la violence qui monte et d’autre part, l’instinct primaire qui revient. Graduellement l’homme devient le prédateur. Il tue. Il viole. Il vole. Il pille. On a vu cela dans différents pays. Quand les institutions s’effondrent, les gens redeviennent des bêtes.

Depuis 50 ans, ce pays est régi par des dynasties. Les dynasties politiques. Il y en a trois principales, et des dynasties satellites qui gravitent autour. C’est comme des petits poissons qui tournent autour des requins. C’est exactement la même chose. Mais, il n’y a pas que ça ! Le secteur privé, l’oligarchie sucrière, sont des dynasties qui sont là depuis plus d’un siècle !

Dans les religions ce sont les mêmes dynasties qui dirigent. Dans le christianisme par exemple, c’est toujours les Blancs qui sont évêques… Tous ces gens-là viennent d’où ? De l’oligarchie sucrière. Toutes les institutions du pays ont vieilli et ne répondent plus aux besoins du temps.

Pourquoi essayer de se faire plus d’argent quand on est déjà multimillionnaire ?

Beaucoup n’ont plus rien à faire de rien ! Certains essaient de faire monter l’adrénaline autrement. On est dans cette situation-là. C’est un pays qui est en train de mourir. Mais il faut que ce pays se meure, que les institutions, pourries, s’autodétruisent. Il faut qu’il y ait une implosion… pour que quelque chose de nouveau puisse jaillir de là. La lumière après le chaos. Je n’ai qu’un souhait : le pourrissement absolu pour que le fruit tombe. Et que quelque chose d’autre puisse renaître.

Mon écriture virulente, mes coups de gueule servent à pousser les gens à réfléchir sur la situation d’aujourd’hui, pour les préparer la révolte de demain. C’est ce que j’appelle : le complot des justes !

 

Khronosde Firoz Ghanty est visible à la Galerie Agartha (rue St George Port-Louis). Ouvert au public tous les jours du mois d’août sauf les samedis, dimanches et jours fériés, de 11 heures à 16 heures.