Anil Gayan, actuel ministre du Tourisme

Son principal adversaire : l’hypocrisie. Parce que le gandia fait partie des mœurs locales et que le consommateur de cannabis ne devrait pas être assimilé à ceux qui prennent des “drogues dures”. D’où le plaidoyer d’Anil Gayan pour la dépénalisation du gandia à Maurice.

L’actuel ministre du Tourisme a été l’un des premiers à briser les tabous avec des arguments pour engager un débat qui se poursuit. C’était en juin 1994, dans le cadre de la Journée internationale contre la drogue. Nous avons rouvert les archives pour rappeler cette prise de position de l’ex-ministre de la Santé, dont la politique sur la question des drogues a été à la base de grandes controverses.

Le texte publié par Week-End dans son édition du 3 juillet 1994

 

“La consommation du gandia dans notre société est un fait qu’il faut accepter pour mieux la contrôler”, titre Week-End dans un hors-texte paru dans son édition du 3 juillet 1994. Une citation provenant d’une déclaration faite par Anil Gayan au journal pour son dossier autour du gandia et qui a pour titre : “Penalize or legalize”.

“Être objectif et lucide”.

Le texte qui lui est consacré est le suivant :
“Pour Me Anil Gayan (qui parle en son nom personnel et non comme président du Bar Council), idéalement toute société aurait dû être épargnée des problèmes tels celui de la drogue. Malheureusement, ce n’est pas le cas et il y a des réalités qu’il faut savoir accepter au lieu de les occulter. Tout en rappelant que la consommation du gandia n’a pas toujours été considérée comme une offense sous le Code Pénal à Maurice, Me Gayan dira qu’il existe des problèmes graves de la santé liés à la consommation de la cigarette et de l’alcool et pourtant la consommation de ces produits est acceptée et tolérée par la société et les autorités. “S’il fallait interdire tout produit qui cause un problème de santé quelconque, il faudrait interdire la vente de la cigarette et de l’alcool. Or, tel n’est pas le cas parce que l’État tire des bénéfices de la vente de ces deux produits mais aussi parce qu’il reconnaît leur consommation comme un fait de société.

À Maurice, il faut reconnaître la consommation du gandia comme un fait de société et qui a une dimension culturelle dans certaines occasions. Durant la fête Holi par exemple, les hindous consomment du bang, préparé à base de gandia. Je ne dis pas si c’est mauvais ou pas. Je constate seulement un fait de société. Donc, au lieu de traiter le consommateur de gandia comme un paria, il est préférable de reconnaître qu’il existe un marché pour le gandia et prendre les mesures pour contrôler sa consommation. L’État peut contrôler le gandia comme il le fait pour la cigarette à travers le Tobacco Board.” En tout cas, Me Gayan affirme qu’on ne peut mettre le gandia et les drogues dures “dans le même panier” et qu’on ne peut punir le consommateur de gandia comme on le fait pour le consommateur de drogues dures. Le Dangerous Drugs Act, voté dans une situation d’urgence, ne devrait pas être appliqué en ce qui concerne la consommation du gandia, ajoutera Me Anil Gayan. Bref, pour Me Gayan, il faut être objectif et lucide vis-à-vis de ce fait de société qu’est la consommation du gandia qui, pris en petites doses, est beaucoup moins nocif que la cigarette et l’alcool. Selon lui, la dépénalisation du gandia permettra d’exercer un meilleur contrôle sur sa consommation.”

“Pa bizin ipokrit lor la”.

Si la dépénalisation du gandia avait été l’un des thèmes avancés par Lalit dans les années 80, Anil Gayan, en 1994, a été parmi les premiers à remettre la question sur le tapis. C’était lors d’une conférence organisée dans le cadre de la Journée internationale contre la drogue, tenue le dimanche 19 juin 1994 au Centre Idrice Goomany. Organisée par le Mouvement Civique National (MCN), elle avait pour thème “La lutte contre la drogue et l’efficacité de la loi”. Anil Gayan y était présent en tant que président du Bar Council. Les autres intervenants étaient Rajesh Bucktowonsing de la Law Society, Alan Ganoo et Madun Dulloo, ex-ministres de la Justice, et Rama Valayden, président de l’Association des Juristes Mauriciens.

Ce dernier avait lancé le débat en déclarant : “Seki mo pou dir kapav sok dimounn. Bizin separ gandia ek leroinn. Bizin aret fer ipokrit. Nou lalit li kont ladrog dir”, avait précisé L’Express dans son compte rendu, publié le 20 juin 1994. Dans son intervention, Anil Gayan devait soutenir le même argument : “Bizin aret fer ipokrit. Il faut voir dans quelle mesure on peut légaliser la marijuana. Avan lager, gandia ti pe vann dan tabazi. Li pa ti enn ofans. Me kan finn met tou ansam, finn ousi nwayot problem la.” Il avait publiquement réclamé la révision de la loi en affirmant : “Pa bizin ipokrit lor la, gandia finn touletan plante, pou kontign plante.”

Dix ans après.

Ces déclarations avaient soulevé l’opposition d’Alan Ganoo et de Madun Dulloo. Plus tard, Cassam Uteem, président de la République, et Karl Offman, ministre de la Sécurité sociale, avaient pris position contre la proposition des deux avocats. On retiendra qu’en 1998, Patrick Hart de Keating se présenta à l’élection partielle de Flacq/Bon Accueil avec la dépénalisation du gandia comme principal item. Le Mouvement Républicain de Rama Valayden commença une campagne de sensibilisation qui déboucha sur le concert du 16 février 1999 en faveur de la dépénalisation du gandia, à la rue Edward 7, Rose-Hill. Rassemblement suite auquel Kaya fut arrêté avant sa mort, le 21 février 1999.

Quant à Anil Gayan, devenu ministre de la Santé en 2014, sa politique concernant la prise en charge des personnes consommant de la drogue devait susciter de vives controverses au sein de cette population et auprès d’ONG contre lesquelles il se montra très virulent. Il ne s’est pas signalé sur la position qu’il avait exprimée dix ans plus tôt, alors que plusieurs voix se sont entre-temps élevées pour soutenir ce qu’il affirmait à l’époque.


Changer son fusil d’épaule pour cibler la drogue

Très prochainement, le juge Lam Shang Leen soumettra son rapport suivant les travaux dans le cadre de la commission d’enquête sur la drogue. Un exercice qui, au-delà de certaines affi rmations farfelues, a permis d’exposer l’ampleur du trafic dans le pays et les nombreuses ramifi cations qui permettent aux cartels d’exister et d’opérer avec autant d’efficacité. Grandement attendu, le rapport Lam Shang Leen provoquera des secousses et des remous, comme ce fut le cas lors de la présentation du rapport de la Commission Rault, il y a une trentaine d’années.

Comme pour le Select Committee Dulloo de 1984-85, le comité de Jérôme Boulle en 1994 et celui de Razack Peeroo en 1997, des propositions seront aussi faites pour la réorganisation de la lutte à différents niveaux. Une quarantaine d’années après avoir été happé par le problème des drogues avec l’arrivée du brown sugar sur le marché, Maurice a toujours adopté une même approche basée principalement sur la répression. Parallèlement, il est à noter que moins de moyens et de volonté ont été déployés pour une approche humaine du problème, qui réclame une accentuation de la prévention et un réel accompagnement des personnes souffrant de dépendance et leurs proches.

Quatre décennies plus tard, la problématique touchant aux drogues s’est aggravée. Elle a pris des dimensions de plus en plus conséquentes au fil des générations. Cela fait des années qu’il est systématiquement répété que le problème touche de plus en plus de jeunes plus tôt, de femmes, etc. Soutenu par des agents d’État corrompus dans différents départements, et largement financé, le trafic a pris des assises solides qu’il sera difficile de déboulonner, compte tenu de ses liens solides au niveau régional et international. Entre-temps, la prévention reste médiocre, voire inexistante, alors que la dissémination d’information aurait permis aux différentes composantes de la société de faire des choix éclairés face aux produits psychoactifs, qu’ils soient légaux ou pas. Par ailleurs, les moyens sont insignifiants pour l’encadrement de ceux souffrant de dépendance. Comme c’est le cas pour plusieurs pays en ce moment, Maurice devrait donner une nouvelle orientation à la politique sur la question des drogues et changer son fusil d’épaule.

Les recommandations de la Commission Lam Shang Leen, devant qui plusieurs arguments ont été présentés, diront si Maurice saura faire preuve de proactivité. Ou d’entêtement dans l’erreur…