Coup de gueule après une énième consultation des plus frustrantes à l’hôpital Victoria. Un oncologue, dont j’apprécie souvent l’efficacité, m’avoue ne pas se retrouver dans mon dossier ; Il se permet non seulement de remettre en cause ce qui a été décidé par mon médecin traitant quatre jours auparavant mais surtout de me balancer : « For two years you’ve had only palliative care… Sorry to tell you that… It’s not going to cure you… » Ses mots résonnent dans ma tête sans arrêt. Ce médecin devrait réviser ses cours de médecine ! J’ai reçu dix-neuf cycles de chimiothérapie et il ose me parler de soins palliatifs ?! Les « soins palliatifs » signifient : « l’ensemble des soins médicaux et psychologiques donnés aux malades en fin de vie ». Ses propos voudraient-ils sous-entendre qu’à Maurice on n’essaye pas de guérir les gens atteints du cancer ? En tout cas, c’est ce que je ressens.
M. Bérenger, selon nos spécialistes et notre gouvernement, nous sommes correctement équipés et nos médecins sont compétents, je ne comprenais donc pas ceux qui, comme vous, partaient se faire soigner à l’étranger quand ils pouvaient le faire à Maurice. Mais aujourd’hui je suis contrainte de faire de même. Et je me dis que si on n’a pas les moyens, on crève ! J’ai écrit au Ministre de la Santé, j’ai écrit sur les réseaux sociaux, j’ai même eu une correspondance personnelle avec une politicienne, elle m’avait promis de changer les choses (je l’ai crue, mais cette politicienne a subitement coupé tout contact avec moi… Merci Madame ! Bravo ! Vous me prouvez malheureusement que les autres ont eu raison de me dire de me méfier de vous…), j’ai même contacté la presse mais mon appel est resté sans réponse du ministère et ma démarche a été mal vue par certains médecins.
Où est le mal de dénoncer ce qui ne va pas dans le système ? Je ne dis que la vérité, mais du coup, comme de nombreux malades, par crainte de représailles, je préfère rester anonyme cette fois. J’aimerais beaucoup en discuter avec vous, partager mon expérience et vous demander de visiter le département de cancérologie de l’hôpital Victoria, non pas quand tout le personnel vous attend et qu’on aura tout “mis en ordre” pour la visite de marque, mais régulièrement et sans prévenir afin de constater les nombreuses failles du système et l’améliorer. Je sais que vous, qui souffrez du cancer comme moi et de nombreux Mauriciens, montrerez de l’empathie.
Je ne vous parle que de ce que j’ai vu. Certains dossiers s’égarent et se retrouvent par erreur dans d’autres départements, sans parler du temps perdu à les chercher et à attendre qu’un domestique soit enfin disponible pour le ramener au médecin. Sans ce dossier, vous ne voyez pas votre médecin, vous n’avez aucun soin. Certains patients souffrant atrocement se tordent de douleur sur une civière ou une chaise roulante pendant des heures sans avoir ni calmant ni un lit tant que leur dossier n’est pas acheminé à la salle de soins. Certains résultats d’examens se retrouvent par erreur dans le dossier d’un autre patient. Et encore, faut-il les retrouver sinon le médecin renvoie sans complexe le pauvre malade refaire l’examen ! Et c’est une journée de perdue, voire des jours perdus si les résultats prennent plusieurs jours pour être obtenus. Par manque de domestiques disponibles, ce sont les malades eux-mêmes qui doivent se traîner jusqu’au laboratoire, qui se trouve à plus de deux cents mètres, pour y déposer leur échantillon de sang prélevé et qui doivent faire des va-et-vient entre la salle d’attente et le laboratoire pour récupérer les résultats. Saviez-vous tout cela ? Toutes ces anomalies sont devenues avec le temps des attitudes acceptées dans les moeurs de nombreuses personnes et j’en suis révoltée ! Et que font les autorités pour changer ces failles ?
En France, vous avez dû apprécier le savoir-faire du corps médical. Vous avez, je suis sûre, apprécié que votre cas fut examiné et discuté par plusieurs spécialistes avant de définir la meilleure stratégie thérapeutique possible. Vous savez que pour ce faire ils se sont appuyé sur les résultats des études scientifiques. Et enfin ils ont établi une proposition de traitement qui a été discutée avec vous. Et comment cela se passe à Maurice ? Moi, j’ai la chance de pouvoir me documenter sur ma maladie mais je me demande comment font les autres malades : Ceux qui ne peuvent comprendre le traitement administré par des médecins qui ne prennent pas le temps de leur donner des explications ? Ceux qui ne parlent pas un mot d’anglais mais qui se retrouvent au milieu d’une ‘double consultation’ (deux médecins auscultant deux patients à la fois dans un même cabinet ! Bravo l’intimité et le respect de la dignité du malade !) dans une langue qu’ils ne comprennent pas ou dans des termes trop techniques pour le commun des mortels ? Ceux qui n’ont pas les moyens d’aller consulter un autre médecin afin d’avoir un autre avis médical ? Eh bien… Ils subissent leur sort… tout simplement… Quelle horreur !!
Certains médecins nous reprochent de demander un deuxième avis médical alors que c’est notre droit et qu’ils devraient nous comprendre et surtout assurer la coordination avec les autres intervenants ! Ne feraient-ils pas la même chose s’ils étaient malades ? Et quand nous demandons une copie de notre dossier médical, elle est refusée. Et pourtant – et je trouve légitime – certains réussissent à se procurer ce document ou une copie… Comment y sont-ils arrivés ? Faut-il avoir des contacts ? Comprenez ma frustration ! Je trouve aberrant que Mon dossier soit la propriété du gouvernement comme il est stipulé dessus. Quelle est la raison de ce refus ? Y a-t-il des erreurs à cacher ? Il s’agit de Ma santé : Mon dossier est donc Ma propriété ; les contribuables payent suffisamment de taxes à l’État pour que ce dernier ose nous refuser ce droit !
Les médecins devraient aussi informer leurs patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Ils ne devraient jamais tromper leur confiance ou forcer leur conscience. Or, c’est ce que j’ai ressenti à plusieurs reprises. Je me suis donc documentée, j’ai posé des questions, j’ai fait entendre ma voix quand je n’étais pas d’accord, mais je suis fatiguée d’avoir à toujours contre-vérifier ce que les responsables me disent et d’être sur mes gardes pour bloquer leurs éventuelles boulettes et il y en aurait eues si je ne l’avais pas fait !
C’est donc décidé : je m’en vais à l’étranger pour continuer mon traitement. Je n’ai plus confiance en le service de santé de mon pays. Et pourtant, j’y ai cru, j’ai été une patiente qui avait de bons rapports avec le personnel médical et qui ne demandait qu’à être à leurs yeux un individu à part entière et non un produit fabriqué à la chaîne ou une marionnette manipulable. Nos oncologues sont débordés puisqu’ils travaillent tous dans le privé et dans le service public. C’est inadmissible ! S’il y a un manque d’oncologues, que le gouvernement en recrute d’autres de l’étranger ! Ainsi les patients recevraient un peu plus de considération et une attention particulière. Je me suis battue pendant deux années en y croyant mais aujourd’hui c’est la grosse déception, la frustration et la colère qui m’habitent. Trop de « zéro psychologie », trop de reproches, trop de sarcasmes, trop de temps perdu, trop d’erreurs, trop d’incompétences, trop de contradictions, trop d’incohérences, trop d’à-peu-près, trop de je-m’en-foutisme, trop de frères et soeurs qui y ont laissé leur vie, bref… TROP !!
J’ai décidé de me secouer et d’agir, de me donner une chance de VIVRE et non pas seulement de survivre !! Je dois tourner la page même si cela me fait très mal. Je pleure d’avoir à quitter mon enfant mais de l’autre côté de l’océan il y a cette lueur d’espoir… L’espoir d’être comprise, d’être rassurée, d’être dans un cadre sécurisé, d’être informée et soignée correctement par des professionnels, d’être écoutée, d’être perçue comme une malade avec toute ma souffrance et ma dignité. Ressentir enfin que les médecins et tout le personnel soignant vont tout faire pour m’aider à voir grandir mon enfant ! Je voudrais ici remercier une amie, jeune médecin, Mauricienne, qui m’a encouragée à prendre cette décision de partir et qui m’a donné de précieux conseils. Si tous les médecins pouvaient avoir la même conscience…
Je me fais la Voix des Sans-voix et de tous ceux qui sont obligés de rester à Maurice pour se faire soigner. Ceci est un S.O.S. lancé aux médecins et au personnel soignant. Faites un examen de conscience. Ce n’est pas ma lettre qui changera notre système foireux mais j’ose espérer que ne serait-ce qu’un oncologue sera touché par mon cri qui est notre cri et qu’il agira pour changer les choses. Marre de la politique de l’autruche ! Levez la tête ! Ouvrez les yeux, ouvrez votre coeur, il vient chaque jour à l’hôpital une centaine de patients avec toutes leurs souffrances et qui ne demandent qu’à vous faire confiance, qui croient que vous allez tout faire pour les guérir et qui ne demandent qu’à être respectés.
Vous les diplômés en médecine, même si le serment d’Hippocrate n’a aucune valeur juridique, faut-il vous rappeler que vous êtes liés à des obligations légales, morales et éthiques ? Et qu’avant tout vous devriez être au service des patients ?
Ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg, il ne s’agit que d’un témoignage d’un individu, mais il y a un travail titanesque à accomplir et j’espère, M. Bérenger, que nous pourrons compter sur votre volonté d’améliorer notre service médical à Maurice à votre retour. En vous souhaitant de tout coeur une meilleure santé. Bon Voyage !
Une citoyenne qui se bat pour vivre !