Lire. On n’y échappe pas. Pourquoi, comment, où et que lit-on ? Moi, je lis pour m’informer, pour me distraire et pour m’instruire. Je lis partout : chez moi, au bureau, dans le bus, dans le parc, à l’aéroport et à la plage. Je lis par tous les temps, qu’il pleuve, qu’il fasse chaud ou froid ou qu’il neige. J’ai lu à tout âge : à cinq ans, à dix ans, à vingt ans… Je lirai sans doute encore à soixante-dix ans. Je lis à toute heure : à midi ou à minuit. Je lis tout, des signes aux lettres en passant par la gestuelle et les notes de musique. Je lis tout type de texte : courriel, lettre, pamphlet, affiche, notice, consigne, article. Je lis sur tout type de support : écran et papier. Et puis, je lis des livres. Pas n’importe lesquels. Des oeuvres littéraires.
Lire une oeuvre. C’est l’expérience unique d’une conscience dans son rapport privilégié avec un objet et son contenu. Le livre, ça vous tombe entre les mains par hasard ou alors vous en choisissez un parmi dix mille. Moi, j’avance lentement entre les rayons poussiéreux de la bibliothèque de la ville en penchant légèrement la tête sur le côté gauche et en promenant mon regard sur les lettres inscrites sur le dos des livres où les titres se donnent à lire souvent à la verticale. Voici un nom propre. C’est celui de l’auteur. Il m’interpelle. Peut-être pas. Selon que je cherche un écrivain connu, par nostalgie pour les classiques, ou quelqu’un d’inconnu, pour partir à la découverte d’un nouveau style, d’une nouvelle histoire. J’hésite un peu. Voici encore un nom propre, c’est celui du héros ou de l’héroïne éponyme de l’oeuvre ; ou voici un mot, une expression, c’est le titre de l’oeuvre. J’hésite toujours. Je fais glisser l’objet sur l’étagère pour le sortir du lot. Je le palpe avec délicatesse, car un livre est sacré. Je scrute la couverture. Voici une illustration, un décor. C’est tout le contenu visuel. C’est tout le contenu textuel donné en bloc à travers une image. Un premier contact ; un avant-goût. J’y suis déjà. Mon imagination pénètre l’univers clos de l’oeuvre et c’est le début d’un voyage.
Voici à présent la quatrième de couverture. Un résumé, un commentaire, enfin toute une histoire, une trame, donnée en quelques lignes. Ma première lecture commence ici. Mais il me faut beaucoup plus avant de l’emporter avec moi. Je suis d’humeur rêveuse. Il me faut une évasion. Une plongée magistrale dans un cadre rustique, champêtre. Une pénétration dans un paysage romantique, où coulent le rêve et la nostalgie. Alors je l’ouvre. Déjà le toucher me procure une de ces sensations que le langage ne saurait décrire. Ce premier contact avec l’intérieur du livre est enivrant. Sans doute est-ce dû à la qualité du papier ? On n’en fait plus des comme ça aujourd’hui. Et puis, il y a cette odeur de papier jauni qui laisse échapper une fine poussière qui me colle au bout des doigts.
Je continue à le feuilleter. Je commence par le début. Je prolonge mon diagnostic. Le premier mot, la première phrase, le premier paragraphe, enfin je parcours la première page. Je ne me suis pas trompé ou alors j’ai une chance inouïe ! Ce qui est rare lorsqu’on est amené à choisir un roman à la bibliothèque. Mais j’ai mon repère personnel, qu’aucun critère, qu’aucun canon esthétique ne saurait égaler dans la tâche de repérer le livre à lire : l’émotion. Celle qui remonte de mon intérieur tandis que je plonge dans l’incipit. Elle ne me trompe jamais pour autant dire. Elle m’annonce son pouvoir de séduction. Mais, par précaution, combien même je sens que je ne me trompe pas, je feuillette l’intérieur. Au hasard. Une lecture en diagonale, à la recherche d’un style particulier. Me voilà convaincu. La suite de la lecture, je me la réserve pour plus tard. Car le livre, pas n’importe lequel, celui qui vient vers moi tel un appel au voyage romanesque, aux rêveries dont on aimerait jamais en voir la fin, est un temple qui renferme non seulement l’univers et la connaissance mais aussi une essence rare pour qui sait la cueillir et en goûter dans la solitude. Il me faut donc mon cadre spécifique de lecture.
Le soir venu, me voici installé dans mon fauteuil en rotin, réservé uniquement à mes activités de lecture évasive, à côté de la fenêtre. Un petit air frais envahit la pièce. Dehors, parfois il pleut, parfois les étoiles brillent dans le ciel. En quelques secondes, dès la première phrase, j’effectue le grand saut. Me voici à présent dans l’imaginaire. Je suis devenu le personnage du roman. Je ne sais si je commence une nouvelle vie ou si je rêve. Mais quoi qu’il en soit, loin du réel, loin des êtres vivants qui peuplent mon existence au quotidien, je me sens chez moi. C’est dans le livre que je me sens réel, existant. Paradoxalement. Mais qu’importe ! À quoi bon la logique ? Ne vaut-il pas mieux de temps en temps se laisser aller au rythme de l’imaginaire, de cette folie si puissante mais si irrésistible qu’on n’ose même pas lever un doigt pour la frapper d’interdit lorsqu’elle s’apprête à nous envahir ? Quelle est donc cette essence, ce nectar qui coule des mots, des lignes et des pages pour nous pénétrer ? Qui est ce démon de l’imprimé qui émerge des hauts lieux de la création pour nous prendre en otage ?
Grand Dieu, si le livre est amené à disparaître, que nous restera-t-il dans ce monde qui se précipite déjà à grands pas vers cette décadence dont il est lui-même le maître ? Plaît-il que ma pauvre âme soit rappelée en premier au ciel et que l’éternité terrestre soit accordée à ces imprimés qui renferment majestueusement cette rare jouissance, gravée en caractères sacrés ! Mais pour l’instant, ne me dérangez plus. Allons ! Laissez-moi donc lire…