NITISH JOGANAH : “Tousala se nou lavi sa”

60 ans, 40 ans de carrière, Nitish Joganah écrit son premier testament tout en émettant le souhait de ne pas avoir à la fermer de sitôt. Mo Testaman, son nouvel album de 9 titres, reste dans l’esprit révolté et militant de Nuvo Sime, un des tout premiers de Lataniers qu’il intègre aussi dans sa version originale dans le coffret. L’occasion d’aller à l’écoute de l’irrévérencieux chanteur engagé et enragé qui revient sur son parcours, ses combats et ses espoirs. Kan Krapo kriye…

 

Vous publiez un nouvel album intitulé Mo Testaman. Dites-nous en davantage, Nitish Joganah…           

Je comprends le terme testament comme un aveu des actions réalisées pendant toute une vie. Je suis à présent un membre du troisième âge, je ne sais pas combien de temps Dieu me prêtera vie, mais voici ce que j’ai réalisé. Et si le bon Dieu me donne encore du courage, j’écrirai un nouveau testament… J’ai compilé les 60 ans ki mo pe respire lor later Moris. Mem dan leker nou mama, ena enn vibrasion. Tousala se nou lavi sa. On ne peut dire une vie en deux CD. C’est impossible.

Mo Testamancomprend huit morceaux inédits, toujours avec un message à faire passer. Ena enn zafer ki toultan monn dir. Si mo ena pou sort Katborn desann Porlwi : enn bissiklet paret mo monte ; enn saret bef passe mo monte ; enn BMW donn mwa enn lif mo rant ladan… parski mo destinasion Porlwi. Dans ce nouvel album vous trouverez des surprises. Certains peut-être n’aimeront pas ; d’autres aimeront. Ena dimounn kontan nou lamizik lontan ; sa nou lidantite kiltirel. Aster mwa monn fer salsa an kreol… monn sanz transpor. Pou dir enn zoli mesaz ek enn zoli son. J’ai aussi un morceau reggae dans lequel je parle du comportement de la jeunesse d’aujourd’hui. J’évoque aussi la mort.

Mo Testamanest accompagné d’un de vos premiers albums, Nouvo Sime. Est-ce là où tout commence ?

Mo demaraz se an 1976.Mo fek kit kolez New Eton. Nous étions dans le vif du sujet. Avec un esprit non pas révolutionnaire mais un esprit kinn fini ouver. Fini pran konsians. J’ai vécu l’épisode du mouvement estudiantin pour une autre éducation. J’habitais route Palma. Dans ce quartier me sont venues les chansons comme Krapo Kriye, Pake Dibwa, Ton Madev, Missie la ler liti vini… tousala. Montagne Corps de Garde, tou mo linspiration sorti laba mem.

À l’époque, la route Palma était empruntée par des Mauriciens se rendant à Rivière-Noire ou Le Morne. Depuis l’enfance je ne comprenais pas pourquoi certaines personnes vivaient à leur aise et d’autres pas. Les conditions de vie n’étaient pas les mêmes. Je ne comprenais pas cette inégalité. Depi tipti mem mo pa ti pe dakor kouma mo kapav dan lapenn ek mo ti goble kabose. Cette conscience s’est éveillée en moi depuis l’adolescence. Nous étions cinq frères ; mon père décède quelques jours seulement après ma naissance. Mo pass pou enn zanfan mofinn. Sirtou ki mo gose tou lorla !

Et la chanson engagée s’est inscrite à vous comme une évidence ?

Enfant, j’écoutais Ti Frer et les autres ségatiers. J’adorais chanter et danser le séga notamment lors de pique-niques. Nous initions au même moment le comité quartier. Nous nettoyions les rues du quartier nous-mêmes. Nous faisions aussi du travail social auprès de ceux du troisième âge. D’une part j’aimais beaucoup le séga et de l’autre la société avait besoin d’aide. Je me suis dit : pourquoi ne pas faire de la chanson, ce transport qui véhiculera nos idées ?

Comment l’artiste que vous êtes est-il parvenu à une carrière de 40 ans ?

Il faut avoir les pieds sur terre. Et vivre avec sagesse et tolérance au quotidien. Le pardon aussi. Ou bizin ena tou sa kalite la, dan ou… J’ai 40 ans de carrière mais j’ai l’impression d’avoir donné seulement 50 % de mes capacités. J’ai encore énormément de choses à dire. Et c’est pour cela que je demande au bon Dieu de me laisser le temps de les dire. Ces messages peuvent aider les autres. Ma contribution à l’humanité. Mo ti pou demann li ramas bann move dimounn. Pou ki nou kapav viv inpe anpe.

La sensibilité du poète ?

Move kalite ! Je suis une personne non violente. Je ne me suis jamais bagarré. Jamais je n’ai flanqué de claque à quiconque. Ni en ai-je jamais reçu de ma vie. Mes textes peuvent renvoyer une autre image mais au fond je suis contre la violence. Et si vous avez une dose de spiritualité en vous cela vous portera loin. Ena boukou artis zordi kouma zot leve, zot teingn lamem. Parski kouma vini, fini mett sa lespri vedet la dan latet ou gagn ou lerwa. Mars dan ler. Ena sa mantalite. Pa pou al lwin sa. Lamizik ena de sime. Enn sime ou pou trouv li zardin. Roz. Apre pli divan trouv enn plak No Entry ! Lot la li enn ti santie kas-kase ki amenn ou mari bien bien lwin. Artis ? Zot vinn pli pir ki politisien. Pena linite dan artis moris… Nou ti bizin pe prodwir enn meyer lamizik avek tou sa bann melanz kiltirel ki ena dan Moris.

On vous entend pour la première fois sur Fler raket de Bam Cuttayen. Est-ce exact ?

Mo sant de ti lalign dan kaset Bam. Mem lekip sa. En 1980 arrive Krapo Kriye. Le morceau devient populaire en 1982. Après le « comité quartier » on intègre le groupe Soley Ruz issu d’une cassure du MMM. Dev Virasawmy forme le parti dans lequel on retrouvait Motee Ramdass, Alan Ganoo, Showkutally Soodhun. Parmi les chanteurs il y avait moi-même, Menwar, Micheline Virahsawmy, Rosemay Nelson. À un moment nous avions l’impression de véhiculer des messages dictés par des leaders politiques. Nous sentions comme une mainmise sur nous. C’est à ce moment que sera créé le groupe Latanier en 1979.

Quel regard portez-vous sur la société actuelle ?

Il est important de noter que tous les problèmes de la société, la violence, la drogue, les enjeux environnementaux, l’alimentation, tout cela, nous l’avions déjà chanté 25 ans de cela. Nous avions prédit ce qui se passe aujourd’hui. Je chante contre l’injustice mais je me sens exclu aujourd’hui. J’ai chanté pour l’égalité. La justice. La liberté d’expression. Mais j’en suis la première victime ! Beaucoup font semblant de ne pas entendre. De ne pas comprendre. Une tactique pour faire passer inaperçu le message. J’avais sorti une cassette sur la drogue intitulée Kiete sa. Un enregistrement avec seulement des paroles pendant 30 minutes. J’ai envoyé cet enregistrement au Premier ministre, à l’Attorney General et au Commissaire de Police. Mais tous ont fait fi du danger.

Que pense l’observateur que vous êtes du phénomène des drogues de synthèses ?

Je n’ai pas peur de le dire : notre société est pourrie, la jeunesse n’est pas en bonne santé. Nous sommes une population malade. Et lorsque la population est malade la production diminue. Kan prodiksion diminie lekonomi gagn beze ! Zot pa pe konpran mem. C’est une chose grave dans notre pays aujourd’hui. Notre population est malade. Dans chaque famille au moins il y a une personne avec des complications de santé. À cela s’ajoute la drogue, qui empire en ce moment. Mo gran fami ti pe fim gandia ! Apre sa vini. Vini mem. Dimounn inn fim brown. Asterla pe fim sintetik. Sa pa pou kapav arete sa. Ena pa kone kifer pe fer sa. Enn mafia organize !

Inn ler pou liber gandia. Lalkol pe fer ravaz. Sigaret lalkol pe detrir la sante dimounn. On injecte des milliards. Le budget de la santé publique se chiffre à coup de milliards. Sigaret. Lalkol. Ladrog a pe fer dimounn vinn mizer. Be liber sa kouma dimounn bwar lalkol. Pou ki pou so liberte li gagn drwa fim kot li. Le monde évolue. Des pays avancés ont légalisé le cannabis depuis longtemps ! Kifer pou gandia nou pa al rod expertiz etranze ?

Vous évoquez aussi l’actualité du pays ?

Mo trouv dimounn zordi pe gardien zot lakaz. Pe met kadna. Pe met sekerite. Pe met gro-gro lisien. Pe met gayt. Baraz. Antivol. Tou pe vey kot zot. Be kisannla pe vey pei la ? Ki kone seki pe vey pei la, limem pe kokin ? La derout. Nou pe perdi boukou zafer dan nou pei. Partou magouy. Partou mafia… Tou pe vinn pou kokin kas dimounn.

 


Mo Testaman

Présenté lors de son concert du 9 décembre dernier au MGI, Mo Testaman est la suite du parcours de Nitish Joganah depuis 40 ans. Neuf titres où le chanteur dit en vers sa vision du monde et balance des coups de gueule sans finesse dans une poésie crue et imagée faite pour interpeller ceux qui peuvent encore entendre.

Charité bien ordonnée commençant par soi, Nitish Joganah semble déjà préparer la voie à la relève alors que sur 3e âge il s’interroge sur les dinosaures qui restent attachés au pouvoir ici, comme au niveau des Nations unies. Mais la jeunesse l’inquiète aussi bien que le sort des travailleurs. Nous ne sommes plus au temps de Ton Madev, mais le respect des droits reste une lutte perpétuelle, et l’auteur de Krapo Krye n’a pas fini de le dire comme sur sa chanson Travayer qui ouvre l’album. La pauvreté, l’enfance maltraitée, la corruption, la mort, la famille sont parmi les autres thèmes abordés. Nitish Joganah ne bifurque ni de sa route ni de ses convictions, et tant pis si Misie la et les autres n’en sont toujours pas satisfaits. D’ailleurs cet album n’est pas fait pour ceux qui abusent et violent le système.

Musicalement, Mo Testaman se partage entre tradition et modernité. L’album témoigne aussi de l’évolution de l’artiste à ce niveau. Le mélange des genres fait la richesse de cet opus où les instruments de différents continents se rejoignent naturellement. On aime aussi particulièrement l’expérience salsa présentée sur Alala, alors que le chanteur s’essaie aussi au reggae.

Mo Testamanne s’adresse pas uniquement aux fans et aux nostalgiques. Le dernier album de Nitish Joganah plaira à ceux qui aiment les belles paroles et la bonne musique.


Nuvo Sime

Il s’agit de l’un des premiers albums de Lataniers offert en bonus dans le coffret accompagnant Mo Testaman. Un album symbole présenté avec le son d’origine. Aucun réarrangement, un son brut et sincère comme celui présenté durant ces années de braise où se menaient les grands combats.Pake Dibwa, Misie La, Ayo Mama, Lafrik, Mo pu rakonte, Sounon re logon Nu Soley, quelques-uns des treize titres de cet album sont des incontournables de la chanson engagée. Et les fans retrouveront certainement avec plaisir Montagn Bertlo dans sa version originale.