En visite à Maurice la semaine dernière, le secrétaire général de l’United Nations World Tourism Organisation (UNWTO) conseille aux autorités mauriciennes d’équilibrer leur produit touristique et de « ne pas se limiter aux touristes de plages ». Selon Taleb Rifai, Maurice a en effet le potentiel nécessaire pour développer un tourisme intérieur. À ce titre, il souligne, dans l’entretien qui suit, la valeur que représente la mosaïque culturelle et ethnique de Maurice avant d’ajouter que Rodrigues peut, de son côté, miser sur son authenticité pour sa promotion touristique.
Vous êtes bien placés pour avoir une vision globale de l’industrie touristique dans le monde. Comment situez-vous Maurice sur la carte touristique mondiale ?
Maurice est un petit pays avec une petite population, mais dispose de quelque chose de très spécial qui la distingue des autres destinations à travers le monde. C’est cette mosaïque culturelle et ethnique, qui est très rare dans le monde. Plus que la mer et les plages, sa richesse, c’est sa population, qui est un exemple d’harmonie, où les personnes de toutes couleurs, de toutes races et de toutes cultures vivent en paix. C’est un aspect qui mérite d’être promu à travers le monde. Par ailleurs, j’ai eu la chance de visiter Rodrigues et je dois reconnaître que cette île dispose d’une authenticité que j’ai beaucoup apprécié.
L’industrie touristique n’a pas que des bons côtés et a également des revers…
L’essentiel, c’est l’unité et l’harmonie de la société mauricienne. Il est heureux que les autorités mauriciennes aient la conviction politique que le tourisme peut jouer un rôle important dans la vie économique et le développement du pays. L’aquaculture, le métro et autres sont des questions matérielles qui peuvent être résolues. J’ai mon point de vue personnel. J’ai rencontré le ministre du Tourisme, qui est un homme très logique et raisonnable, même lorsqu’on n’est pas d’accord avec lui, que ce soit en matière touristique ou sur d’autres questions. Il a une approche très logique et consensuelle des problèmes. C’est ce qu’il faut.
Durant votre séjour, plusieurs sujets ont été évoqués, dont l’aquaculture. Qu’en pensez-vous ?
Au sujet de l’aquaculture, les autorités mauriciennes reconnaissent qu’il y a un défi à relever. Mais cela ne doit pas bloquer le projet. L’histoire de l’humanité est tissée d’exemples où il a fallu trouver des solutions à des problèmes en tenant compte de la priorité du moment. L’aquaculture est importante pour l’économie mais cette industrie a un sous-produit. Je crois qu’il n’y a rien que les nouvelles technologies et les méthodes scientifiques ne peuvent résoudre. On ne tue pas une idée dès qu’un problème se présente. C’est facile de dire : «  Arrêtez le projet ! ». Cependant, il serait plus productif de se demander, pour autant qu’un projet soit valable, comment on peut résoudre les problèmes qui en découlent. Il y a des solutions qui ont été trouvées par d’autres pays.
Prenons par exemple la question du « highrise building » le long des côtes. Nous avons une position très claire à ce sujet. S’il y a des régions où des établissements hôteliers peuvent être construits en hauteur, c’est mieux que d’utiliser un espace étendu pour le faire et cela permet de préserver les terres. Il n’y a rien de mal à cela. L’important est de savoir comment le faire, comment ils sont construits et où ils seront construits. L’île de Manhattan, à New York, n’était pas plus belle avant la création de la ville et Venise, en Italie, ne l’était pas non plus avec la création de cette cité. L’essentiel n’est pas de ne pas construire en hauteur mais de savoir ce que vous en faites. En principe, je ne suis pas contre, bien qu’il faille définir certains aspects, notamment sur le plan environnemental. De même, la région doit être choisie avec soin et les bâtiments, eux, ne doivent pas être trop hauts, mais doivent avoir une architecture mauricienne. Vous pouvez le faire !
Vous savez que nos plages sont menacées par la montée des eaux et le réchauffement climatique. Que conseillez-vous aux autorités mauriciennes ?
Le changement climatique est un problème, non seulement à Maurice, mais à travers le monde. La question a été évoquée durant ma visite à Maurice avec les autorités mauriciennes, dont le Premier ministre. L’industrie touristique mauricienne s’est concentrée pendant trop longtemps sur la mer. Il est temps de voir l’intérieur de l’île. Je suis satisfait que les plages mauriciennes soient très bien entretenues. Mais les touristes ne devraient pas se concentrer sur les plages en ignorant l’intérieur des terres. Les montagnes, les forêts et les champs de canne sont autant d’attractions magnifiques. J’ai été très impressionné de voir qu’à Rodrigues, les touristes ne passent pas leur temps dans les établissements hôteliers. Il consacre la majeure partie de leurs loisirs durant la journée à visiter les différents sites naturels de l’île.
La question du « all inclusive » a toujours fait l’objet de débats à Maurice. Qu’en pensez-vous ?
Nous avons beaucoup de réserves au sujet du « all inclusive » et la façon dont cette formule est pratiquée. Nous sommes conscients que le « all inclusive » fait partie de la promotion des établissements hôteliers. Mais les choses ont évolué. Il fut ainsi un temps, en Espagne, où la majorité des hôtels était « all inclusive ». Aujourd’hui, pas un établissement hôtelier ne pratique cette formule. À la longue, on se rend compte que ce système ne permet pas aux personnes vivant dans les environs de l’hôtel de bénéficier des avantages de l’industrie touristique. On pense que l’objectif des touristes est de s’asseoir sur la plage en regardant la mer. Mais il faut leur offrir d’autres options, d’autres alternatives. Si les personnes vivant dans les environs d’un hôtel n’arrivent pas à avoir une interaction avec les visiteurs, ils finiront par avoir une réaction négative à leur encontre. La population doit agir comme s’ils étaient les hôtes de chaque visiteur. Et le seul moyen de le faire, c’est de donner l’occasion à ces touristes de visiter leurs boutiques, leurs magasins, et de se rendre dans les cafés et les marchés. J’ai été très heureux de visiter le marché central de Port-Louis. Mais il est dommage qu’il ferme ses portes à 17h. Peut-être faudrait-il songer à le laisser ouvert plus longtemps. D’ailleurs, d’une manière générale, il faudrait faire en sorte qu’il y ait plus de vie à Port-Louis le soir.
Est-ce que la question de la sécurité et du terrorisme, entre autres, a affecté l’industrie touristique dans le monde ?
La sécurité est un élément très important dans l’industrie touristique. Les gens ne se rendent plus dans les régions ou les pays où ils ne sont pas certain de leur sécurité. Étrangement, l’industrie touristique mondiale a été si résiliente que même les problèmes de sécurité ne l’ont pas affectée. Bien entendu, si un incident se produit dans un endroit, les touristes l’éviteront, mais juste pendant une courte période. L’industrie touristique est très sensible et très résiliente également.
Il faut tenir en compte que la sécurité est devenue un phénomène global. Elle ne concerne pas uniquement certains pays. N’importe quoi peut se produire dans n’importe quelle région du monde, tout comme n’importe quel phénomène global. Toute la communauté doit se sentir concernée par ce problème car, si on regarde bien, ce sont les infrastructures touristiques qui sont visées, comme les aéroports, les ports, les hôtels, les musées, les restaurants… Il faut une coopération internationale pour se protéger contre ces actes meurtriers. Il nous faut aider les pays qui sont affectés à améliorer leur sécurité. La solution ne réside pas dans le fait que les gouvernements publient des avis conseillant à leurs citoyens de ne pas se rendre dans tel ou tel pays. C’est exactement ce que ce que souhaitent les terroristes. Ils veulent empêcher les gens de voyager.
L’Europe a été longtemps un marché touristique…
Les choses ont changé, bien que 50 à 52% de touristes viennent en Europe ou proviennent de pays européens. Pendant longtemps, l’Allemagne était le marché le plus important dans le monde. Mais depuis ces dernières années, la Chine est devenue la plus importante source de touristes. L’année dernière, 149 millions de touristes étaient chinois. Plus important encore, les Chinois dépensent deux fois plus que n’importe quel touriste. Ce sont de très bon voyageur.
C’est la raison pour laquelle l’Assemblée générale de l’UNWTO sera organisée en Chine en septembre prochain. À cette occasion, l’exposition “L’île Maurice pose pour ses 50 ans” sera transférée en Chine. Ce sera une excellente occasion pour promouvoir l’industrie touristique mauricienne en Chine, où nous attendons 2 000 à 3 000 personnalités venues du monde entier et engagées dans l’industrie touristique.
Un message pour les opérateurs Mauriciens ?
Vous êtes sur la bonne voie. Continuez ! La seule chose, c’est qu’il vous faudra équilibrer votre produit touristique, autrement dit ne pas se concentrer uniquement sur les plages et encourager les touristes à quitter les établissements hôteliers.
Vous avez donné une conférence consacrée à l’aviation et au tourisme. Quel est le lien entre les deux ?
C’est un lien naturel. Le développement de l’aviation est lié à celui du tourisme. Ils sont complémentaires. Environ 50% de la population touristique arrive à destination par voie aérienne. Pour une île comme Maurice, ce sont 95% de touristes qui arrivent par avion. L’industrie touristique dépend de l’aviation pour obtenir le volume nécessaire.
Je voudrais profiter de l’occasion pour féliciter Air Mauritius pour le travail accompli dans le cadre du développement touristique de l’île. Toutefois, une compagnie nationale « must balance the interest of the company with that of the country ». Une compagnie aérienne nationale ne peut être comparée à n’importe quelle compagnie car elle porte le nom du pays. Elle permet au pays de se connecter avec le monde. Elle doit être au courant de ces responsabilités. Tout en étant profitable, elle doit s’assurer à ce que le pays en bénéficie également. Elle ne peut prendre des décisions contre l’intérêt du pays. La compagnie a également une responsabilité régionale. Le nouveau CEO, que j’ai rencontré, et son administration le comprennent tout à fait et sont d’accord avec moi.