Si elle n’était pas la mère légitime de la « chose » politique, la Rome antique aura néanmoins jeté les bases de la politique moderne en instituant une république, les affaires de la Cité devenant dès lors l’affaire à la fois du peuple et du Sénat. Aussi les Romains étaient-ils en ce sens des précurseurs en la matière, maîtrisant toutes les subtilités du pouvoir et, surtout, de la manière de le conserver. Ainsi leur doit-on la célèbre expression latine « Panem et circenses » (« Du pain et des jeux »). Les Romains l’avaient en effet déjà bien compris : pour satisfaire le peuple, il suffisait de leur donner de quoi se nourrir et se distraire.

Deux mille ans plus tard, les choses ont-elles changé ? Réponse : pas vraiment. Bien sûr, nos systèmes politiques ont évolué et, si ce n’est dans quelques rares pays, la démocratie – héritée, elle, de la Grèce antique, dont elle tire ses racines – s’est imposée comme le modèle politique le plus viable. Pour autant, le schéma reste le même, en ce sens que le besoin d’offrir aux populations l’accès aux besoins de base se fait tout aussi impérieux, au risque de se faire exclure des intentions de vote futures. Quant aux jeux, eux aussi sont toujours bien présents. Et les politiques le savent ! Ainsi le gouvernement actuel aura été, au lendemain des élections de 2014, pour le moins timoré à mettre à exécution son plan visant à freiner les élans de la « nasion zougader », pourtant inscrite dans son programme, si ce n’est bien sûr l’exception, et donc confirmant la règle, de l’élimination des cartes à gratter. Pire, ou mieux, c’est selon : on aura assisté à l’arrivée du PMU et, bientôt, d’un second tirage du Loto hebdomadaire.

De même, la date de la présentation du Budget 2018-19 n’aura pas non plus été choisie par hasard, le grand orateur et son gouvernement sachant alors pertinemment que cette grand-messe serait prononcée avant le coup d’envoi de la Coupe du Monde de football. À tort, à raison ? À chacun d’y trouver sa réponse. Le fait reste cependant qu’une fois encore le jeu aura servi la cause politique. Mais après tout, la politique n’est-elle pas, elle aussi, un jeu ? À ce titre, nous pourrions justement dresser l’analogie – facile, diront certains – entre politique et football.

Tout d’abord, tout comme au football, un gouvernement se doit d’avoir un capitaine, lequel incarne la cohésion de l’équipe, lui donne du rythme, lui insuffle les grandes lignes directrices. Ensuite l’équipe, justement, laquelle doit suivre son capitaine, chacun à son poste, et ce même si, en politique, contrairement au football, le collectif ne désigne pas seulement l’intérêt général, mais aussi (et surtout) l’intérêt individuel.
Le parallèle footballistique marche tout aussi bien au niveau de la codification du jeu, en atteste le nombre de cartons rouges émis par le gouvernement depuis son arrivée au pouvoir. Et place aux remplaçants, lesquels auront d’ailleurs été nombreux à monter sur le terrain sous le présent régime. De même, le football et la politique ont en commun le culte qu’on leur voue, chacun ayant ses favoris (Liverpool, Manchester, Chelsea, Arsenal/MSM, MMM, PTr, PMSD), ainsi que les appels à l’effort. Sans compter les affaires, où le sport roi s’est depuis longtemps malheureusement invité.

Reste enfin la question du fair-play, dont les règles apparaissent cette fois délibérément différentes entre ces deux sports. Si le football recèle, en effet, de métaphores guerrières (attaque, défense, charge, repli, boulet de canon, conquête du ballon…), le jeu perd cependant, dans les faits, ce qui semble faire son caractère martial et belliqueux. En politique, en revanche, les règles dénotent visiblement une plus grande souplesse, à en voir les noms d’oiseaux et autres dérapages hebdomadaires au Parlement. Ou encore les attaques verbales et débinages lancés ci et là au cours des rassemblements politiques, congrès et conférences de presse.

Politique et football jouent ainsi tous deux dans des catégories très similaires, si l’on fait évidemment abstraction de l’objet du jeu en lui-même. Ce n’est un secret pour personne : la politique intègre en effet de plus en plus le football, le dernier cas en date remontant au match Suisse-Serbie, lorsque Granit Xhaka, né de famille kosovare, et Xherdan Shaqiri, né au Kosovo, ont mimé l’aigle du drapeau albanais, considéré en Serbie comme un symbole de défiance. Mais le contraire est également vrai, la politique usant régulièrement du vocable footballistique. Comme lors des élections, lorsque l’on évoque les « performances » des partis, les scrutins étant alors dépeints comme un parcours sportif à l’issue incertaine. Ou encore des candidats qui « se qualifient » et deviennent des « finalistes », pour ne citer que ces exemples du lexique « footlitique ». Autant d’affinités qui, au final, font paraître cette alliance entre sport et politique dommageable, l’un comme l’autre étant alors dénaturé de leur essence profonde. Au risque, un jour, de ne plus intéresser personne !

Michel Jourdan